Atelier Complexité et Politiques Publiques
(Paris – 23-24 septembre 2010)
« L’Etat surmené entre l’indécidable et l’ingouvernable : une perspective luhmannienne ».
Louis Baslé – CRIISEA Université de Picardie
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Le « surmenage » de l’État est un thème récurrent chez Luhmann. Ce surmenage sera ici abordé à partir de la méthodologie luhmannienne (1), de sa théorie de la différenciation sociétale et du caractère autonome des sous-systèmes différenciés (2). Ensuite, on en viendra au système politique (3), à sa place et ses difficultés au sein de la différenciation (4) pour ensuite décrire les particularités et le fonctionnement du système économique (5) pour terminer avec la difficile cohabitation des systèmes économique et politique et le surmenage de l’Etat qui en résulte en grande partie, surmenage que l’on peut diagnostiquer comme une auto-complexification de l’Etat :
Introduction
L’État est-il, comme le prétend R. Mayntz, l’instance de « management de l’interdépendance entre sous-systèmes » (Giraud, 2001, p.91) ? Ne serait-ce pas du fait de sa vaine prétention à cette position que l’Etat s’épuise et se surmène ?
On peut constater en effet que là où la modernité politique est en place, l’État et le politique souffrent d’un « immobilisme convulsif », pour reprendre l’heureuse expression du sociologue François Bourricaud à propos du système d’enseignement en France. Cet oxymore exprime très bien la double impression que nous avons d’une frénésie de réformes doublée d’un sur place déprimant. De manière plus subtile et plus mesurée, un autre oxymore évoquait en France le « changement dans la continuité », prologue inconscient à cette époque de notre Etat surmené.
Pour conduire cette réflexion, on se propose tout d’abord de développer les grands traits de la théorie systémique et sociologique de Niklas Luhmann. On s’arrêtera en second lieu sur les implications de la différenciation de la société moderne en sous-systèmes fonctionnels, en particulier sur le système politique. D’après Luhmann, cette différenciation est la principale caractéristique de la modernité. Comment alors dans ce contexte définir et situer le politique ? Quels sont, en corollaire, les effets de la différenciation sur les politiques publiques, et les différents couplages qui en résultent entre le système politique et les autres systèmes fonctionnels. On s’arrêtera enfin sur les rapports conflictuels des systèmes politique et économique, en particulier sur les difficiles tentatives publiques de régulation économique et les inévitables et nécessaires couplages entre les systèmes politique et économique.
On en viendra enfin à l’idée d’un Etat surmené. Ce surmenage pourrait s’analyser et se décrire ainsi : l’État s’enlise dans la complexité qu’il produit lui-même, surtout quand il s’efforce de la réduire et qu’il s’efforce de répondre à la demande sociale et aux pressions contradictoires de l’opinion publique.
1-/ Préliminaire : la théorie systémique de Niklas Luhmann
Il est nécessaire, au préalable, de donner quelques éléments de la conceptualisation et de la théorie de Niklas Luhmann. Ce dernier se réfère à la théorie des systèmes vivants des biologistes Varela et Maturana. Il élargit cette théorie aux systèmes psychiques et sociaux, conscient de leur désaccord explicite. Il s’inspire aussi du systémicien von Foerster.
Qu’est-ce donc qu’un système ? Luhmann commence par distinguer deux grandes familles de systèmes : les machines et les systèmes proprement dits. Hors donc le cas des machines, qui ne sont pas vraiment des systèmes, un système se définit par deux particularités plus ou moins liées : il est autoréférentiel ; il est autopoïétique. Autoréférentiel, parce qu’un système est une forme qui est le produit de sa propre distinction d’avec ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire son environnement : pour ce faire, il doit être le produit de sa propre auto-observation permanente comme différence. Le système « réentre » en permanence en lui-même cette différence, distinguant une face interne (autoréférence) et une face externe (référence externe). Un système ne peut donc se maintenir qu’en s’auto-observant, mais en même temps, chaque système ainsi observant, entre en lui, par modification de son état interne et production d’information à partir des perturbations du fait de son environnement, les observateurs qui l’observent et réciproquement. Ainsi, paradoxalement, tout système maintient son autoréférence par réentrée de la différence entre autoréférence et référence externe. L’auto-observation est un processus de réduction de complexité, l’information d’un système sur lui-même étant moins complexe que le système. En outre, toute auto-observation implique, par définition, un point aveugle. L’auto-observation devient autodescription quand cette auto-observation passe par un observateur de second rang ou par un sous-système (science, religion, morale, entre autres) qui observe, pour le système, la différence système/environnement, cette autodescription étant « réentrée » dans le système par lui-même. Luhman précise lui-même que « les autodescriptions sont des créations de sens qui survivent au simple acte de la communication d’auto-observation…Elles reconstruisent la complexité du système et cela de telle manière que celle-ci puisse être réintroduite dans le système sous une forme simplifiée et ainsi servir de facteur d’orientation » (Luhmann 1987c-1999, pp.84-85). Bref, l’autodescription ajoute à l’auto-observation par la « préparation d’artefacts sémantiques »: c’est ainsi que « les théories influent sur le système qu’elles décrivent » (Luhmann 1984-2001, p.50) .
Un système est dit également autopoïétique parce qu’il « produit et reproduit les éléments dont il est composé à l’aide des éléments dont il est composé » (Luhmann 1984-2001, p.28)[1]. Ainsi, un système maintient sa différence par autoproduction et autoreproduction permanente tant qu’il ne disparait pas. Un système en tant que tel n’a ni entrée ni sortie, contrairement aux machines cybernétiques même complexes ; confronté à son environnement, voire « irrité » par lui, il ne peut lui opposer que sa clôture fonctionnelle et informationnelle et que ses propres réponses internes. Mais c’est par sa clôture même qu’il est sensible à son environnement et donc, en quelque sorte, ouvert. Tout système dépend de son environnement et sans couplage, irritations et interpénétrations avec d’autres, est voué à la disparition. A noter qu’il n’y a évidemment pas d’environnement en général ; il n’y a d’environnement que d’un système particulier[2]. Ainsi, les systèmes sociaux dépendent d’un élément important de leur environnement : les systèmes psychiques et les consciences. En effet, les systèmes sociaux n’ont pas d’état de conscience et ne savent que communiquer. Les systèmes psychiques, quant à eux, ne communiquent pas mais, à leur tour, pour produire et reproduire ce qui les caractérise, leurs états de conscience, dépendent de leur environnement biologique immédiat, les corps qui, à leur tour, traitent leur environnement matériel et énergétique pour leur propre autopoïèse. Inutile de préciser que systèmes psychiques et systèmes biologiques humains dépendent étroitement des systèmes sociaux. La communication et la conscience véhiculent, chacune à leur niveau, de la signification, alors que les systèmes biologiques ne véhiculent que de la vie. Il y a donc une rupture entre systèmes vivants d’une part, et systèmes psychiques et sociaux d’autre part (Luhmann 2005, p.65). Comme l’écrit un disciple de Luhmann, Teubner, « On peut parler de systèmes psychiques comme de systèmes de sens autopoïétiques d’un nouveau genre par rapport au système nerveux », leurs unités élémentaires étant des « actes mentaux […] » avec « leur enchaînement cyclique. La société présuppose un niveau d’émergence plus avancé. Elle ne peut se constituer comme un système autopoïétique de second degré, au départ d’individus humains, … [contrairement, fait remarquer l’auteur en note, à ce que soutiennent Maturana et Varela]… En effet, la « rencontre » de systèmes psychiques fait apparaître un nouveau niveau d’émergence, qui se forme dans un enchaînement de communications ». L’auteur conclut que l’on ne peut « comprendre l’émergence des réseaux de communication » que sur « l’arrière-plan de la séparation de différents niveaux d’émergence (autopoïèse organique, neuronale, psychique ou sociale) » (Teubner 1994-1996, pp.270-271).
