L’homme et la société de Luhmann

29 septembre 2018

Symposium Systèmes psychiques, systèmes sociaux

(Luxembourg 14-16 mai 2015)

Louis Baslé[*] – AMIENS

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Conférences I.U.T.A 2012-2013 – La complexité : de la machine aux systèmes complexes

29 septembre 2018

Introduction générale

1/ De la machine à l’automate cybernétique
1-1/ Les machines
1-1-1/ Qu’est-ce- qu’une machine ?
1-1-2/ Les différents types de machines ?
– les machines triviales (mécaniques et énergétiques)
– les machines transportant de l’information
1-2/ Information et communication
1-2-1/ Qu’est-ce que l’information ?
1-2-2/ Qu’est-ce que la communication ?
1-2-3/ Qu’est-ce qu’un programme ?
1-3/ L’automate cybernétique
1-3-1/ Qu’est-ce qu’un automate ?
1-3-2/ La rétroaction et le couplage information-commande
1-3-3/ La « réentrée » de l’information et le bouclage rétroactif
1-3-4/ La cybernétique
1-4/ Conclusion : qu’est-ce qu’un système ? Premier aperçu
2/ De l’automate cybernétique aux systèmes complexes
2-1/ Définitions et propriétés du système
2-1-1/ Les différentes définitions
2-1-2/ Ouverture et fermeture
2-1-3/ Autorégulation et finalité
2-1-4/ Systèmes et sous-systèmes : émergence, hiérarchie, variété et complexité
2-2/ Le problème du vivant
2-2-1/ Systèmes artificiels ou machines et systèmes naturels ou organismes : la rupture
2-2-2/ Autoréférence, auto-observation et connaissance
3/ Des systèmes cybernétiques complexes aux systèmes vivants et sociaux
3-1/ Le vivant
3-1-1/ Simulation du vivant par un modèle d’automate
3-1-2/ L’opposition vivant/machine : autoréférence et auto(re)production
3-1-3/ La clôture du système, l’opposition/distinction système/environnement, le couplage structurel
3-2/ Interlude :
3-2-1/ Panorama général des systèmes
3-2-2/ Les systèmes psychiques
3-3/ Les systèmes sociaux
3-3-1/ Production et reproduction du social : la communication
– Le cercle fondateur
– Sens et communication
– Incertitude et complexité
3-3-2/ Les différents systèmes sociaux
3-3-3/ Individu et société
3-4/ Fonctions sociales et systèmes fonctionnels
3-4-1/ Les fonctions sociales
3-3-2/ Médias de communication symboliquement généralisée
4/ Conclusion générale :
4-1/ Complexité et système
4-2/ La société selon Niklas Luhmann
Introduction
Il s’agit ici d’éclairer cette notion en déroulant l’évolution du simple au complexe à partir de la machine, en passant par l’automate cybernétique pour arriver enfin aux systèmes hypercomplexes comme les êtres vivants et la société humaine.
En première approximation, on pourrait définir la complexité comme ce que l’on ne comprend pas, ce qui est imprévisible (les savants disent imprédictible) tant les composants et les interrelations du système auquel on fait face (la météorologie, la vie économique, les relations internationales, le psychisme humain, l’opinion publique, etc.) sont nombreux : le complexe c’est donc ce qui donne des résultats aléatoires et qu’on ne peut prédire même si, après coup, on peut plus ou moins expliquer ces résultats, car imprévisible ne veut pas dire qu’il peut se passer n’importe quoi. Une plaisanterie circule à propos des économistes : « Un économiste est une personne qui sait vous expliquer après coup pourquoi les prédictions qu’il avait faites l’année dernière ne se sont pas réalisées cette année. ». On pourrait appliquer cela aux météorologues.
On passera ici du simple au compliqué, puis du compliqué au complexe, en partant de l’idée que quelque chose (matière, énergie) passe dans une boîte (les entrées) et qu’il sort de cette boîte quelque chose (chaleur, matière transformée, déchets et sous-produits). De proche en proche, on montera en complexité.
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1/ De la machine à l’automate cybernétique
1-1/ Les machines
1-1-1/ Qu’est-ce- qu’une machine ?
Je m’inspirerai de la définition du philosophe français des sciences Canguilhem (1904-1995). La machine est une construction artificielle (artéfact), oeuvre de l’homme, dont une fonction essentielle dépend de mécanismes, c’est-à-dire de « combinaisons et agencements de pièces…montés en vue d’un fonctionnement d’ensemble » (d’après le Grand Robert). Le mécanisme règle et transforme un mouvement dont l’impulsion lui est communiquée de l’extérieur.
Il faut préciser les nuances entre la machine, l’appareil, l’outil et l’instrument. On assimilera ici machine et appareil (appareil ménager électrique par exemple) d’une part, outil et instrument d’autre part. Un outil (= instrument) est un objet fabriqué, conçu et fait pour agir sur la matière, exécuter un travail (scie, pelle, fourche, cuillère, casserole, épée…etc.), sans qu’intervienne une autre force motrice que celle de l’homme. Dans la machine (=appareil) à la différence de l’outil, il y a des mécanismes de transformation pour accomplir le travail à partir d’une force motrice extérieure : animal, parfois homme, éléments comme eau, vent, gaz, électricité, marée…. etc. La frontière est nette en théorie mais floue en pratique. Ainsi une charrue n’est pas une machine, car il n’y a pas de mécanisme. En revanche, la machine à écrire et le tarare sont des machines.
Pour résumer, on dira qu’une machine (ou un appareil) est la combinaison d’une « boîte » motrice (BM) et d’une « boîte » réceptrice (BR) qui transforme le mouvement ou l’effort selon la finalité définie par le constructeur. La « boîte » réceptrice reçoit de l’énergie de la « boîte » motrice et, par ailleurs, de la matière à transformer (énergie et matière sont les entrées ou inputs) et « émet » de la matière transformée, de la chaleur, des déchets et, éventuellement, des sous-produits (sorties ou outputs ) (cf. Figure 1)
Figure 1 : la machine triviale
1-1-2/ Les différents types de machines triviales
1-1-2-1/ Les machines simples : machines « mécaniques » et machines « énergétiques »
On a affaire à ce que les Anglo-saxons appellent des machines « triviales », c’est-à-dire banales, évidentes. Ces machines correspondent à la définition ci-dessus : le couplage d’une BM et d’une BR, lequel couplage donne un résultat unique et certain, sous 2 conditions : qu’il n’y ait pas de panne et que la BR soit bien ajustée à sa fonction : il peut y avoir en effet plusieurs montages possibles en fonction du résultat recherché. Mais une fois celui-ci installé, l’output est
B M
B R
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unique et certain : moulin, faucheuse, hache-viande, etc. Il y a 2 types de machines triviales : les machines mécaniques et les machines énergétiques :
– les machines mécaniques transmettent et, parfois, amplifient la force appliquée en un point (utilisation du principe du levier, engrenages de différentes circonférences, poulies, cordes et courroies, arbre de transmission etc.). Les exemples sont nombreux et connus depuis l’Antiquité : (coupe-racines, meules, moulins à aubes ou à vent, pompes couplées sur une éolienne, tarare, machines agricoles actionnées ou tractées par des humains ou des, animaux …
– les machines énergétiques transforment une forme d’énergie en une autre et permettent ainsi de rendre plus utilisables et plus efficaces les énergies naturelles disponibles. En ce cas, la BM n’utilise plus l’énergie animale ou naturelle non transformée, mais une énergie « fabriquée » à partir des ressources naturelles (bois, charbon, pétrole et dérivés, chute d’eau, eau chauffée) en jouant sur la relation chaleur ↔ travail : par exemple, on chauffe de l’eau et l’on utilise la vapeur d’eau pour actionner un ou des pistons. On a ainsi les différentes sortes de moteurs, avec, souvent, plusieurs transformations, certaines machines ayant pour fonction de produire de l’énergie sous une forme plus consommable, comme l’électricité, ou de transformer la source minérale en produits plus efficaces, comme l’essence ou le fuel. L’exemple-type est l’automobile : il s’agit d’une voiture couplée avec un moteur à explosion qui transforme l’énergie fossile de l’essence en mouvement, par combustion-explosion, compression et utilisation du gaz et transmission mécanique du mouvement. Comme pour toute machine, l’homme doit intervenir constamment : input = essence ; outputs = locomotion (produit recherché), chaleur, déchets (gaz d’échappement, huile de vidange, …)
1-1-2-2/ Les machines transportant de l’information
Les machines simples prolongent ou plutôt remplacent la force musculaire humaine, soit que le mécanisme permette de la multiplier, soit qu’une autre énergie d’origine naturelle intervienne. En revanche, les machines transportant de l’information prolongent le système nerveux voire cognitif de l’homme. L’information peut être transportée telle quelle comme avec la radio, le téléphone par des réseaux filaires ou des ondes électromagnétiques. Ces machines sont le fruit de préoccupations très anciennes liées à la guerre : signaux de fumée des Indiens d’Amérique du Nord, signaux lumineux soit par des feux, soit par des jeux de miroirs, sémaphores et télégraphes. Mais elles n’ont pu se développer qu’avec la découverte des ondes électromagnétiques et l’avènement de l’électricité. Ici, les ondes électromagnétiques et l’électricité sont utilisées comme moyen de transmission de signaux.
L’information peut être transformée comme avec la machine à calculer, déjà imaginée et construite par Blaise PASCAL (1623-1662) en 1641, à l’âge de 18 ans et développée (mais non aboutie – années 1820-1830) par un Anglais, Charles BABBAGE (1791-1871) qui, le premier a conçu, dans les années 1834-1836, l’idée de l’ordinateur.
Le développement de l’électronique (courants faibles), l’observation du vivant (en particulier des neurones et du système nerveux mais aussi de la communication chez les insectes sociaux), la recherche et la pratique médicales, et enfin le développement des mathématiques ont permis :
– d’une part, la mise au point de calculateurs (en anglais computers) de plus en plus puissants pour un volume de plus en plus réduit, les ordinateurs, en combinant le langage binaire (0-1) ou numérique ou digital, i.e. un langage qui remplace la description (langage analogique) par le calcul combinatoire de 0 et de 1 (le courant passe ou ne passe pas) et la rapidité des opérations.
– d’autre part, la mise au point de machines capables de poursuivre un but en s’adaptant aux situations (thermostats, fusée chercheuse).
Toutes ces machines peuvent se définir comme des automates. Avec l’automate, on quitte le domaine des machines triviales. On reviendra sur l’automate.
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1-2/ Information et communication
1-2-1/ Qu’est-ce que l’information ?
L’information est d’abord une action, action de collecter, recevoir ou diffuser quelque chose d’impalpable (des nouvelles [news], des données [data], des renseignements [information]). L’information est, pour le récepteur ou capteur, une différence entre l’avant et l’après : être informé c’est capter et produire du sens à partir de perceptions dont la source est externe, avec pour résultat de modifier le contexte dudit récepteur/capteur. Ce que je vous dis en ce moment vous apporte peut-être de l’information, mais quand je vous ai dit bonjour, je ne vous ai apporté aucune information. Si je vous dis en revanche qu’un incendie vient de se déclarer dans ce bâtiment, le monde pour vous n’est plus le même : vous avez produit une forme de signification qui modifie votre environnement.
La théorie de l’information est liée à la nécessité de transmettre des messages en temps de guerre par des canaux parfois problématiques avec des brouillages, parasites, coupures et interruptions. L’information est combinée ici au bruit et s’oppose à lui. Le bruit est toute chose à quoi le capteur ne peut donner aucune signification : le bruit accompagne le message et brouille ou empêche sa réception. Pour que, malgré tout, le message passe, l’émetteur, sur demande ou non du récepteur, peut répéter le message : on appelle cela redondance, soit le fait de n’ajouter aucune information ; le contraire de la redondance, c’est la variété, ou apport d’information supplémentaire. Lorsque la redondance est maximale, la variété est nulle et l’information également, et réciproquement. Mais, sans redondance, l’information peut devenir incommunicable et même se transformer en bruit, faute de possibilité de la décoder. Plus précisément, pour décoder un message, le récepteur doit y trouver de la redondance afin d’y accrocher la variété : un illettré complet ne peut déchiffrer le moindre texte ; pour lui « c’est du chinois » de même qu’un Occidental non sinisant ne pourra décrypter un texte en idéogrammes. Même chose pour la relation orale : il faut un bon niveau d’anglais pour capter les news à la BBC. Même chose aussi pour ce que je vous explique qui peut n’être que du bruit si vous ne pouvez le relier à de la redondance, du déjà connu. Tout le monde connaît la pierre de Rosette découverte dans le village de Rachid (Rosette) le 15 juillet 1799 durant la campagne d’Égypte de Bonaparte, stèle avec trois systèmes d’écritures (hiéroglyphes, démotique et grec) et qui fut la pièce-clef dans le déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique par Jean-François Champollion en 1822. Il y a donc, d’une part, une redondance externe d’un système d’écriture à l’autre et, d’autre part, une redondance interne : on retrouve dans chaque système d’écriture des occurrences qui se reproduisent, ce qui a permis le déchiffrement.
On définit strictement l’information comme l’action qui permet de repérer un ou plusieurs événements parmi un ensemble d’événements probables. Par exemple, un chauffeur de voiture a occasionné un accident quelque part dans la Somme et s’est enfui. Je ne serai pas beaucoup avancé si l’on me dit que la voiture est immatriculé 80, numéro de la Somme. J’en saurai un petit peu plus si je sais que c’est une Mégane, modèle de l’année 2000 gris métallisé, mais pas beaucoup plus, et ainsi de suite. Si je sais, après enquête que: la lettre précédent 80 est J, cela restreint la recherche. Si, enfin, je sais que la lettre précédent J est W, je rechercherai parmi les Mégane 2000 gris métallisé dont le n° se termine par WJ 80. On comprend alors que l’information est d’autant plus grande qu’il y a beaucoup de voitures (événements possibles) et que le renseignement se précise en réduisant le nombre d’événements repérés et maximale quand on finit par savoir le n° d’immatriculation. Quand l’information est parfaite, elle est nulle puisqu’il n’y a rien à chercher et trouver : dans la communication quotidienne, elle sert à « lubrifier » les rapports humains : « fait beau, hein ! ». L’information est une action contre l’incertitude pour réduire celle-ci.
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1-2-2/ Qu’est-ce que la communication ?
On définit la communication comme la relation et la mise en relation d’émetteurs et de récepteurs-capteurs. Pour qu’une communication s’opère, il faut un canal ou medium (le son, l’écrit, l’image, le geste, la langue….) et un code, c’est-à-dire un langage commun. La communication peut ne contenir aucune information (voir plus haut). La communication peut être verbale, autrement dit orale (signes linguistiques oraux), écrite ou gestuelle, instantanée ou différée, interpersonnelle, de groupe ou de masse, localisée, alocalisée (Internet), délocalisée (téléphone) etc. Le contexte de la communication, c’est-à-dire l’instant, le lieu, la situation est essentiel. La communication doit résoudre le problème de la transmission : ouverture, fermeture, intrusion, interférences et bruit, non réponse, blocage ou refus de la communication.
Lorsque, dans la communication, un message reçoit une réponse, on appelle cela rétroaction (feedback) que ce soit pour confirmer ou infirmer la réception, demander des précisions, voire la répétition du message (« hein ? qu’est-ce que t’as dit ? »), relancer, terminer ou refuser la communication (« nous n’avons rien à nous dire ! »). C’est une notion essentielle sur laquelle on reviendra à propos de la cybernétique.
1-2-3/ Qu’est-ce qu’un programme ?
Un programme est une suite d’instructions, indiquant des opérations à effectuer dans un ordre donné. Un programme est donc un ensemble d’informations sous forme d’une « liste ou séquence d’instructions codées par lesquelles un utilisateur commande à une machine de traiter l’information dont il dispose afin d’aboutir à un résultat donné » (d’après Serge DIEBOLT : « Le petit lexique des termes de la complexité » Programme européen MCX « Modélisation de la complexité » 2). Comme le précise J.W. LAPIERRE3, « un processus ou un système programmé est un processus ou un système commandé par un programme exogène [c’est-à-dire extérieur]». Ainsi, une montre, une horloge et, en général, tout mécanisme d’horlogerie, un lave-linge, un lave-vaisselle répondent à un ou des programmes, programme très simple pour une horloge qui répète indéfiniment le même mouvement et plus compliqué pour les autres exemples. Nous sommes prêts maintenant à aborder la notion d’automate et le problème de la cybernétique.
1-3/ L’automate cybernétique
1-3-1/ Qu’est-ce qu’un automate ?
Un automate est « un dispositif se comportant sans intervention d’un humain. Ce comportement peut être figé – le système fera toujours la même chose – ou bien s’adapter à son environnement » (d’après Wikipedia). C’est « un dispositif réalisant….des opérations automatiquement enchaînées » (d’après le Grand Robert).
On voit qu’ici, il faut un programme (ce qu’il y a à faire) donc une information ou une série d’informations et une fonction-réponse ou rétroaction : la tâche est accomplie, je la recommence ou je passe à la suivante. Dans ce cas, on a affaire à un automate simple, car la rétroaction reste interne d’un élément du programme au suivant, et n’est pas « réentrée » comme information sur l’environnement de la machine. L’automate fonctionne tant que le ou plutôt les mécanismes sont en état de marche et tant que le programme n’est pas terminé et, évidemment, tant que de l’énergie lui est fournie (poids, ressorts, impulsion électrique, etc.)
Un automate peut être décomposable en plusieurs sous-automates, lesquels peuvent être montés :
– en parallèle (fig. 2), où x figure les entrées, z les sorties, K, le couplage des 2 automates
– en série (fig. 3), où une partie des sorties de A1 se retrouvent comme entrées de A2
2 Consultable sue http://www.mcapc.org/static.php?file=lexique.htm&menuID=lexique
3 L’analyse de systèmes, Paris 1992, p.221
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– en série (fig. 4), où une partie des sorties de A1 se retrouvent comme entrées de A2
Figure 2 : Automate : décomposition en parallèle ; x = entrée, z = sorties, A, A1, A2 = l’automate et les sous-automates, et enfin k, le couplage des sorties de A1, A2 pour donner z.
Ici, A est un automate) décomposable (d’après Encyclopædia Universalis)
Figure 3 : Automate : décomposition en série ; (x = entrée, z = sorties, A, A1, A2 = l’automate et les sous-automates. On notera que parmi les entrées de A2, figurent des sorties de A1. Ici aussi, A est un automate décomposable. (d’après Encyclopædia Universalis)
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1-3-2/ La rétroaction : « réentrée » de l’information, bouclage rétroactif et autorégulation
Ici, on franchit une étape décisive : en étudiant le comportement du vivant, depuis la bactérie ou la cellule jusqu’aux organismes végétaux ou animaux, on a observé en particulier que les phénomènes réflexes supposaient le mécanisme suivant : un environnement agréable ou désagréable provoque une réponse, approche ou fuite, dessiccation ou verdoiement des feuilles, réaction musculaire (réflexe du genou), etc. Tout cela signifie :
– d’une part qu’une information est captée par l’organisme au sujet de l’environnement : un élément de l’environnement apporte une sensation agréable ou une impression de sécurité, ou au contraire une sensation désagréable ou une impression de danger. Pensons aux papillons de nuit attirés par la lumière et aux poussins poussant des cris de détresse dès qu’ils ne sentent plus la présence de la mère-poule
– d’autre part que cette information est transmise de manière interne à l’organisme vers un ou des récepteurs qui transforment cette information en commande laquelle déclenche un comportement adapté : approche, fuite, cris, etc.
On a affaire ici à une rétroaction (feed-back) soit une réponse ou réaction de l’organisme par un phénomène de couplage d’une information, car une sensation nouvelle est captée et d’une commande car un comportement suit cette perception : l’information sans commande serait inopérante.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là : l’organisme n’a pas seulement besoin de savoir ce qui, dans l’environnement, apporte un agrément ou un désagrément. Il a besoin de savoir l’effet de son propre comportement soit directement sur lui-même soit sur l’environnement et ensuite l’effet de cet effet sur lui-même. Ainsi, le poussin accentuera son cri de détresse tant que l’environnement est perçu par lui comme dangereux et manifestera son contentement dès que l’environnement, suite à son comportement, se modifiera dans un sens favorable.