2-/ La société différenciée
Pour en revenir aux systèmes sociaux, Luhmann en distingue trois grandes catégories : les interactions, les organisations et les sociétés, premier niveau d’émergence systémique à partir du sociétal (Luhmann 1995, p.2, 2005, p.65, Seidl 2005, p.25). On laissera ici de côté les interactions et les organisations pour nous intéresser aux sociétés. En l’occurrence, avec la modernité, le pluriel « sociétés » est remplacé par le singulier : la société moderne comme système unique mondialisé, « l’unitas multiplex (Luhmann 1997, pp.7-31). A ce propos, Luhmann note, qu’avec la modernité, une émergence remarquable se fait jour. Il s’agit de la différenciation en sous-systèmes fonctionnels autonomes comme l’économie, la politique, le droit, l’éducation, l’art, la science, la religion, la santé, les mass-médias, le sport, la technique…etc. L’ordre stratifié et religieux traditionnel a laissé place à un ordre acentré, la religion étant ravalée au rang de sous-système différencié sans privilège particulier[3]. Chacun de ces systèmes « traite » avec un médium de communication particulier fonctionnant comme un réducteur d’incertitude et un producteur de confiance dans les diverses situations de « double contingence », soit de communication sociétale entre Ego et Alter, la communication étant, on vient de le voir, le mode même d’existence et de reproduction de la société comme système. Ces médiums dits « de communication généralisée », codés selon le mode binaire oui/non, sont respectivement la monnaie, le pouvoir, la légalité, l’éducabilité (au sens où sont socialement arrêtées et construites les âges, situations et modes de formation), le beau, la vérité scientifique, la croyance, la maladie, l’information (au sens de news)…etc. On doit comprendre d’emblée que nul système fonctionnel n’est viable isolément et que sa clôture opérationnelle doit se combiner à une sensibilité aux interférences et « irritations » venant de son environnement, les autres systèmes fonctionnels et le système sociétal dans son ensemble. Mais, à ces irritations, il ne peut répondre que dans son code, dans sa logique fonctionnelle. Corollairement, des éléments concrets comme des événements ou de la communication sociale relèvent de plusieurs systèmes. Ainsi, une relation contractuelle occasionnelle est à la fois une interaction humaine mais aussi juridique (le contrat) et économique (le mouvement de fonds). Les interactions systémiques se traduisent par des couplages et interpénétrations complexes, sans pour autant réduire l’autonomie opérationnelle et fonctionnelle des systèmes ainsi couplés et s’interpénétrant. Tout au plus, cela peut donner naissance à des systèmes émergents de second, troisième ou nième niveau.
3-/ L’État et le système politique
Il s’agit maintenant d’en venir au système politique, à son rôle dans le jeu intersystémique. En premier lieu, on sait maintenant que l’État et le système politique ont à traiter ou gérer le medium pouvoir c’est-à-dire la réponse à la question : qui ou quoi est fondé à décider tel que ces décisions s’imposent à tous ceux qui sont du ressort de ce décideur ? En effet, parmi les premières questions qui se posent à un groupe humain est celle de sa différenciation d’avec ses voisins et donc celle de ses limites : où commence l’autre, l’étranger ? Mais cette première question est étroitement corrélée à cette autre : qui, dans ses limites, décide et comment ? Il va de soi que les réponses ont été et sont, historiquement, multiples, confuses, souvent contradictoires et chargées de violence ouverte ou contenue et toujours paradoxales comme dans le cas des diverses formes de démocratie qui maintiennent la distinction entre gouvernants et gouvernés tout en affirmant contradictoirement que c’est le peuple qui gouverne[4]. Il va de soi aussi que, tant que la réponse est incertaine ou disputée, c’est le désordre et la violence qui règnent, l’incertitude et la complexité étant à leur maximum. On connaît là-dessus la réponse de Hobbes.
La forme moderne du politique hérite du modèle de l’État dit « westphalien », territoire continu et unifié à l’intérieur de frontières précises. Ce modèle né sous les monarchies européennes plus ou moins absolues s’est combiné avec le parlementarisme et le couple inséparable de la majorité qui gouverne et de la minorité qui est dans l’opposition, l’alternance des positions étant, en principe, la règle. Il en est résulté l’inséparabilité des notions d’État et de politique dans la société moderne. Qu’est-ce donc que cet « État » qui ne désigne rien de précis mais fonctionne comme un très fort attracteur-émetteur sémantique ? Et qu’est-ce donc que ce couple de l’État et de ce qu’en France on appelle avec emphase le politique ? L’État est, en termes luhmanniens, l’autodescription du système politique. Comme toute autodescription, elle réduit la complexité du système qui s’autodécrit. Cette autodescription est issue de l’évolution historique occidentale et des développements de la philosophie et de la science juridiques et politiques mais aussi économiques : en une sorte de division du travail, chez Hegel, l’État représente l’universel face à la société où règnent, le particulier, les intérêts privés, soit ce qu’Adam Smith a nommé le monde de la main invisible. L’État désigne, de manière ramassée, tout ce qui n’est pas la diversité et la concrétude complexes du sociétal et, partant, tout ce qui est censé régir de haut cette contexture. Mais, finalement, où commence et où finit l’État, dont le concept est encore fondé, dans la Constitution, sur son opposition à la société civile ? Si l’on y regarde d’un peu près, cette opposition n’est pas si pertinente et la société civile est une autodescription plus connotative que vraiment explicative. On admet que l’État désigne ce qui engendre des décisions qui s’imposent à tous. Sont ainsi classés sous sa rubrique les gouvernants, les ministères et toute l’administration publique. Mais quid des chambres haute et basse. Quid des unités décentralisées ou fédérées comme les Länder allemends, les Cantons suisses ou les Etats fédérés aux Etats-Unis ? L’État de droit, fondé sur une constitution, est devenu le modèle d’exportation de la modernité politique et des architectes et stratèges plus ou moins heureux du « State building ».