Il y a donc ici « réentrée » de la sortie de l’automate comme nouvelle entrée. Cette « réentrée » peut être directe comme dans le cas du geste réflexe : ça brûle, je retire ma main. Cette « réentrée » peut être indirecte : la sortie de l’automate devient entrée de l’environnement et la
Figure 4 : Automate : décomposition en série, avec « réentrée » interne à A d’une partie de sa propre sortie par l’intermédiaire d’une sortie de A3. On notera cette réentrée directe à l’intérieur de l’automate. (d’après Encyclopædia Universalis)
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sortie de l’environnement revient comme entrée de l’automate. Ainsi, le poussin, suite à l’entrée de l’information reçue de l’environnement (j’ai perdu ma mère-poule !) appelle celle-ci (commande). Elle accourt, glousse et le rassure : l’environnement a perçu l’information et s’est modifié en conséquence. La modification de l’environnement est envoyée (sortie) et captée (entrée) par le poussin qui en retour (commande) se calme. Si l’environnement ne change pas, cette information (sortie de l’environnement) sera captée (entrée du poussin) qui, en retour, accentuera son cri de détresse. Tout cela n’est possible que parce qu’il y a communication et information entre le poussin et son environnement.
En résumé, on définira la rétroaction, en s’inspirant de l’ouvrage cité n.2 (p. 221) : « Action des variables de sortie d’un système sur ses variables d’entrée soit directement (flux autonomes) soit indirectement, par l’intermédiaire de l’action de ses variables de sortie sur les variables d’entrée de certains systèmes de son environnement, sous condition d’entrée d’information sur le résultat de cette action. La boucle de rétroaction est la séquence :
1. variable de sortie du système considéré [cris du poussin]
2. variable d’entrée d’un système de l’environnement modifiée par 1 [la mère-poule perçoit les cris]
3. variable de sortie de ce système modifiée par 2 [la mère-poule accourt et glousse]
4. variable d’entrée du système considéré modifiée par 3 + information sur la relation entre 1 et 3 » [le poussin est rassuré et fait le lien entre ses cris et la présence rassurante de la mère-poule]4
La rétroaction peut être dite positive (ou rétroaction[+]) ou négative (ou rétroaction[-]). Le plus souvent c’est à cette dernière forme que l’on a affaire dans les automates cybernétiques.
Soit une chaudière avec thermostat programmée d’abord pour transformer la variable a, par exemple de l’énergie électrique en variable b, de la chaleur. La transformation de a en b s’opère selon une certaine liaison entre l’entrée a, soit la consommation d’électricité et la sortie b, soit la température de la pièce. Si on se propose de maintenir la température, c’est-à-dire la variable b au voisinage d’une valeur fixe v = 18°, il faut pour cela un thermostat, c’est-à-dire un capteur qui produit l’information sur le niveau de la température de la pièce, information émise comme sortie de l’environnement et captée comme entrée par l’automate cybernétique. Si la température initiale est de 5° soit v < b, le thermostat programmé va mesurer l’écart entre b et v et commander la chaudière qui, selon la fonction de transformation b = f(a), va accentuer sa combustion entraînant un rapprochement de b et de jusqu’à ce que b = v. L’opération inverse se produit si b >v. Déroulons la séquence :
1. variable d’entrée externe de l’automate : b = 5°, captée par le sous-automate thermostat.
2. mesure par le thermostat de l’écart v – b et sortie de cette information
3. rétroaction interne (c’est-à-dire réentrée interne) de cette information dans l’automate vers le sous-automate de commande de la chaudière (couplage information-commande)
4. variable de sortie interne de cette commande
5. variable d’entrée interne à l’automate et externe au sous-automate de mise en route de la chaudière
6. la séquence 1→5 se poursuivra tant que v<b autrement tant que v–b>0.
Il suffit d’appliquer le même raisonnement dès qu’il s’avère que v>b autrement dit tant que v–b<0. Il s’agit ici dans les 2 cas d’une rétroaction[-], c’est-à-dire une rétroaction compensatrice qui corrige les écarts à une valeur programmée de la variable. On peut avoir des automates plus complexes qui peuvent corriger leurs erreurs qui sont réentrées, lues et corrigées par la machine. Ainsi les appareils de pilotage automatique des avions et les robots industriels, un peu comme si la chaudière pouvait corriger les erreurs de lecture de la température ou les erreurs de commande ou de fonctionnement de la chaudière. On a dans tous les cas précédents des automates capables d’une certaine autorégulation, c’est-à-dire d’une autonomie suffisante pour suivre le but qui leur est assigné, sur la base du programme qui leur a été installé par un agent extérieur et corriger les écarts à ce but. On a ainsi des machines finalisées, qui semble poursuivre une fin : on parle de téléonomie pour signifier l’ensemble des finalités que semble poursuivre un
4 Les exemples entre [ ] sont de mon fait (LB)
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automate ou un organisme, en dépit des variations de l’environnement. Avec la chaudière dotée d’un thermostat on recherche la stabilité de la température. L’ensemble des variables doit donc donner un fonctionnement d’ensemble obéissant à une autorégulation.
A côté de la rétroaction[-], existe la rétroaction[+], c’est-à-dire une réponse qui renforce au lieu de corriger : on peut avoir ainsi un processus cumulatif d’amplification (croissance économique, développement d’une entreprise) ou au contraire de diminution (crise et régression économiques, déclin d’une entreprise ou d’un empire)
Figure 6 : Automate cybernétique, avec « réentrée » de l’effet sur l’environnement et couplage Information/Commande. (d’après Encyclopaedia Universalis)
Figure 5 : Automate cybernétique, avec « réentrée » de l’effet sur l’environnement et couplage Information/Commande. (D’après Wikipedia : art. cybernétique)
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Figure 7 : Automate cybernétique, avec « réentrée » de l’effet sur l’environnement et couplage Information/Commande avec représentation du mécanisme de comparaison entre le résultat et le programme à effectuer (d’après http://villemin.gerard.free.fr/Scienmod/NotCyber.htm)
1-3-4/ La cybernétique
Avec le bouclage rétroactif, on monte en complexité : on passe de la machine à l’automate cybernétique, premier niveau de ce que l’on appelle aussi système. Pour l’instant, on se contentera de définir le système comme un ensemble de processus interconnectés, ensemble qui se différencie de son environnement. Pour désigner la machine cybernétique ou système, on parle de « boîte noire ». L’environnement est le « fond » dont se distingue et se détache la boîte noire. On parle de boîte noire pour signifier les processus internes au système dont on ne connaît que les entrées et les sorties. Vous n’avez pas besoin de connaître le « ventre » de votre ordinateur ou ce qu’il y a dans votre téléphone portable pour l’utiliser. Une machine cybernétique est donc composée :
– d’une boîte noire avec un état et des variables internes
– de flux ou variables d’entrée : matière, énergie, information, programmation
– de flux ou variables de sortie : matière, chaleur et énergie non utilisée, déchets, information
– d’un retour d’une ou plusieurs informations sur l’état de l’environnement ou de la machine (boucle de rétroaction) après l’action de la machine
– d’un dispositif de comparaison entre l’état de l’environnement ou de la machine et l’état programmé
– d’une commande couplé à ce dispositif qui va entraîner une action de la machine et ainsi de suite
On a développé plus haut l’exemple du thermostat qui maintient stable la température d’une pièce. La cybernétique s’est développée aux Etats-Unis pendant la 2e Guerre Mondiale : le problème était de rendre plus efficaces la défense anti-aérienne et, plus généralement, les tirs sur cibles mouvantes. Dans une machine purement mécanique, l’obus suit les lois de la balistique. Avec des torpilles ou missiles asservis, la trajectoire sera dirigée et corrigée par la tête chercheuse en fonction des données détectées (radar, sonar, source de chaleur). On parle ici de servomécanismes ou mécanismes asservis, soit un « ensemble mécanique asservi à une information extérieure qui lui permet de corriger ses erreurs » (d’après J .W. LAPIERRE).
Qu’est-ce donc que la cybernétique ? Etymologiquement, le mot est formé à partir du mot grec kubernêtikon, art de piloter un navire. Par le latin gubernatio, des mots sont passés en
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français comme gouverner, gouvernail, etc. On proposera ici plusieurs définitions que l’on va tenter de synthétiser :
– la première sera empruntée à J .W. LAPIERRE : « Science et technique des systèmes capables d’autorégulation programmée grâce à des processus de réception et de traitement de l’information, et à des boucles de rétroaction. »
– la seconde à l’Encyclopædia Universalis (article  » Cybernétique » par J. LADRIÈRE) : « Science … [du] …comportement des automates…. Science des actes contrôlés »
– la troisième enfin sera empruntée à Norbert WIENER (1894-1964), l’Américain qui invente le terme cybernétique et qui publie en 1948 le livre fondateur5 : « Etude de la commande et de la communication chez l’animal et la machine », définition interprétée par un auteur français contemporain, J.-P. DUPUY comme suit : « Science des analogies maîtrisées entre organismes et machines.»6.
En résumé, la cybernétique, à partir de problèmes techniques à résoudre et de l’observation des organismes vivants, est devenue une science des automates abstraits qui, par modélisation, étudie les « systèmes considérés sous l’angle de la commande et de la communication » Encyclopædia Universalis (article  » Cybernétique – Principe  » par J. HEBENSTREIT). Nous voici parvenus au terme de notre démarche qui nous amènera au concept de système
1-4/ Conclusion. Qu’est-ce qu’un système ? Première approche
Tout d’abord, éliminons un malentendu : par système, on peut entendre deux choses. Tout d’abord, une suite de propositions logiquement enchaînées pour former une doctrine ou une théorie, comme le système philosophique de Descartes ou d’Aristote. Dans cette acception, Pascal critique ce qu’il appelle « l’esprit de système ». L’adjectif ici adéquat est systématique.
En seconde acception,, on entend par système, comme on l’a écrit plus haut, un ensemble de processus interconnectés et organisés qui, par rapport à un environnement c’est-à-dire par
5 Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948)
6 Aux origines des sciences cognitives, Paris, 1994, p.42
Figure 8 : Automate cybernétique S, avec mémoire M, boucle de rétroaction B, entrée(s) e, sortie(s) s, correcteur C. b représente les perturbations ou bruits, p représente le programme et h1, h2 des contrôles supérieurs (d’après Encyclopædia Universalis)
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rapport à ce qui n’est pas lui, maintient sa distinction c’est-à-dire son existence différenciée et autonome dans le temps et a un comportement propre. L’adjectif ici adéquat est systémique. C’est cette seconde acception qui est ici notre objet.
2/ De l’automate cybernétique aux systèmes complexes
2-1/ Définitions et propriétés du système
2-1-1/ Les différentes définitions
Voici plusieurs définitions en terminant par celle que j’ai proposée :
 « Ensemble organisé de processus liés entre eux par un ensemble d’interactions à la fois assez cohérent et assez souple pour le rendre capable d’un certain degré d’autonomie » (J.W.LAPIERRE o.c. p19)
 « Objet complexe, formé de composants distincts reliés entre eux par un certain nombre de relations. Les composants sont considérés comme des sous-systèmes… L’idée essentielle est que le système possède un degré de complexité plus grands que ses parties, autrement dit qu’il possède des propriétés irréductibles à celles de ses composants… » (J. LADRIÈRE, Encyclopædia Universalis)
 Ensemble de processus interconnectés et organisés qui maintient sa distinction c’est-à-dire son existence différenciée et autonome dans le temps et qui a un comportement propre par rapport à un environnement c’est-à-dire par rapport à ce qui n’est pas lui.
L’idée générale est qu’il s’agit de quelque chose de composite, de structuré et d’organisé, chaque composant étant lui-même structuré et organisé : la structure et l’organisation assurent le fonctionnement d’ensemble à travers l’accomplissement de certaines fonctions (information, processus et mécanismes, nutrition, élimination, etc.). Cet ensemble se distingue de son environnement tout en ayant des relations avec lui (par des inputs et des outputs) et se distingue aussi de ses composants comme ayant des particularités spécifiques et différentes de la simple somme de ces derniers. Il adopte alors un comportement propre et se maintient par delà les modifications : c’est ce que l’on appelle son autonomie, c’est-à-dire sa capacité à se distinguer et se différencier de son environnement. L’environnement signifie ici tout ce qui n’est pas le système, par exemple pour une personne, toutes les autres personnes et tous les objets, messages, informations, événements, organisations etc., avec lesquels elle est en contact. Par extension, on parle aussi d’environnement interne pour désigner les sous-systèmes, connexions et interrelations à l’intérieur du système et différents de lui.
2-1-2/ Ouverture et fermeture, ordre et désordre, entropie
Le système comporte des dispositifs et des variables d’entrées (inputs) : entrées de ressources (matière, énergie, information) et de perturbations (matière non transformable ou toxique, énergie non utilisable et dangereuse, information d’un danger, bruit) ; il comporte également des dispositifs de sorties (outputs) : sorties de matière et énergie non utilisées, de déchets et d’information. On sait que certaines de ces sorties d’information sont « réentrées » après passage ou non dans l’environnement. Un système ne doit pas être totalement fermé, sinon il disparaît faute d’échanges avec son environnement ; mais, a contrario, il ne doit pas être totalement ouvert, sinon il se confond avec son environnement et se fond en lui. Il doit donc être simultanément ouvert et fermé et de manière relative (ni trop ouvert, ni trop fermé).
C’est dire qu’entre le système et son environnement, il doit y avoir des frontières munies de capteurs et de filtres à l’entrée et munies de filtres à la sortie, avec donc des interfaces optimisant les échanges avec cet environnement de manière à ce que le système, face aux changements et perturbations de son environnement, face à ses propres changements et
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perturbations internes, maintienne son identité dans le temps. Le système « navigue » constamment entre ordre et désordre et doit constamment maintenir un ordre interne minimal face à ce qu’il perçoit comme désordre et bruit, face à ce qu’on appelle l’entropie, c’est-à-dire la tendance à la désorganisation, à l’indistinct, à la confusion avec son environnement. Il est possible que le système, pour s’adapter doive partiellement se transformer, avec la possibilité que, par évolution et mutation, d’autres systèmes émergent au prix de la disparition d’anciens, comme on peut le constater dans l’évolution biologique.
2-1-3/ Autorégulation et finalité
Cette capacité à maintenir sa différence et ainsi à se maintenir suppose toute une série de rétroactions(-) correctrices des écarts à certains équilibres d’état ou de processus, et de rétroactions(+), ces dernières permettant l’évolution et la dynamique du système, en amplifiant la progression ou la régression de certaines variables ou de certains composants : la finalité de tout cela est que, par delà les perturbations et les changements externes et internes, le système maintienne sa structure et ses fonctions. Cet ensemble de mécanismes interconnectés conduit à une régulation d’ensemble, c’est-à-dire au maintien de la cohérence à travers les changements externes de l’environnement et les changements internes dont les effets devront être corrigés (rétroactions(-)) ou renforcés (rétroactions(+)), comme on vient de la dire. On parle alors de stabilité voire d’ultra-stabilité, d’équifinalité et de téléonomie. De quoi s’agit-il ?
La stabilité d’un système signifie le maintien en l’état (ou au moins à l’intérieur de certaines limites) des composants, des fonctions, des relations et structures essentiels. L’ultrastabilité est la capacité après perturbation grave de revenir plus ou moins à l’état stable antérieur.. Voici 2 exemples d’ultrastabilité : un projectile non téléguidé et sans tête chercheuse aura une trajectoire, conforme aux lois de la balistique et lié à son point de départ alors qu’un missile téléguidé et muni d’une tête chercheuse ira vers son objectif, quel que soit le lieu de son lancement ; une grève de la faim, jusqu’à une certaine limite, ne cause pas de dégâts irrémédiables, du fait de l’ultrastabilité. Il est clair avec ce dernier exemple, qu’au-delà d’une certaine gravité, l’ultrastabilité est compromise et que le système va vers sa disparition. Tous ces mécanismes se résument au fait de la finalisation du système : le système a un but et se guide sur ce but : on parle de téléonomie [du grec télos ou téléos : fin, but et nomos : loi] 7 pour signifier la détermination non par une cause mais par la finalité. A partir d’un certain degré d’autonomie, la régulation est contrôlée par le système lui-même : on parle alors d’autorégulation. Pour les êtres vivants avec l’autorégulation, l’ultrastabilité (par exemple, pour un animal à sang chaud, régulation de la température interne, du taux de sucre dans le sang, etc.) se nomme homéostasie |même état en grec], façon savante de dire la même chose.
2-1-4/ Systèmes et sous-systèmes : émergence, hiérarchie, variété et complexité
On en vient à la complexité qu’il faut distinguer de la simple variété. La variété représente le nombre de composants et de relations internes et externes. La complexité, en revanche, est le mode même de structuration et d’organisation de tout cela qui fait que ce système est tel et pas autrement et qu’il est différent de la somme de ses composants et relations. Avec la complexité vient l’imprévisibilité et la difficulté pour un observateur extérieur de produire une information correcte sur le système comparé à une « boîte noire » dont on ne maîtrise pas bien le comportement et que l’on connaît mal. C’est pour cela que nous pensons l’univers, la société, etc. à travers des sortes de maquettes simples que l’on appelle des modèles. Les modèles traditionnels étaient d’ordre magique et animiste : des êtres invisibles et doués d’intention étaient à l’origine des choses, des événements et des phénomènes. Nos modèles actuels sont plutôt de type mécaniste et cybernétique : les mécanismes (le mot parle de lui-même) économiques,
7 A ne pas confondre avec le grec tèlé, loin
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sociaux, psychiques, biologiques sont pensés comme analogues au fonctionnement de machines et automates complexes. Ci-dessous, un modèle graphique du système complexe, en général :
Figure 9 : Modélisation synthétique d’un système complexe (d’après J.W.Lapierre o.c., p.57)
On l’a dit, tout système est composé de sous-systèmes, ce qui pose 2 problèmes : d’une part, on peut se demander à partir de quoi on a affaire à un système et non à un agrégat de systèmes ; on pose ici la question de l’émergence, à partir de composants eux-mêmes organisés et structurés, d’un nouveau système hiérarchiquement supérieur : des combinaisons nouvelles apparaissent, ainsi que des régularités et un comportement propre qui « captent » les systèmes pour en faire des sous-systèmes. Cela ne veut pas dire que l’autonomie des sous-systèmes disparaît, mais que, tout simplement, elle subit les interférences du méta-système. L’autoguidage d’un tel système est plus complexe, comme on le constate avec le système de la société mondiale et ses sous-systèmes comme le système économique mondial.