Comme l’État est censé représenter quelque de central dans une société acentrée, on a à faire face au paradoxe du politique : il fait partie avec, entre autres, la religion, de ces systèmes qui maintiennent l’illusion d’une centralité transcendante, illusion que montrent bien les antinomies codées comme le politique/la politique, l’État/la bureaucratie, l’État/l’administration, l’État/le gouvernement, le militant/l’arriviste, le service public/l’ambition personnelle, l’intérêt général/les intérêts particuliers etc. Mais l’État n’est pas une description pertinente de la complexité du système politique. En se décrivant ainsi, le système politique se trouve face à un paradoxe qui, selon Willke, tourne à la tragédie, puisque la figure de l’État comme opposé à la société civile se trouve pris dans un redoutable « double bind ». Il fait l’objet, en effet, d’attentes contradictoires : « Représenter le sommet hiérarchique de la société, en sorte d’être capable de diriger et gouverner la société ; et, en même temps, renoncer à prendre des décisions autoritaires pour ne pas interférer avec l’autonomie et l’auto-organisation de la société » (Willke, 1986, p.455). Il reste à noter une des caractéristiques curieuses du système politique : comme tous les systèmes fonctionnels, il est un sous-système différencié de la société comme système mondial unique ; mais, pour fonctionner, il doit en outre se différencier en territoires, les frontières étant des limites systémiques des sous-systèmes territoriaux du système politique mondial (Luhmann 1982). Cela renforce la complexité du système politique lui-même dont les formes territoriales sont plurielles et sont (ou ont été, même en Europe Occidentale) fort peu conformes au modèle de la démocratie parlementaire. Mais de quelle démocratie parlons-nous ici ? Certainement pas de la « souveraineté du peuple sur le peuple », car on assisterait à une « autoréférence court-circuitée… ». Il est évident qu’il y a toujours de la souveraineté et du pouvoir. De même, il est parfaitement invraisemblable d’assimiler la démocratie au « principe selon lequel toutes les décisions doivent être prises de manière participative »[5]. (Luhmann 1987b-1999, pp.164-165) La démocratie moderne admet que le sommet de la société ne peut plus être représenté par aucun système fonctionnel, pas plus le système politique que le système économique. La solution est de coder le système politique par la différence entre le gouvernement et l’opposition et par l’alternance. La modernisation est un processus critique assez chaotique mais la modernité demeure, à tort ou à raison, comme référentiel de l’évolution sociétale, sans qu’on puisse pourtant en déduire une téléologie.
4-/ Le système politique aux prises avec la différenciation sociétale : l’État surmené
Les crises sociales, politiques et économiques du 20e siècle ont accru les tâches du système politique en même temps que la différenciation sociale s’accentuait : les agendas de Louis XIV ou de Frédéric II étaient moins chargés que ceux de nos gouvernants contemporains. Si le droit et l’économie amorçaient depuis quelques temps leur différenciation, la religion, la coutume et les hiérarchies sociales régissaient la vie quotidienne. Les tensions entre le politique et le religieux de même que les tensions entre le religieux et la réflexion scientifique sont, à l’âge classique, autant de prodromes de la différenciation. Tout cela pour marquer l’accroissement de complexité de la société. La complexité n’est pas tellement et seulement définie comme l’accroissement du nombre et de la combinaison des structures, composants et variables d’un système : c’est avant tout et surtout l’absence d’information d’un système clos sur un autre système clos et le fait que l’autonomie et la clôture des systèmes observant et observés oblige le système observant à une double opération : produire lui-même l’information par modification de son état interne ; réduire sa propre complexité en produisant un modèle simplifié du système observé sur la base de sa propre logique fonctionnelle. On entrevoit déjà la difficulté de conduire des politiques publiques.
Ces dernières visent à peu près tous les domaines fonctionnels pris en charge par les sous-systèmes : l’économie, le droit, l’éducation, l’art, la science, la religion, la santé, l’information et les médias de masse, le sport, etc. On doit ajouter que le système politique doit également se préoccuper de son environnement interne, sa propre administration. Il est vrai que, dans certains États modernes, les politiques publiques laissent plus d’autonomie à des domaines comme le religieux, l’éducation, l’information ou la culture. Il reste que tout système politique est confronté tout d’abord à sa propre complexité (Padioleau 1982) et que l’on assiste au développement de politiques publiques qui touchent directement ou indirectement le droit, bien évidemment, l’économie, l’éducation, la santé…etc. Mais, ce faisant, le système politique et ses sous-systèmes territoriaux n’échappent pas à la difficulté constituée par la complexité et l’autonomie de leur environnement : la société mondiale comme système et les autres systèmes fonctionnels. Pas étonnant que l’on ait pu diagnostiquer récemment « l’impuissance publique » (Olivennes/Baverez 1989 ; Mafféi/Amenc, 2009). Qu’on se rappelle la déclaration désabusée de Lionel Jospin, alors premier ministre, en février 2002, à propos de licenciements dans les entreprises Michelin : « L’État ne peut pas tout » (L’Express 08/02/2001).
L’analyse de cette impuissance que propose Luhmann est que le système politique pas plus que ses « partenaires » ne peut « entrer » dans un autre pour en prendre les commandes sauf à y introduire sa propre logique fonctionnelle, celle du pouvoir et ainsi le paralyser et engendrer des processus de tératogenèse (Baslé 2002, Hayoz 1997). A ce titre, les régimes dits à tort ou à raison totalitaires étaient des régimes de modernisation confrontés à la différenciation fonctionnelle imposée par la modernité, différenciation fonctionnelle qu’ils engendraient eux-mêmes par leur tentative de modernisation autoritaire. Les régimes post-totalitaires comme celui de la Chine sont confrontés aux mêmes problèmes (Le Monde 9 septembre 2010, p.16[6], Libération 9 septembre 2010, p.8[7]).
Un premier problème qui se pose au système politique c’est qu’il est moins bien armé que ses « collègues » dans le processus de mondialisation qui n’est qu’un des avatars du processus constant, récursif et hasardeux de modernisation : l’art, la science, la religion, le sport voire la médecine semblent s’adapter assez aisément, voire profiter de la situation. Le droit a, certes, plus de difficulté, mais on perçoit des signes d’évolution en ce sens. Quant au système économique, il est comme un poisson dans l’eau, comme Marx l’avait pressenti. En revanche, l’ouverture au marché mondial, les différents modes de dumping social, fiscal, technologique ont rendu impuissantes les politiques publiques de relance économique et d’activation de l’emploi. Le système économique est comme le vent de l’évangile : il souffle où il veut. La globalisation lui a donné une formidable opportunité. Après les utopies du tout politique ou les perspectives plus raisonnables de l’économie mixte à la française, de l’économie sociale de marché à l’allemande et leurs variantes britannique ou scandinaves, ce fut le retour, tout aussi utopique, du tout marché, du tout entreprise. Le plus intéressant est que ce fut le système politique qui orchestra ce retour. Le système politique s’est, en même temps, çà et là, lui-même démuni des outils de politique économique tant conjoncturelle que structurelle dont il disposait : politique monétaire et budgétaire, politique industrielle avec l’économie mixte. Tout cela a pu donner un renouveau à l’increvable anticapitalisme qui a pris la forme d’une critique tout azimut du libéralisme, par une confusion entre libéralisme, néo-libéralisme et ultra-libéralisme : ce dernier connaît une carrière médiatico-démoniaque qui ne se dément pas. C’est méconnaître totalement la société moderne que d’imputer nos malheurs (mais aussi ce que identifions comme progrès) à l’un des systèmes fonctionnels de la société et non à l’évolution historique contingente qui nous a conduits à la différenciation sociétale[8], évolution et différenciation que nous ne pourrions contrer sans d’épouvantables catastrophes.
5-/ Le système économique
Pour mieux éclairer tout cela, il faut en revenir au système économique. Qu’est-ce qui le caractérise ? Son médium, c’est la monnaie et l’opération élémentaire qui en résulte est paiement/non paiement. Comme tout système, le système économique a pour finalité sa propre reproduction. L’unité élémentaire étant le paiement, le système se boucle sur lui-même par l’autorenouvellement des paiements. Paiement et non-paiement s’impliquent et le non-paiement est un événement économique tout autant que le paiement. Le paiement transmet l’argent non conservé par celui qui paie et, par là-même, la liberté de choix de payer ou ne pas payer, à l’inverse du non-paiement où l’argent est conservé pour un choix ultérieur entre paiement et non-paiement.
Le paiement (et son contraire) est autonome par rapport à la marchandise : un flux de monnaie n’entraine pas forcément un flux inverse de marchandises[9]. Ce qui maintient la dynamique de l’enchainement des opérations élémentaires, ce ne sont pas les besoins. On sait bien que le système économique n’est pas défini par la fonction de satisfaction des besoins. En admettant que l’on sache de quoi on parle à propos de besoins, les exemples ne manquent pas qui montre que le système économique satisfait plutôt mal, même dans des pays développés, certains besoins jugés prioritaires comme le logement. Ce qui dynamise et maintient le système, c’est que certains paiements sont effectués dans l’attente d’une possibilité accrue de paiement futur. Ce faisant, le système réinjecte une finalité qui renforce sa finalité propre et en même temps, se projette dans le futur. On a localisé ici le profit. Sans le profit, le processus ne pourrait se poursuivre. Le profit permet ainsi une autorégulation indépendante des mobiles et des conditions sociales au contraire de la réciprocité. Ainsi, « socialement, le système devient indépendant de la réciprocité et ainsi indépendant « de conditions qui sont très fortement susceptibles d’être influencées par le rang social des gens concernées » » Luhmann cite ici un anthropologue d’origine autrichienne, Thunwald (1869-1954) – un des pionniers de l’anthropologie économique et juridique – et poursuit « Ce n’est que cette différenciation par rapport à la réciprocité, normalement attendue, qui rend l’économie autonome, à savoir capable de s’autoréguler »[10]. Comme on le voit, le système économique, comme tout système clos, n’a d’autre but que sa propre reproduction, et aucun autre objectif, « car cela signifierait qu’une fin est indiquée, et si cette fin était atteinte, l’économie interromperait ses opérations » (Luhmann 1987c-2001, p.35).
S’il y a des paiements, il faut des prix pour que les partenaires puissent anticiper et communiquer. Les prix dépendent de l’interaction des partenaires et des organisations économiques (mais aussi non économiques) qui interviennent dans les processus de paiement, l’ensemble formant un cercle autoréférentiel et un miroir qui empêche de réduire sa complexité. Comme l’écrit Luhmann, « ce que l’on fait dépend, entre autres, de ce que l’on fait ». Et d’ajouter ; « Comme tout effet de miroir, celui-ci repose … sur l’absence de transparence, à savoir l’absence de transparence de la complexité indéterminée » (Luhmann 1987c-2001, p.48), c’est-à-dire qui maintient un irréductible que nulle organisation ne saurait contourner ou absorber. Le marché n’est pas vu de la même façon par les différents partenaires : la rareté se présente pour les vendeurs comme une pénurie de consommateurs, alors que pour la plupart des consommateurs, la rareté se présente comme pénurie de monnaie et comme nécessité de se refinancer par une activité de travail salarié.
On a exposé jusqu’ici, le côté fermé du système. Mais, à partir de là, en tant qu’il est ouvert, le système économique est sensible à toutes les raisons et motivations de paiement, même si, pour se perpétuer, il doit sélectionner par sa fermeture, celle du profit, la plus neutre, pour reproduire sa structure interne. Mais, cela acquis, les paiements s’enracinent dans les besoins et la rareté, tant dans la synchronie que dans la diachronie. Pour ce qui est des besoins, on en sera réduit à une esquisse : le besoin est, tout d’abord, signe de pauvreté et hors économie pendant les phases initiales de la différenciation économique ; quand il s’amarre à l’économie, il s’agit d’abord des biens de luxe et ensuite des besoins en moyens de production. Pour l’essentiel, les besoins de la masse des salariés sont hors économie ou à sa marge. Cette myopie du système économique sur lui-même a failli causer sa perte : la grande crise, comme l’a montré Keynes, avait pour origine essentielle la mévente des biens de consommation de masse, faute de pouvoir d’achat de ladite masse. On constate in fine que les besoins sont « re-traités » par le système économique. Pour ce qui est de la rareté, elle apparait d’abord sous la forme d’une concurrence pour l’accès aux richesses ; elle apparait ensuite au titre de la difficile régulation entre la rareté des biens et services et la « rareté artificielle de la monnaie….C’est pourquoi la fonction de l’économie doit être remplie par le conditionnement des relations entre ces deux raretés donc surtout par les prix. » (Luhmann 1984-2001, p.39). Cette rareté s’étend à la dimension temporelle : l’avenir « irrite » en permanence le présent[11]. Et Luhmann de conclure « Le problème de référence de l’économie est celui de l’avenir chaque fois présent….La dimension temporelle et la dimension sociale s’entrecroisent et pèsent réciproquement l’une sur l’autre » (Luhmann 1984-2001, p.39).
On voit bien ici comment le système économique renvoie à lui-même, y compris dans son ouverture aux besoins et à la rareté. Plus même, il est dépendant de lui-même, ce qui est fort dangereux car tout système, laissé à lui-même, développe sa logique aveuglément tout en s’autodétruisant à terme plus ou moins proche. On constate comment, en tant que tel, le système est indifférent aux « vrais » besoins, aux inégalités. Le système économique est, hélas, d’une efficacité redoutable car, son « fonctionnement rationnel, et, en particulier, l’usage rationnel des plus petites différences, finit par entrainer, par l’amplification des déviations[12], des inégalités immenses pour lesquelles il est impossible de trouver un quelconque sens fonctionnel » (Luhmann 1987-1999, pp.47-49)[13].