L’émergence c’est quelque comme un ordre qui se dessine qu’on pourrait désigner ordre à partir du désordre ou ordre à partir du chaos ou encore ordre par le bruit. Cela signifie qu’il n’y a ni ordre absolu, ni désordre absolu : ce qui est bruit pour certains peut, pour d’autres, être à l’origine de production d’information. Le chaos ne signifie pas le n’importe quoi, mais une série de déterminations enchaînées dont la trajectoire est imprévisible. Pour illustrer ce développement autour de l’émergence, on fera appel à Edgar MORIN :
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« Soit un certain nombre de cubes légers recouverts d’un matériau magnétique et caractérisés par la polarisation opposée des 2 paires de 3 côtés qui se joignent en 2 coins opposés. On place les cubes dans une boîte que l’on ferme et l’on agite….A chaque …agitation, les cubes s’associent selon une architecture aléatoire et fantaisiste… » (J.W.LAPIERRE o.c. p19).
Figure 10 : L’ordre par le bruit
(d’après Edgar Morin, 1977, La Méthode – 1. La Nature de la Nature)
2-2/ Le problème du vivant
2-1-1/ Systèmes artificiels ou machines et systèmes naturels ou organismes : la rupture.
On a déjà noté que la cybernétique avait pour origine l’observation du fonctionnement des organismes et l’élaboration de machines fabriquées sur ce modèle. On peut, bien sûr, modéliser les systèmes vivants ou leurs sous-systèmes sous le mode de l’automate cybernétique, comme le montrent les schémas ci-dessous.
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Figure 11 : Régulation de la température interne d’un organisme (d’après Gilles Furelaud, Bernard Calvino [Ecole Sup. de Physique et Chimie Industrielle de Paris] Cybernétique et Physiologie)
Figure 12 : Régulation du taux de glucose dans le sang (d’après Gilles Furelaud, Bernard Calvino)
Figure 13 : Régulation de la concentration d’hormone mâle (d’après Furelaud, Calvino)
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Figure 14 : Résumé des 3 régulations (d’après Furelaud, Calvino)
Mais les systèmes naturels ou organismes rompent avec les systèmes artificiels.
Dans le cas du système artificiel, il y a programmation et finalisation externe de la machine cybernétique par les ingénieurs et constructeurs. Comme l’écrit Jean-Pierre DUPUY8 « …Les totalités cybernétiques sont toujours des totalités artificielles dans lesquelles les parties sont antérieures au tout ; des totalités nominales que seule la conscience organisatrice d’un tiers, en l’occurrence le cybernéticien, vient achever en les concevant et en les percevant… ». En un mot, ce sont des artefacts, des machines qui transforment des entrées en sorties avec précisément dans le cas des automates cybernétiques, certaines sorties réentrées en boucle de rétroaction par le cybernéticien, de manière à construire cette totalité cybernétique. »
Dans le cas du système naturel, il s’agit d’auto-programmation et donc d’auto-organisation. C’est la caractéristique même du vivant.. Le vivant ne se monte et ne se démonte pas comme une machine, même si des greffes et des prothèses sont possibles, moyennant précisément la solution des problèmes de rejet du greffon, perçu comme étranger par le système vivant. La finalité du système vivant (bactérie, cellule, végétal, animal y compris être humain biologique) c’est lui-même : le système est finalisé à maintenir sa différence avec son environnement, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas lui.
2-2-2/ Autoréférence, auto-observation et connaissance
Dire que la finalité du vivant c’est lui-même, c’est dire qu’il renvoie en permanence à lui-même dans et par son fonctionnement : on appelle cela l’autoréférence. Si j’écris : « cette phrase a vingt huit lettres », pour exprimer la phrase qui renvoie à elle-même et a, effectivement, vingt huit lettres, je suis dans l’autoréférence qui n’est vrai que dans ce cas. Mais dès que l’on sort de ce cas de figure, on est dans l’hétéroréférence. L’autoréférence aboutit souvent à des paradoxes, comme celui, rapporté par Aristote du Crétois qui affirmait que tous les Crétois, y compris lui-même, était des menteurs. S’il dit la vérité, alors il n’est pas menteur, donc tous les Crétois …etc. S’il ment, les Crétois ne sont pas des menteurs, donc…etc.
Le vivant, quel qu’il soit, se maintient comme tel par différence : pour cela, il doit en permanence faire le tri entre ce qui est lui et ce qui n’est pas lui par un travail d’auto-observation et d’observation externe ou hétéro-observation : ce travail d’information est spontané, pas nécessairement conscient et n’est pas à confondre avec le travail plus méthodique de méditation
8 Jean-Pierre DUPUY, 1994, Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte
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et de connaissance de soi, ni avec le travail scientifique de description et d’analyse. Il y a une hiérarchie des systèmes vivants dans les domaines de l’intelligence et de la conscience. Mais l’amibe, la méduse, le châtaignier, le ver de terre, l’hippopotame s’auto-observent. A noter que nous retrouvons la boucle de rétroaction et de réentrée de l’information : dans ce cas, il s’agit de la réentrée de la différence entre le système et l’environnement dans le système lui-même par un double travail d’auto-observation et d’hétéro-observation.
Cela entraîne quelques conséquences sur la théorie de la connaissance : toute information, toute connaissance est produite par le système lui-même par un mixte d’auto-observation et d’ hétéro-observation, avec une spécularité infinie et paradoxale d’observateurs observants et observés. La connaissance est toujours l’auto-connaissance d’abord à partir des coordonnées spécifiques du système observant et s’observant. Finalement, on pourrait définir les systèmes naturels comme des « observateurs observés observant l’observation des autres sur eux-mêmes et leur propre observation ».
Pour illustrer les phénomènes de l’autoréférence, de l’auto-observation, voici un dessin de l’artiste néerlandais M.C. ESCHER, dessin que l’on peut interpréter de 2 façons : soit il s’agit de 2 mains s’observant et se dessinant réciproquement ; soit il s’agit de la même main s’auto-observant et s’auto-dessinant.
Figure 15 : Mains dessinant Maurits C Escher (17 juin 1898 -27 mars 1972
3/ Des systèmes cybernétiques complexes aux systèmes vivants et sociaux
3-1/ Le vivant
Avec le vivant, on franchit un seuil décisif. On croit savoir définir le vivant par ses nombreuses caractéristiques : la mort, la reproduction, l’irritabilité, la croissance. Mais la liste n’est jamais complète et si l’on sait qu’une mouche ou un chêne sont vivants alors qu’un galet ne l’est pas, on ne sait finalement pas ce qui caractérise le vivant. En première approximation, on se posera la question : qu’est-ce qui fabrique en permanence un être vivant ? Réponse : lui-même. A l’inverse, toute machine est produite par autre chose qu’elle-même et produit autre chose qu’elle-même9.
9 Je m’inspire ici de l’excellent article de John Stewart , biologiste, chercheur à l’UTC (Compiègne) : Définir le vivant : l’autopoïèse. Consultable sur le site http://www.exobiologie.fr/index.php/vulgarisation/epistemologie-vu
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Pour essayer d’introduire à la question, on commencera par une simulation avec un modèle, c’est-à-dire une maquette théorique (1), pour ensuite revenir sur la comparaison entre le vivant et la machine (2), et finalement terminer par la différence fondamentale qui fait un système, sa différence d’avec son environnement.
3-1-1/ Simulation du vivant par un modèle d’automate
Je reprends ici le modèle mis au point par le biologiste Varela et repris avec des modifications par John Stewart (voir la n. 8 ci-dessus).
a- Soit l’automate ci-dessous en forme de sphère (fig. 11) avec une membrane M, fermée sur elle-même : il y a donc un espace intra-cellulaire délimité. Cette membrane sans épaisseur (espace 2-dimensionnel) est formée de composants C
b- Les composants C se désintègrent pour former un produit D : C D selon une vitesse donnée. D ne s’intègre pas dans la membrane mais s’échappe vers l’extérieur de la cellule, vers son environnement, en laissant un trou qui peut s’agrandir (si le composant C était déjà au bord d’un trou, ce trou s’agrandit).
c- Les composants B internes à l’automate sont formés par la réaction chimique de 2 molécules A : A + A B. La vitesse de cette réaction dépend de la surface intérieure de la membrane.
d- La molécule A est librement disponible dans l’environnement avec une concentration fixe et se diffuse librement à travers la membrane. Cette diffusion est accrue par la production de B résultant de la réaction chimique A + A B qui fait disparaître 2 A pour 1 B.
e- La membrane est imperméable aux composants B qui s’accumulent à l’intérieur. Les composants B ne se combinent pas, mais un composant B, lorsqu’il rencontre le bord d’un trou dans la membrane, s’attache à celle-ci, devient un composant C et répare le trou. Cette réparation est complète si le trou était dû à la décomposition d’un seul C, et partielle si le trou est plus grand. Mais si le trou est plus grand qu’un seul C, il se peut (probabilité finie) que C D, lequel traverse la membrane et se perd dans l’environnement. Plus le trou est grand, plus cette probabilité est élevée. La fig. 11 ci-dessous illustre le mécanisme
Le comportement de cette automate dépend de la vitesse relative des pertes et des gains en composants B, pertes liées aux trous et donc à la décomposition de C, gains liés aux entrées de A, à leur synthèse en B et à la vitesse de réparation des trous pour que suffisamment de composants C puissent réparer les trous avant de se désintégrer. Si la désintégration et donc la perte des éléments C en éléments D et la formation des trous dans la membrane qui en résulte sont compensées par la production interne d’éléments B et leur transformation en éléments C réparant les trous de la membrane et formant celle-ci, alors l’automate se maintient en vie. Dans le cas contraire, il va vers sa mort. Ici, on voit que la membrane est essentielle :
-c’est à l’intérieur de la membrane que se produit et se maintient le métabolisme A B C qui permet l’autoproduction et l’autoreproduction de l’automate.
-ce métabolisme permet la reconstruction permanente de la membrane.
Le vivant c’est donc ce qui se produit et se reproduit de lui-même par production réciproque des éléments par l’ensemble, de l’ensemble par les éléments : dans le langage des biologistes qui défendent cette analyse (en particulier les deux chiliens Maturana (1928- ) et Varela (1946-2001), on appelle ce phénomène circulaire, l’autopoïèse, ce qui veut dire l’autoproduction. La fig. 15 & 16 ci-dessous illustrent le modèle.