6-/ Le système politique aux prises avec le système économique : l’État surmené
Cette description peu enthousiaste par un auteur que l’on ne pourrait soupçonner d’anticapitalisme reflète à elle seule la sombre réputation du système économique de la société moderne. Les dysfonctionnements du système économique du point de vue des autres systèmes sociaux et du point de vue du système sociétal, territorialisé ou non, ont provoqué une ample critique et production intellectuelle avec ses traductions en organisations, mouvements allant du réformisme aux actions politiques violentes, le tout rassemblé sous les bannières du socialisme et du communisme. De l’analyse du système économique, certains théoriciens du socialisme comme Marx et Rosa Luxemburg ont conclu que la société moderne trouvait sa détermination ultime et quintessentielle dans le système économique. En effet, selon Marx, « dévoiler le mouvement économique de la société moderne » c’est « découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement » (Marx, 1867-1963, p.550). De là, ces théoriciens ont prophétisé que ce système, sous le nom de mode de production capitaliste et, plus tard, de capitalisme allait irrémédiablement à son autodestruction et à sa mort. Capitaliste et capitalisme sont des modes d’autodescription du système économique, modes d’autodescription nettement connotés négativement et portant en eux, en positif, une description utopique d’une possible société moderne débarrassée de ces dysfonctionnements et qui serait le socialisme. Ce qu’on a appelé l’increvable anticapitalisme s’est trouvé récemment un ennemi, l’ultra-libéralisme. On reviendra sur le libéralisme. Ce que l’on peut dire, c’est que le principal manque de cette description en termes de capitalisme est qu’elle omet l’essentiel : la différenciation sociétale et, en particulier « l’autonomie du système économique qui ne réagit à des conditions extérieures qu’en fonction de ses structures et de ses opérations propres » (Luhmann 1994-1997, p.487). La société moderne ne se ramène ou ne se résume pas à son économie. Il reste que l’anticapitalisme de même que les tentatives politiques qui s’en sont inspiré sont des sémantiques et des autodescriptions inhérentes à la société moderne, autodescriptions qui ne disparaitront pas de sitôt de la scène sémantique et idéologique, malgré le démenti des tentatives catastrophiques du système politique d’ »entrer » dans le système économique et de mettre « la politique au poste de commandement » (Mao Zedong). Pour des raisons finalement assez explicables, parmi lesquelles la disparition ou, tout au moins, la décomposition des classes antagonistes – selon le descriptif marxiste – sous leurs formes traditionnelles, l’anticapitalisme s’est mué en idéologie anti-marché, le marché étant identifié au libéralisme.
Les différentes variantes du libéralisme économique déclinent les autodescriptions adverses ; le plus curieux est que le libéralisme, comme valeur morale et politique est, inconsciemment ou non, partagé par l’immense majorité de la population. Qui serait, maintenant, contre la liberté de la presse, d’opinion ou d’expression ? Le terme libéralisme est un des termes les plus chargés et les plus ambigus qui soient. Il est heureux qu’il revienne au devant de la scène intellectuelle[14]. On s’en tiendra ici au libéralisme économique dans sa forme la plus affirmée, le néo-libéralisme de F.Hayek (1973-1995 ; 1976-1995 ; 1979-1995), bien conscient de la réduction ainsi opérée. Il est incontestable que cet auteur a apporté des éclairages très pertinents sur le fonctionnement du marché par l’information et la communication (Hayek 1945-1986) et analysé finement la « présomption fatale » des prétentions du tout politique (Hayek 1944-1946 ; 1988-1993). Mais le néo-libéralisme de Hayek échoue à expliquer l’auto-constitution de la société moderne parce qu’il ne pense pas sa différenciation, fait trop confiance à l’évolution des « ordres spontanés », ne voit pas que l’ordre économique dit « spontané » est un complexe d’ordres produits non seulement par les interactions d’unités élémentaires, mais inévitablement aussi par les interactions d’unités organisées de plus ou moins grande dimension, dont les organisations à fonction politique comme l’État. On peut se demander si l’idéal hayekien ne serait pas une société entièrement confiée au marché et au Droit, soit au sous-système économique strictement décentralisé en unités élémentaires et au sous-système juridique et pratiquement sans sous-système politique.
En conséquence de sa vision du politique, la pensée de Hayek est myope sur le caractère inévitable de la gestion fonctionnelle du médium pouvoir. Le politique ne peut disparaitre pour laisser place à la magistrature organisatrice impassible du « nomos » : il est aussi un agent actif de décisions contraignantes et donc d’arrêt de l’indécision et de la complexité collectives puisqu’il n’est jamais étranger à l’organisation bancaire et à l’autoproduction de la confiance par un « arrimage » sur une monnaie, soutenue par un système bancaire avec un prêteur en dernier ressort et, en principe, un État souverain[15]. La bévue sur la fonction du système politique conduit, entre autres, à la théorie aberrante du « free banking » (Hayek 1976), laissant intégralement au marché le soin d’élaborer le médium monnaie, ce qui aboutirait à une asphyxie tautologique, le marché étant vainement à la recherche de lui-même sans pouvoir s’objectiver dans des prix faute de médium dont il serait vainement à la recherche. Sans médium, donné paradoxalement de l’extérieur et de l’intérieur par couplage des systèmes économique et politique, on sombrerait dans l’effondrement panique où la confiance a disparu. Qu’il suffise d’évoquer les exemples historiques d’hyperinflation et la crise financière mondiale toute récente. Tout cela pour dire et redire le nécessaire couplage et l’inévitable interpénétration des systèmes politique et économique. Comme l’écrit Luhmann, en matière d’analyse économique « une théorie du marché devrait être mise au centre de la réflexion », et en cela il rejoint Hayek, tandis que « les possibilités d’utilisation du médium argent, c’est-à-dire…l’organisation bancaire devraient être mises au centre de l’analyse… » (Luhmann 1994-1997, p.487), et en cela il s’en sépare. Il faut s’y faire, « le système politique … [doit] … supporter d’exister à côté d’un voisin aussi désagréable » (Luhmann 1994-1997, p.488). La solution, utopique et inévitable, c’est de tenter de faire vivre ensemble libéralisme économique (ou, si l’on veut, capitalisme) et socialisme.
Ainsi, les dysfonctionnements du système économique ont obligé le système politique, tout d’abord à en compenser les effets sociaux néfastes, ensuite à relancer la machine du circuit des paiements. En même temps, on s’apercevait qu’on ne pouvait se passer du système économique et de son environnement interne, le marché, ce porteur de « complexité indéterminée ». Des débats se sont ensuivis : l’aile modérée du socialisme avec des alliés dans le christianisme social a opté pour la réforme, tandis qu’une tradition anti-interventionniste vivace s’est maintenue. Il n’importe : les crises économiques et sociales du 20e siècle ont provoqué, d’une part, l’intervention publique massive dans l’économie dont Keynes est l’ancêtre éponyme mais non le véritable initiateur et, d’autre part, le développement de diverses variantes d’État providence, de social-démocratie et d’économie sociale de marché[16], qui sont les différentes formes de ce que Luhmann appelle la « coexistence du système économique et du système économique » par « l’utopie politique » (Luhmann 1994-1997, p.488). Ces crises dont la dernière se prolonge encore ont fortement surchargé les agendas du système politique et continuent de le surcharger. Au risque de personnaliser indument le système économique, on dira que, cyniquement, quand elle devient dépendante d’elle-même et ainsi se met en crise fatale, l’économie « quand elle ne s’en tire pas par-elle-même, fait appel à la politique » (Luhmann 1984-2001, p.37). Tout le monde se souvient des recapitalisations récentes de grandes banques par les finances publiques au Royaume-Uni et aux États-Unis, pays fort peu dirigistes, comme on sait.