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Figure 16 : Automate de Varela/Stewart
Figure 17 : La relation circulaire entre le métabolisme et la membrane
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3-1-2/ L’opposition vivant/machine : autoréférence et auto(re)production
3-1-2-1/ L’autoréférence
On a déjà rencontré l’autoréférence. L’autoréférence c’est la référence à soi-même. Ainsi, toutes les fois que l’on dit je ou moi, on définit sa propre clôture et l’on se différencie de l’autre : il ne peut y avoir d’autoréférence (ou référence interne) sans hétéroréférence (ou référence externe). Moi, je suis moi et donc je ne suis pas n’importe qui d’autre. Le petit enfant met du temps avant de dire je : il se nomme d’abord à la troisième personne et doit passer par le stade du non pour s’auto-affirmer. L’autoréférence n’est pas spécifique au domaine sociologique ou psychologique. Elle est la base même du vivant : tout individu, qu’il soit bactérie, cellule, amibe, plante, ver de terre, mammifère, etc. se réfère à lui-même et se maintient différent de ce qui n’est pas lui par un processus permanent de reproduction de lui-même. Cela signifie qu’en permanence, le vivant reproduit sa différence d’avec son environnement et réintroduit cette différence en lui-même. Cela signifie qu’il reproduit en permanence ses frontières.
3-1-2-2/ L’auto(re)production ou autopoïèse
L’autoréférence est liée intimement à la production et reproduction du système par le système, selon la circularité simulée plus haut : l’ensemble reproduit les éléments, les éléments reproduisent l’ensemble. Si le processus s’arrête, c’est la mort. On peut dire ici qu’un système vivant c’est ce qui est produit et reproduit par lui-même et qui n’a d’autre finalité que de maintenir ainsi sa différence d’avec ce qui n’est pas lui. On a donné un nom à ce phénomène : l’autopoïèse.
3-1-3/ La clôture du système et l’opposition/distinction système/environnement10.
Que veut-on dire avec l’idée de clôture ? Simplement ceci : pour ses opérations, un système ne connaît que lui-même et n’obéit qu’à lui-même. On voit que clôture et autopoïèse s’impliquent mutuellement : pour qu’il y ait autopoïèse, il faut que, contrairement à la machine qui « produit autre chose qu’elle-même » et est produite « par autre chose qu’elle-même » (John Stewart), l’organisme se produit lui-même et pour lui-même : il n’y a donc pas d’entrée par où recevoir de l’information, pas de programmation externe, il n’y a pas de sortie qui puisse être réintroduite, mais un processus d’auto-renouvellement circulaire des éléments et de l’organisme et d’auto-information du système sur lui-même. Ce n’est pas dire qu’à d’autres niveaux, il n’y ait pas d’entrées et de sorties : comme toute machine énergétique, l’organisme consomme de l’énergie sous forme de gaz et de nutriments et rejette des déchets et de l’énergie non consommée. Mais en termes d’opérations et d’information le système est clos : ses opérations consistent à maintenir et reproduire ses structures et son organisation, donc à se maintenir et reproduire, son information consiste en sa propre auto-observation impliquant comme sa face externe, l’observation externe et la conscience du nécessaire environnement, négation nécessaire à son auto-affirmation. Clôture ne signifie pas fermeture : tout système est sensible aux perturbations en provenance de l’environnement. Mais ces perturbations ne sont perceptibles qu’à partir de modifications internes du système ; en effet, toute perception, toute cognition résulte d’un couplage structurel entre le système et son environnement (qui, du point de vue d’un observateur extérieur, peut être un autre système). Le couplage structurel c’est finalement le processus continu de sélection au sein des structures du système occasionné par les interactions avec l’environnement et les perturbations qui s’ensuivent (Varela, Autonomie et
10 Toute cette partie s’inspire largement de l’ouvrage de Francisco J. Varela, Autonomie et connaissance, Paris Le Seuil, 1989, pp. 61-66
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connaissance, p.64). Le système lui-même ne peut pas distinguer si les perturbations viennent de l’environnement ou du système lui-même mais il se transforme lorsqu’il essaie de compenser : cela explique que l’évolution de chaque système individuel est spécifique. Mais l’unité maintient son identité tant que son autopoïèse se poursuit (Varela, p. 64).
Il reste une question non évoquée : la relation entre les individus (ou unités) autopoïétiques et l’espèce dont ils relèvent. Ici, il faut distinguer l’ontogenèse, c’est-à-dire l’histoire de la perpétuation autopoïétique d’un individu (cellule, amibe, fourmi, etc.) de son émergence à sa disparition et l’évolution, c’est-dire l’engendrement d’unités de plus en plus différentes de leurs parents. Cet engendrement s’opère par réplication, copie ou autoreproduction. Il y autoreproduction, selon Varela, « lorsque, par un processus couplé à son propre processus de production, une unité en produit une autre dotée d’une organisation semblable à la sienne. » (Varela, p. 65). Une espèce n’est pas un système, car ce n’est pas une unité concrète dans l’espace matériel : l’espèce chien n’aboie ni ne mord. Ne pas confondre cette autoreproduction avec l’auto(re)production par autopoïèse c’est-à-dire le maintien fonctionnel, opérationnel et informationnel d’un même système vivant.
3-2/ Interlude :
3-2-1/ Panorama général des systèmes
Ici, je reprends deux schémas, le premier d’un théoricien allemand Niklas Luhmann (1927-1998) qui tente l’aventure de construire une théorie de la société, en particulier de la société moderne sur la base de la théorie des systèmes autopoïétiques. Quant au second, il est le fait d’un disciple suisse du précédent, Nicolas Hayoz. Voici les deuxs schéma (figure 13 & 14 ci-dessous)
Systèmes
Machines Organismes Systèmes sociaux Systèmes psychiques
Interactions Organisations Sociétés
Systèmes fonctionnels : Politique, Economie, Droit, Science, Education, Art, Religion, Mass media, Sport,
Santé/maladie Vie personnelle et familiale, etc
(D’après Luhmann, Systèmes sociaux, P de l’U. Laval, Québec 2011, p. 36)
Figure 18 : Panorama 1 des systèmes
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Figure 19 : Panorama 2 des systèmes
(d’après N. Hayoz, Université de Genève 1991, p.20)
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Les tableaux 18 et 19 demandent des explications qui viendront quand j’aborderai les systèmes sociaux. Mais on peut déjà commenter la 1e ligne : Il y a donc 4 grandes familles de systèmes : les systèmes mécaniques, les systèmes vivants, les systèmes sociaux et les systèmes psychiques. Avant d’aborder les systèmes sociaux, on dira un mot des systèmes psychiques.
3-2-2/ Les systèmes psychiques
Les systèmes psychiques correspondent à l’individualité consciente. Contrairement au sens commun, Luhmann estime que les consciences individuelles ne sont pas les unités élémentaires des systèmes sociaux. Elles se situent dans leur environnement et réciproquement les systèmes sociaux dans l’environnement des systèmes psychiques. Systèmes psychiques et systèmes sociaux ont en commun d’avoir à faire avec le sens. L‘autopoïèse des systèmes psychiques c’est la production/reproduction dans le temps de la conscience et des états de conscience, conscience qui produit pour elle-même de l’information sur l’état du monde c’est-à-dire sur son environnement et, ce faisant, produit et reproduit du sens et un objet-monde dans son couplage avec cet environnement, réduisant et accroissant d’un même mouvement la complexité de cet objet-monde.
Selon Luhmann, la conscience ne communique pas, mais sans systèmes psychiques, pas de systèmes sociaux et réciproquement. On appelle personne un système psychique observé par un autre système psychique ou social, l’observation pouvant être réciproque, chacun demeurant pour l’autre une boîte noire. Comme il y a toujours plus ou moins observation, « on peut utiliser presque comme synonymes systèmes psychiques et systèmes personnels » (Luhmann, Systèmes sociaux, ch. 3, II, p.155)
3-3/ Les systèmes sociaux
3-3-1/ Production et reproduction du social : la communication
Les systèmes sociaux partagent avec les systèmes psychiques de produire et reproduire du sens. Ce qui les caractérise en revanche, c’est la communication : les systèmes sociaux se produisent et reproduisent par la communication. Comme on vient de le dire, les consciences ou systèmes psychiques ne communiquent pas. Il faut ici compléter la définition donnée en première partie : la communication n’est pas la transmission d’un contenu d’un émetteur à un récepteur. C’est d’abord la connexion et la production réciproque d’information entre deux systèmes autonomes (dans un mécanisme de couplage structurel) et l’acceptation, l’incompréhension ou le refus de l’un ou de l’autre du maintien de cette communication. En cas de refus, si elle ne se transforme en conflit autoreproduit, la communication cesse. L’unité de base des systèmes sociaux et leur opération de reproduction autopoïétique c’est donc la communication
3-3-1-1/ Le cercle fondateur
La première idée qui vient à l’esprit, idée partagée par beaucoup de sociologues et par le sens commun est que le lien social, la société et donc les systèmes sociaux résultent de l’interaction des systèmes psychiques et personnels. Luhmann prend le contrepied de cette position. Il met en avant la clôture des systèmes psychiques ou sociaux et la contingence. Il n’y a pas de contact immédiat entre systèmes mais une interaction complexe résultant de cela, c’est-à-dire la clôture autoréférentielle et la contingence. L’autre, Alter, ne peut être appréhendé par Ego que comme une boîte noire complexe et opaque, cette complexité et cette opacité étant