On sait que tant la politique économique que toutes ces formes d’État social sont, depuis quelques décennies, dans une crise radicale. De même que le keynésianisme[17] et les théories politiques de l’État interventionniste ont été des réponses à la grande crise qui mettait à mal les descriptions économiques et politiques traditionnelles, de même, avec la mondialisation et la longue crise de l’économie occidentale, l’autodescription du politique et de l’économie est passé à la critique du keynésianisme, à la critique dite « néolibérale » de l’État interventionniste et à toutes les réflexions sur une action et des politiques publiques plus efficaces et adaptées à la complexité du moment. A noter l’engouement passé d’une partie de la gauche européenne pour la libéralisation du système bancaire et financier et la « troisième voie » blairiste. On le voit, le bouleversement de la contexture a entrainé une incertitude sur les anciens paradigmes et nourrit un débat et un clivage renouvelés chez les économistes[18].
Contrairement aux idées reçues en la matière, économie ne rime pas avec décentralisation des décisions et absence de planification : aux premières phases de développement et de croissance économique une intervention centralisée publique a pu être efficace comme en Corée, au Japon et l’est sans doute encore (mais pour combien de temps ?) en Chine depuis l’ère Deng Hsiaoping. A l’inverse, politique ne s’identifie pas avec organisation centralisée et unité de décisions au sommet. Le politique est traversé de communications et de décisions contradictoires : même si la majorité gouverne, l’opposition communique politiquement et charge indirectement l’agenda gouvernemental présent et futur. En outre, on est encore dans le politique quand les États fédérés des États-Unis, les Länder allemands et les Régions de France conduisent des politiques publiques et communiquent.
Les débats interminables au sein des économistes et des politistes sur le couplage et l’interpénétration des systèmes économique et politique témoignent de la difficulté d’y voir clair et combien peuvent paraitre choquants les résultats du fonctionnement sociétal du point de vue de certaines valeurs. On sait que les résultats considérés comme négatifs sont, à tort, imputés au seul système économique alors qu’ils sont les effets à la fois contingents et nécessaires de la modernité. Les recherches et réflexions sur la justice et l’équité qui vont de la philosophie à l’analyse économique la plus formalisée (Rawls 1971-1987 ; Fleurbaey 1996 ; Sen 2009-2010) témoignent de l’acuité des problèmes soulevés : les descriptions auxquelles les uns et les autres se livrent sont certes marquées au coin du souci scientifique mais sont aussi largement connotées de préférences morales et idéologiques, la morale et l’idéologie jouant ici une fonction efficace de réducteur ou plutôt, d’économiseur de complexité. Sur ce point, tous les économistes et tous les politistes sont à la même enseigne, y compris, bien évidemment, l’auteur de ces lignes.
Sauf une minorité, les économistes partisans d’une plus forte intervention de l’État, ne récusent pas le marché. Mais, comme les enfants, ils voudraient bien la confiture sans le pain. Cette idée est clairement exprimée dans l’article cité note 14 ci-dessus qui plaide pour « Le retour de l’Etat régulateur ». Nous avons besoin, selon l’auteur Ph.Aghion (2010), « d’un État intelligent qui…préserve et améliore la flexibilité et la créativité du marché tout en orientant ces qualités vers des objectifs socialement souhaitables » (Le Monde 6 juillet 2010). Qui pourrait vouloir le contraire ? N’est-on pas ici dans l’utopie dont parle Luhmann à propos de l’économie sociale de marché : « Cette formule indique que l’on veut et que l’on peut réaliser en un seul système les objectifs du système capitaliste et ceux du système socialiste » (Luhmann 1994-1997, p.488). Mais le marché reste marqué par sa complexité indéterminée, source d’innombrables effets pervers et d’effets d’aubaine en cas d’intervention, qu’il s’agisse des 35 heures, des niches fiscales ou de la prime à la casse. On sait enfin non seulement qu’un autre sous-système fonctionnel ne peut prendre le commandement du système économique mais aussi que ce dernier ne peut, pas plus qu’aucun sous-système fonctionnel, être piloté par une organisation puisqu’il ne peut se ramener à une unité organisée.
La question se résume ainsi : y a-t-il possibilité malgré tout d’une régulation économique publique ? Cette question est faussement claire, car un faux sens voire un contresens peut s’y nicher. Par régulation, les économistes et politistes français entendent la trajectoire, l’évolution d’ensemble d’une économie nationale (voire plurinationale) où les éléments, les structures et l’ensemble restent dans l’ordre du maitrisable par des politiques publiques appropriées. On est ici dans la modélisation des systèmes dynamiques, vus comme des machines cybernétiques complexes. Il est vrai que des crises peuvent survenir avec des degrés de gravité plus ou moins élevés qui peuvent rendre la régulation publique plus problématique. Cela pourrait conforter ceux qui pensent qu’en des temps moins tourmentés, on pourrait revenir à la bonne vieille économie mixte et à l’État régulateur. Ces combinaisons ne sont certes pas impossibles, mais uniquement dans certains contextes.
De son côté, l’acception anglo-saxonne entend plus modestement par régulation une réglementation publique en direction des organisations à vocation économique comme les entreprises et les banques et une surveillance de leurs interactions, marchandages et fonctionnement. Le débat reste ouvert, mais quel que soit le contexte et ce qu’on appelle l’ »idéologie dominante » contextuelle, partout l’État est appelé à la rescousse soit lorsque par leur stupidité ou leur cynisme les grandes banques ont mis en danger toute l’architecture qui organise et gère l’émission du médium du système, soit parce que la crise de l’emploi et toutes les autres crises des systèmes à la fois synchroniques et diachroniques de compensation des paiements pour les risques sociaux et les retraites provoquent des réactions fort compréhensibles. On peut reconnaitre que l’infortuné système politique est profondément perturbé et « irrité » par un « voisin désagréable » (Luhmann 1994-1997, p.488), le système économique, lequel exige à la fois des États la relance économique, la réduction des déficits publics et le remboursement des dettes souveraines.
Cela dit, quoi qu’en pensent les tenants de l’État minimal, les dirigeants politiques des plus grandes puissances se réunissent régulièrement pour discipliner et règlementer les marchés financiers, même si ces rencontres de montagnes n’accouchent que de souris. Les raisons de l’échec de ces rencontres tiennent plutôt à la politique. Cependant, même les plus « libéraux » voudraient les avantages du système économique sans ses inconvénients et ses symptômes bipolaires, et souhaiteraient que soient compatibles la prospérité la moins inégalitaire possible et la liberté du marché. Certes, au pays de la « free entreprise », on reste fortement attaché au principe de libre initiative, plus ou moins certain que chacun sera riche un jour. Mais les crises sociales et la paupérisation des classes moyennes sont en train d’entamer ce credo. En réalité, la question ne se pose plus guère en termes d’opposition entre interventionnisme et non-interventionnisme. Tous les États des pays développés interviennent.
On constate finalement que, du fait même des performances élevées des économies développées depuis la deuxième guerre mondiale, « l’attente d’un bien-être croissant est devenue tellement monnaie courante que, dans une période de récession, mais également lors des restructurations pour des raisons économiques, on attend que la politique y remédie. Et la politique ne peut s’empêcher de dire : « je peux le faire » » (Luhmann 1994-1997, p.487). Cela reste vrai, quelle que soit la majorité au pouvoir. Et malheur à celui qui dit la vérité, comme Lionel Jospin : « L’État ne peut pas tout » (L’Express 08/02/2001). Dès lors, le politique ne peut que fuir « dans des utopies. Cette fuite dans l’utopie vaut non seulement pour la politique du gouvernement en place … Elle vaut encore plus pour la politique de l’opposition, pour la politique des mouvements sociaux et pour tous les autres souhaits qui sont adressés à la politique : « ils pourraient si seulement ils voulaient »[19] » (Luhmann 1994-1997, p.490). Et Luhmann conclut : « L’utopie est la forme par laquelle on copie le caractère non maitrisable de la société en l’introduisant au sein du système politique » (Luhmann 1994-1997, pp.490-491). Il y a une continuité et un dégradé des utopies entre le tout économique et le tout politique : elles font parties des autodescriptions de notre société, toutes fondées sur la conviction que l’on pourrait remédier à ce qui est vécu comme dysfonctionnement si seulement on laissait le marché le plus libre possible avec un état minimal ou si seulement on revenait à un bon et intelligent État régulateur (Aghion 2010). Mais, in fine, habitués que nous sommes à ne pas supporter qu’un problème ne soit pas résolu, angoissés devant l’avenir sombre que nous promettent les dégradations de l’environnement, exaspérés par le moindre projet local qui nous dérange, révoltés par les inégalités et l’exclusion sociale, soucieux de la sécurité alimentaire mais énervés par les tracasseries administratives, nous adressons au politique suppliques, protestations et demandes contradictoires et surchargeons, par les canaux les plus divers passant par la majorité ou l’opposition, l’agenda gouvernemental et les programmes de l’opposition. De ce fait, le système politique, surtout en Europe Occidentale, se trouve chargé de résoudre tous les problèmes sans solution et, de ce fait, responsable de tous les maux collectifs. En temps de crise économique, la tâche devient un défi insoutenable. Les tentatives de répondre ou de feindre de répondre aux appels et protestations incessants entraine les effets suivants : le surmenage, l’usure de la communication publique et la nécessité de dispositifs fonctionnels pour gérer la déception de l’opinion publique. Cependant, cette demande et ces pressions se maintiennent, au-delà des désillusions, parce que le politique joue encore le rôle d’émetteur central et ultime de confiance tout en faisant l’objet d’une défiance constante. Un des facteurs les plus déterminants du surmenage diagnostiqué ce serait quelque chose comme la « pesanteur démocratique », c’est-à-dire ce mélange de demandes et de protestations qui pèsent constamment sur l’action publique[20]. L’État en vient ainsi à s’enliser dans la complexité qu’il produit et à s’écarteler dans les contradictions. Quelles décisions prendre, quelles décisions annuler ou reporter, quelles décisions ne pas prendre, et tout cela dans quels chemins décisionnels complexes ? Comment gouverner le taux de croissance, le taux de chômage, le taux de change et le coût du crédit ? Voilà notre État entre l’indécidable qui devrait être décidé et l’ingouvernable qui devrait être gouverné : tout ce qu’il faut pour un bon surmenage !
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[1] On trouvera des définitions plus précises et plus développées chez Maturana (1974, p.162) et Varela (1989, p.45). Luhmann se réfère ici explicitement à Maturana.
[2] « Les systèmes autopoïétiques sont des systèmes fermés dans la mesure où ils ne peuvent pas tirer de leur environnement ce qu’ils utilisent comme unité pour leur propre reproduction (à savoir : leurs éléments, leurs processus eux-mêmes). Ce sont néanmoins des systèmes ouverts dans la mesure où ils ne peuvent accomplir cette autoreproduction que dans un environnement, par différence par rapport à un environnement… » (Luhmann 1984-2001, p.28)
[3] « On peut décrire une société comme fonctionnellement différenciée à partir du moment où elle forme ses sous-systèmes principaux dans la perspective de problèmes spécifiques qui devront dès lors être résolus dans le cadre de chaque système fonctionnel correspondant. Cela implique de renoncer à une hiérarchie fixe des fonctions, dans la mesure où il est impossible d’établir une fois pour toutes que la politique serait toujours plus importante que l’économie, l’économie toujours plus importante que le droit, le droit toujours plus important que la science, la science toujours plus importante que l’éducation, l’éducation toujours plus importante que la santé….Chaque système accorde le primat à sa propre fonction et…considère les autres systèmes fonctionnels – et en l’occurrence la société toute entière – comme son environnement. » (Luhmann 1987c-1999, pp.43-44).
[4] Excepté, bien entendu, le cas de certaines sociétés étudiées par les ethnologues comme les Nuer du Soudan (Evans-Pritchard 1937-1968) et les Yanomami d’Amazonie (Clastres 1974).
[5]A propos de ce dernier point, Luhmann ajoute : « La conséquence en serait une multiplication à l’infini des procédures décisionnelles, une immense télédémobureaucratisation et en fin de compte une opacité des relations de pouvoir qui ne ferait qu’avantager les insiders, les seuls à être conscients de ce phénomène et dès lors capables de voir et de nager dans ces eaux troubles » (ibid)
[6] « …la croissance ne peut être durable que si on veille à renforcer les contre-pouvoirs et faire respecter la législation…L’autoritarisme qui caractérise le système chinois a démontré ses vertus lors de la crise financière….Mais les défauts dudit système sont ressortis tout aussi clairement. Le gouvernement central est plus fort que le marché….L’un des plus gros défis que la Chine ait à relever consiste à convaincre sa population de consommer. Or tant que l’État gardera sous contrôle l’essentiel des richesses, les gens ordinaires n’auront pas les moyens de dépenser davantage….La Chine ne peut pas faire l’économie de l’adaptation…Et au fur et à mesure que le Chinois s’enrichira, il exigera davantage de droits politiques… » (Wei Gu)
[7] Selon l’auteur de l’article, Ph. Grangereau, Hu Jintao aurait promis « d’étendre la démocratie socialiste », tandis que Wen Jibao de renchérir : « Sans réforme politique, les résultats de la réforme économique ne seront jamais stables, et l’objectif de la modernisation ne pourra jamais être atteint ». Il ne faut pas se leurrer sur ce qui est désigné ici par « démocratie socialiste » et « réforme politique ». Comme Gorbatchev naguère, les dirigeants chinois veulent concilier l’inconciliable : le monopole du parti et la domination du système politique et la différenciation sociétale.