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réciproques. En outre, pour passer de la simple observation à la rencontre et à la communication, les systèmes sélectionnent ce qu’il peuvent « observer de l’autre système comme système-dans-un environnement et apprennent chacun autoréférentiellement dans la perspective d’observateur propre à chacun » (Luhmann, p.156). Le paradoxe c’est que cet « ordre émergent…conditionné par la complexité des systèmes qui le rendent possible » (Luhmann, p.156) s’opère par observation mutuellement réductrice de complexité. On ne connaît jamais vraiment l’autre. Luhmann appelle « système social cet ordre émergent qui est conditionné par la complexité des systèmes qui le rendent possible » sans pour autant que l’on puisse « aussi prévoir et contrôler cette complexité » (Luhmann, p.156 – italiques de l’auteur). La transparence relative acquise ici dépend du système social ainsi formé et non d’Ego ou d’Alter. Et ce système s’est formé précisément « parce qu’il n’y a pas de certitude d’un état de base et pas de prévisions sur laquelle on peut construire » (Luhmann, p.157). En l’espèce, on (en l’occurrence, Ego et/ou Alter) présume que le partenaire, dans son rapport système environnement est « déterminable » et « l’imprévisibilité est …sublimée par des concessions de liberté » (Luhmann, p.156). Supposons une conversation engagée entre deux (ou n inconnus) : le système social interaction se (re)produit aupoïétiquement tant que se maintient l’échange conversationnel, par une suite de sélections provoquées tour à tour par Ego et Alter. On pourrait multiplier les exemples : entretien d’embauche, relations hiérarchiques dans une organisation, tentative d’approche de séduction, échange d’insultes entre deux automobilistes, … etc.
On appelle cette situation : la double contingence. Pourquoi ? La contingence peut se définir comme le caractère de ce qui existe mais pourrait ne pas exister ou pourrait exister autrement. La contingence exclut l’impossibilité (c’est possible) et la nécessité (ce pourrait ne pas être). Les conséquences de cela sont énormes pour la théorie des systèmes sociaux : un système social donné est le résultat d’une large improbabilité devenu réalité à partir de suites de sélections qui rendent moins improbables mais non pour autant nécessaires les sélections suivantes. L’ordre social est improbable, contingent parmi un ensemble de possibilités. Les sélections successives réduisent la complexité des possibles. Cette contingence est double puisque chaque interlocuteur (système psychique ou social) est confronté à la complexité de l’autre et à sa gestion de la distinction système/environnement. Par la communication, des attentes réciproques et des attentes d’attentes réciproques vont se former réduisant réciproquement la complexité et l’imprévisibilité sans pour autant les faire disparaître.
3-3-1-2/ Sens et communication
Reprenons la définition donnée ci-dessus de la communication qui n’est pas, a-t-on dit, la transmission d’un contenu d’un émetteur à un récepteur. C’est la connexion et la production réciproque d’information entre deux systèmes autonomes (dans un mécanisme de couplage structurel), l’acceptation ou le refus de l’un ou de l’autre du maintien de cette communication. Il faut préciser : une communication peut se maintenir, même s’il y a malentendu (au sans d’erreur de compréhension) persistant, même s’il y a conflit persistant qui se reproduit tant qu’il a du carburant. Luhmann distingue trois moments dans la communication : l’information, l’expression (donner à entendre) et la compréhension (ou non) ou le refus. En cas de refus, si elle ne se mue pas en conflit, la communication s’arrête.
Pour ce qui est du sens, il n’est pas facile de le définir. Disons qu’avec le sens, le système observant dépasse la simple factualité, pour mettre en relation, connecter le passé, le présent et le futur. C’est le mode d’élaboration de l’information pour les systèmes vivants et sociaux.
3-3-1-3/ Incertitude et complexité
Une des caractéristiques de la société modernes c’est l’imprévisibilité des comportements du fait du déclin des systèmes communautaires, hiérarchiques et religieux traditionnels et du fait
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conséquent de l’ouverture à des choix individuels quasi infinis. Cette incertitude accroît la complexité car elle accroît la contingence et l’imprévisibilité de la formation de systèmes sociaux en même temps qu’elle multiplie les opportunités. On verra à propos des systèmes fonctionnels comment se sont mis en place des médias (ou médiums) de communication, chacun étant spécifique à chaque fonction sociale.
3-3-2/ Les différents systèmes sociaux.
On se reportera aux figures 18 et 19 ci-dessus. Luhmann distingue 3 types de systèmes sociaux, selon un ordre croissant de complexité : les interactions, les organisations et les sociétés. On passera rapidement sur les interactions qui vont de la simple coprésence dans un ascenseur à ce qui se passe ici en ce moment dans cette salle.
Les organisations se définissent par 3 caractéristiques : une frontière entre le dedans et le dehors, une appartenance (le membership), un ordre interne plus ou moins hiérarchique. Le principe de l’autopoïèse organisationnelle c’est la décision : les décisions se reproduisent sur la base des décisions précédentes et ouvrent aux décisions à venir : c’est l’autopoiïèse de l’organisation. L’avantage de l’organisation, c’est qu’elle rend moins imprévisibles les comportements à partir de la position dans l’organigramme.
Le concept de sociétés n’a pas à être défini sauf à dire que par là on entend les systèmes sociaux globaux. Pour la société moderne, Luhmann est d’avis qu’il faut passer au singulier : la société mondiale comme système mondial globalisé, environnement des autres systèmes sociaux (interactions, organisations) et des systèmes psychiques. Ce système mondialisé c’est l’unité du multiple.
3-3-3/ Individu et société
Admettons une fois pour toutes que les systèmes sociaux ne sont pas composés de systèmes psychiques, d’individus, ni même de personnes. L’unité reproductive de tout système social, c’est la communication, produite et reproduisant le saut improbable dans la double contingence matrice de tout système social.
3-4/ Fonctions sociales et systèmes fonctionnels
3-4-1/ Les fonctions sociales
Les sociétés traditionnelles se différenciaient par l’appartenance clanique, tribale ou ethnique, par la hiérarchie sociale (rangs, ordres, castes) : ainsi, coutume, rang et d’autres variables déterminaient strictement droits, devoirs et comportements avec le renfort des systèmes magico-religieux. Pouvoir, production et répartition des ressources, relations matrimoniales et connaissances étaient ainsi régis. Les individus sont avant tout des membres de ces communautés où ils sont fortement intégrés et inclus et, inversement, sont exclus de toute autre appartenance.
La société moderne s’est développée et se développe encore en détruisant ces modes de différenciation, ce qui explique les résistances souvent violentes, et en les remplaçant par une différenciation selon les fonctions : économie, politique, droit, science, éducation, morale, art, mass média, sport, santé/maladie, vie privée et famille, etc. Les individus doivent s’inclure, par des couplages structurels adéquats dans ces fonctions pour entrer dans la communication sociétale. Il est possible qu’ils soient exclus de l’une ou de plusieurs d’entre elles, certaines d’entre elles étant cruciales.
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3-3-2/ Médias (ou médiums) de communication symboliquement généralisée
Chaque fonction a son propre médium, qui, comme tout médium de communication (langage, écriture) réduit l’incertitude et la complexité dues à l’imprévisibilité des comportements dans un domaine donné et instaure un élément essentiel au lien social, la confiance. Ce médium est nanti d’un code binaire oui/non.
Pour l’économie, le médium correspond à argent/pas d’argent, pour la politique à pouvoir/non pouvoir ou majorité/opposition, pour le droit à relevant du droit/ne relevant du droit, pour la science à vrai/non vrai (ou vérité/erreur), pour la religion à croire/ne pas croire, pour la morale à bien/mal, etc.
Ainsi, la complexité et l’imprévisibilité des jeux sociaux sont réduites : la monnaie permet une transaction entre personnes étrangères l’une à l’autre, le droit de maintenir des attentes normatives même quand elles sont démenties, la politique définit qui est au pouvoir et dans l’opposition, etc.
4/ Conclusion générale
4-1/ Retour sur complexité et système
Nous avons parcouru le chemin qui va de la machine aux systèmes hypercomplexes vivants, psychiques et sociaux en passant par l’automate cybernétique. La théorie des systèmes autoréférentiels et autopoïétiques nous a introduit à la complexité du vivant, du psychique et du sociétal et, en particulier, à mettre en doute les raisonnements mécanistes en terme de déterminisme et de causalité simple : la relation mécanique de cause à effet n’est pas suffisante pour analyser la complexité. La contingence, l’imprévisible, le retour de l’effet sur la cause, les multiples interactions sont à prendre à compte. Mais surtout, il faut passer par l’autonomie et la complexité des systèmes qui réagissent selon leur mode propre de reproduction et d’information à travers de complexes couplages structurels entre l’individu et le sociétal, entre l’économie et le droit, entre la politique et la religion, entre la science et la morale, etc.
4-2/ La société selon Niklas Luhmann
Tout d’abord, il faut préciser que les biologistes de l’autopoïèse (Varela et Maturana) récusent vigoureusement qu’on parle de systèmes autopoïétiques à propos des phénomènes sociaux qui résultent pour eux d’agrégats d’individus et de comportements individuels. Cela dit, je me rallie personnellement à l’essentiel de la théorie de Luhmann, qui est, bien sûr, une théorie, c’est-à-dire une construction intellectuelle basée sur des hypothèses et qui, comme tout travail logico-scientifique, demande à être contestée.
Venons-en à la conception luhmannienne de la société moderne. Il faut d’abord partir du niveau global de la société mondiale. Cette société, à partir de la modernisation occidentale, d’une part, s’est rationalisée. A tous les niveaux, la logique de l’organisation et de l’administration bureaucratique se développe. Cette société s’est différenciée par fonctions qui se sont autonomisées en systèmes, aucun des systèmes n’étant durablement plus important que les autres, quoi qu’en pensent les partisans du tout politique, du tout religieux, du tout économique, etc. La société se réfère à elle-même et n’a plus de centre ni de transcendance et ne peut se livrer complètement à l’ordre spontané de l’économie. Elle est livrée à son autoréférence, à la contingence et à l’incertitude.