[8] Luhmann, à ce propos, fait les remarques suivantes : « Il apparaît clairement que les aspects positifs et négatifs de son [la société] évolution sont irrémédiablement enchevêtrés et qu’ils sont toujours reproduits par les mêmes conditions structurelles. Le progrès technique mène à des désastres écologiques, qui ne pourront être évités qu’au moyen d’un progrès technique plus avancé et dès lors au prix d’une dépendance accrue à l’égard de la technologie. Le fonctionnement rationnel des systèmes fonctionnels, et en particulier [dans le système économique. LB] l’usage rationnel des plus petites différences, chances et occasions, finit par entraîner, par l’amplification des déviations, des inégalités immenses pour lesquelles il est impossible de trouver un quelconque sens fonctionnel. Cela vaut pour l’économie, donc pour la répartition de la richesse et de la pauvreté, mais aussi pour l’éducation, ou encore pour les perspectives de la recherche scientifique….Dans le même mouvement s’accroît la divergence entre les attentes et les réalités, entre ce que l’on considère comme possible et ce qui finit par se produire réellement….La liste de ces malheurs pourrait encore être allongée…Nous sommes manifestement aujourd’hui seulement en mesure de comprendre…les conséquences de la différenciation fonctionnelle du système sociétal…Nous ne pouvons trouver la cause de nos malheurs dans le seul capitalisme », ni dans aucun autre système fonctionnel seul. « …la cause originaire serait à chercher dans la différenciation fonctionnelle elle-même, c’est-à-dire dans la forme d’un ordre sociétal que nous n’avons ni voulu ni désiré, pas plus que que nous l’ayons planifié à l’avance ou que nous ayons le choix de le remplacer par un autre » (Luhmann 1987c-1999, pp.46-49)
[9] Qu’il suffise de penser aux énormes flux de paiements de la sphère financière
[10] A ce propos, Luhmann critique Polanyi et sa Grande Transformation, et fait remarquer en passant, que « L’orientation vers l’intérêt propre est tout à fait possible dans les conditions de réciprocité…, alors qu’inversement le critère du profit peut être appliqué de façon purement arithmétique et dépourvu de tout égoïsme » (Luhmann 1984-2001, p.53). On pourrait aussi renvoyer au célèbre Essai sur le don (Mauss 1950-1983)
[11] On voit ici l’importance de toutes les réflexions néo-classiques sur l’intérêt comme « prix du temps » et la « dépréciation du futur », de même que l’importance des analyses de Keynes sur la « préférence pour la liquidité » et les anticipations des entrepreneurs (Keynes 1936-1939-1971, ch.13 et ch.15). Les nouveaux classiques ont repris le débat avec les « anticipations rationnelles » (Snowdon/Vane/Wynarczyk 1997, ch.5, pp.209-258). Et qu’est-que la spéculation sinon la figure-même de l’irritation du présent par le futur ?
[12] Luhmann renvoie lui-même au phénomène cybernétique de feed-back
[13] Ailleurs, Luhmann fait les commentaires suivants : « Le niveau de performance de la société différenciée et de l’autopoïèse régulée monétairement est une conquête hautement invraisemblable et donc instable. Conditionnée par cela, l’émancipation par rapport à la politique n’est pas supportable, par exemple politiquement… Ces tensions se renforcent du fait que l’économie remplit certes ses fonctions, mais tend de façon évidente à opérer la répartition de façon inégale, c’est-à-dire à donner davantage aux « riches » qu’aux « pauvres » surtout davantage de crédits et davantage de chances de profiter de la mobilité des placements d’argent. Finalement, la valeur de l’argent est un moyen hautement sensible de résoudre les problèmes de façon manifeste par des inflations et par des désinflations » (Luhmann 1984-2001, p.41).
[14] A signaler, entre autres, deux ouvrages récents : Audard 2009 ; Kévorkian 2010
[15] A l’exception notable de l’Eurogroupe. Il serait trop long de développer. Voir à ce sujet la thèse de Julien Broquet (2009)
[16] A propos de « l’économie sociale de marché », Luhmann fait les remarques suivantes : « Du point de vue sémantique, cette formule utilise la polyvalence du terme « social ». D’un côté, toutes les communications qui reproduisent la société sont des opérations sociales, y compris les pratiques les plus sauvages du marché et le combat dans une cour d’école, les chantages mafieux ou les communiqués de presse…provenant des centres politiques. Dans cette mesure la formule « économie sociale de marché » est une tautologie. Mais d’un autre côté, le terme « social » contient également en lui une connotation désignant une attitude serviable, gentille, positive à l’égard d’autrui…. A l’aide de cette ambiguïté sémantique, l’utopie politique de l’économie sociale de marché peut se rendre invisible … et se borner à faire des efforts pour résoudre les problèmes quotidiens, grâce à une concertation des parties concernées » (Luhmann 1994-1997, p.488-489). On peut décliner à l’infini cette gentillesse du social, de l’assistante sociale aux politiques sociales en passant par les préoccupations sociales de certains dirigeants d’entreprise.
[17] L’observation de Keynes était que « l’économie de marché …a produit le problème du chômage et le problème du retrait du chômage du mécanisme de marché, sous l’action syndicale et politique. C’est Keynes qui a formulé cette théorie cherchant à réagir à cela » (Luhmann 1984-2001, pp.52-53). Et l’on assiste ainsi à, ce que Luhmann appelle, à propos de Keynes « l’introduction […dans un système…] d’une théorie de ce système, celle-ci … [devenant ]… la base pour une action pratique en son sein.» Et Luhmann de poursuivre la réflexion : « … Cela doit-il donner lieu à une nouvelle théorie susceptible de décrire un système qui se fonde sur une ancienne théorie et qui discrédite dès lors cette théorie ? » (Luhmann 1987c-1999, p.41). Luhmann fait ici allusion au débat entre keynésiens et néo-monétaristes et autres antikeynésiens à propos de l’inflation de longue durée suite aux politiques d’inspiration keynésienne. En ce sens, toute théorie réflexive « est dynamisée par son propre effet sur le système. Elle ne doit pas amener seulement un progrès dans la connaissance, mais surtout réagir aux changements d’état qu’elle contribue à engendrer » (Luhmann 1987c-2001, p.53).
[18] Pour un point de vue nettement interventionniste, on se reportera à l’article de Ph.Aghion (Le Monde, 6 juillet 2010).
[19] Ce discours typique est tenu en particulier par les associations d’insertion sociale, d’aide humanitaire, d’aide aux détenus et aussi, par les professionnels hospitaliers et ceux des CHS.
[20] Un exemple entre mille : le mouvement de protestation au chantier de la nouvelle gare de Stuttgart (Der Spiegel 1/9/2010). Les auteurs de l’article font remarquer : « De nombreux politiques semblent baisser les bras » devant ces mouvements de protestation qui sont minoritaires et défendent parfois les intérêts particuliers de classes aisées