 

Le contingent, l’événement et la dynamique sélective des systèmes psychiques et sociaux L’apport fondamental de Niklas Luhmann

29 septembre 2018

Congrès 2018 de l’AFSCET Moulin d’Andé – 4-6 mai 2018 ________________

« La systémique face à la question du déterminisme ».

Louis Baslé1

Le contingent, l’événement et la dynamique sélective des systèmes psychiques et sociaux

L’apport fondamental de Niklas Luhmann

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1-/ Le contingent, l’événement et la dynamique sélective des systèmes opérant dans le contexte sémantique

1-1/ Ambiguïté de la systémique issue de la première cybernétique La systémique, issue de la première cybernétique, reprend ses concepts essentiels et garde finalement une problématique très mécaniste. L’auteur majeur en la matière est Ludwig von Bertalanffy dont l’ambition est d’appliquer aux ordres biologiques et sociaux, sous le label de la systémique ou de l’analyse systémique, la méthode et les concepts de la cybernétique, en particulier la rétroaction et le couplage information et commande. Le modèle est celui de l’automate cybernétique. Nombre de chercheurs ont affiné la réflexion sur les systèmes complexes et rompu finalement avec la première cybernétique pour une cybernétique dite de second ordre, en généralisant le préfixe auto- (auto-organisation, autopoïèse, autoréférence…) et en soulevant la question de l’observateur : « Qui observe quoi ? » La distinction n’est plus entre le sujet observant (l’homme, le scientifique, le chercheur) et l’objet observé, mais entre le système et son environnement. Citons en quelques-uns : les Chiliens Maturana et Varela dans le domaine de la biologie, von Fœrster et sa cybernétique des observing systems au double sens de l’expression et enfin, Niklas Luhmann et sa théorie des systèmes sociaux.

1-2/ La distinction Système/Environnement et sa reproduction La question centrale est donc d’abord celle du statut de l’observation et de l’observateur et du rôle fonctionnel de cette observation dans la reproduction du système par lui-même. Le système n’est plus un ensemble structuré plus ou moins complexe, composé d’éléments en interaction, un ensemble avec des entrées et des sorties. Le système est d’abord une forme qui émerge par différence et distinction de ce qui n’est pas lui, une forme qui, par là-même, se sépare de ce qu’il observe comme son environnement, environnement qui lui est spécifique. Cette différence, cette distinction, traçant une frontière entre le système et son environnement est réentrée

1 louis.basle@gmail.com, « Cercle d’Etudes Luhmanniennes » : http://louisbasle.unblog.fr/. Mes remerciements et mes amitiés vont aux animateurs et organisateurs de l’AFSCET et des rencontres annuelles au Moulin d’Andé
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récursivement dans le système par le système dans son opération de perpétuation de lui-même dans le temps. Cette opération prend le nom d’autoréférence. Le système est opérationnellement clos et, paradoxalement, ouvert aux bruits et irritations de son environnement qu’il transforme de manière interne en information. Cela dit, en tant que machine thermodynamique, il ne peut être qu’ouvert. L’autoreproduction opérationnelle se poursuit au gré des perturbations internes et externes, entre déterminisme et contingence : c’est la coévolution du système et de son environnement. Tout système disparaît dès lors que des dysfonctions internes dépassent un seuil critique ou que des perturbations externes le détruisent. A noter que ces dernières peuvent être extérieures à l’environnement tel qu’observé par le système. Toute forme systémique ne peut voir du monde que ce qu’elle peut en voir : l’environnement d’une bactérie n’est pas celui d’une mouche domestique, d’un rhinocéros ou d’une grenouille. L’environnement est indispensable à la survie du système : sans perturbations, bruits et irritations, le système ne peut se développer et se maintenir. Autrement dit, sans système pas d’environnement, sans environnement pas de système.

1-3/ Système et éléments : autopoïèse et autoréférence L’autopoïèse ou autoproduction des organismes biologiques pourrait être définie comme l’auto(re)production des éléments par le système et du système par les éléments et, par conséquent, maintien du réseau organisationnel et de la différence qui l’identifient. L’autoréférence est le renvoi du système à lui-même, sa relation permanente avec lui-même de manière à maintenir, dans le temps et l’espace, la différence qui l’identifie et la distinction de ce qui ce qui n’est pas lui. Pour ce faire, le système doit conduire une double opération d’observation, auto-observation et hétéro-observation ou observation de son environnement, dans le cadre de la différence rectrice système/environnement.. A noter que Luhmann a tendance à remplacer l’autopoïèse par l’auto-observation. L’environnement d’un système lui est spécifique. Il ne peut être observé par celui-ci que par réduction de l’infinie complexité du monde : tout observateur voit (sait) ce qu’il voit (sait), ne voit (sait) pas ce qu’il ne voit (sait) pas et peut même ne pas voir (savoir) qu’il ne voit (sait) pas ce qu’il ne voit (sait) pas. Les systèmes évoluent, sont périssables et d’une durée très variable : certains, comme une interaction, disparaissent dès qu’apparus. Leur fonctionnement reproductif est très incertain voire approximatif et voué à s’interrompre. 1-4/ Complexité, contingence et déterminisme La complexité, en première approximation, c’est pour l’observant le nombre d’éléments, de connexions, de processus, … etc., du système observé. Plus profondément, elle signifie la difficulté et les incertitudes de toute observation externe mais aussi interne. La complexité du système peut rendre le système opaque à luimême. In fine, la complexité est fortement liée à la dynamique évolutive et au temps. En effet, l’évolution navigue entre déterminisme et contingence. Est contingent tout ce qui advient mais eût pu ne pas advenir ou advenir autrement. En outre, on sait que l’information est produite sur la base d’un stimulus par l’observateur lui-même, qu’elle est coûteuse et sujette à l’entropie, c’est-à-dire à mille formes de dégradation : réduction, simplification, dissipation … Quand on parle de déterminisme, on se réfère à des rapports de causalité nécessaire entre cause et effet. Mais si l’on part de la différence rectrice système/environnement, la relation devient difficile à appréhender. Il faut d’abord la répartir entre le système et l’environnement. La rationalité de chaque système est spécifique et les réponses tant du système que de l’environnement sont incertaines
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parce que non triviales. Tout cela se conjugue pour rendre problématiques la recherche des causes et la prédictibilité.

1-5/ Systèmes et sens : systèmes psychiques et systèmes sociaux. Les systèmes psychiques et les systèmes sociaux ont en commun, par opposition aux machines et aux organismes vivants, de fonctionner et de se (re)produire dans et par le sens, soit tout ce qui a rapport au signe, au symbole, à la sémantique, et ce, par opposition au signal. Le sens imprègne toute l’autoobservation qui se mue alors en autodescription. Le sens est lui-même un système qui se reproduit dans le temps, car systèmes psychiques et systèmes sociaux ne peuvent sortir du sens sans disparaître. Qu’une conscience se dise à elle-même ou qu’une communication verbale ou écrite sociétale énonce « C’est insensé ! », l’une et l’autre émettent et produisent du sens. La sémantique est la condition sine qua non de l’autodifférenciation et de l’auto-observation et donc de l’existence fonctionnelle des systèmes psychiques et sociaux. Il faut faire ici une pause : on a écrit ci-dessus qu’il fallait congédier le binôme sujet/objet au profit du le binôme système/environnement. Cette proposition est lourde de conséquences puisqu’elle conduit à une position méthodologique résolument antihumaniste. Les individus humains ne correspondent pas aux unités élémentaires des systèmes sociaux lesquels systèmes sociaux sont constitués de communication et se reproduisent et se perpétuent dans et par la communication. On y reviendra.

2-/ La dynamique des systèmes psychiques et des systèmes sociaux
2-1/ Systèmes autoréférentiels et temps Les systèmes ayant à faire au sens sont tenus, pour maintenir dans le temps la continuité de leur reproduction opérationnelle, de transformer, pour ce qui est des systèmes vivants, le discontinu de la vie et la mort des cellules. Pour les systèmes psychiques et les systèmes sociaux, la succession discrète des états de conscience pour les uns, et des événements pour les autres, devra se transformer là aussi en flux continu. In fine, c’est le sens qui fait du continu avec du discontinu, qui maintient dans le temps et l’espace l’identité des systèmes psychiques et sociaux. 2-2/ Systèmes biologiques et temps Comme défini ci-dessus, l’autopoïèse ou autoproduction des organismes biologiques pourrait être décrite comme l’auto(re)production des éléments par le système et du système par les éléments. La dynamique de l’autoreproduction autopoïétique implique un complexe de fonctions, d’organes, de processus. S’il s’agit des organismes individuels, cette autoreproduction s’opère par la destruction et la mort des cellules continuellement remplacées par la formation de nouvelles cellules. Cette dynamique s’opère par une sélection partiellement déterminée, partiellement contingente dans le cours de la vie de l’organisme, dans son évolution et son vieillissement. L’arrêt de l’autopoièse est un arrêt de mort. Cette mort ouvre, pour les espèces vivantes comme systèmes, la possibilité de l’évolution et de sa dynamique sélective.

2-3/ Dynamique des systèmes psychiques Les éléments des systèmes psychiques humains ne sont évidemment pas le cerveau, les neurones mais les états de conscience. Luhmann écrit quelque part que les éléments d’un appartement ou d’une maison ne sont pas le mortier, les clous, les pierres, etc. mais les pièces comme la cuisine, le salon. Ce qui est écrit concernant les organismes vaut ici, les cellules étant ici les états de conscience qui apparaissent et meurent aussitôt pour être aussitôt remplacés. En ce cas, la vie comme
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autoreproduction opérationnelle est remplacée par l’autodescription permanente de la conscience. Les états de conscience sont des instantanés, des ‟grains de tempsˮ qui, connectés par le sens, forment un continuum permettant l’opérationnalité reproductive de la conscience. 2-4/ Les systèmes sociaux et leur composant unique : la communication On l’a écrit ci-dessus, les unités élémentaires des systèmes sociaux ne sont pas les individus humains : les systèmes sociaux sont constitués de communication ; ils se reproduisent et se perpétuent dans et par la communication. Les individus humains font partie de l’environnement des systèmes sociaux et réciproquement Ces propositions demandent quelques éclaircissements. On sait que la théorie des systèmes autopoïétiques et autoréférentiels repose sur la différence entre système et environnement et l’unité de cette différence. A partir de cette problématique, Luhmann s’applique méthodiquement à pulvériser toute la philosophie du sujet et de l’intersubjectivité, toute conception qui ferait de la société un ensemble de sujets, de consciences, d’acteurs voire d’agents. Notons en passant que ces mêmes prémisses conduisent des adeptes de la cybernétique de second ordre et donc de la théorie des systèmes autopoïétiques comme von Fœrster et Varela à s’opposer résolument à cette position. Luhmann considère que les systèmes psychiques, étant opérationnellement et informationnellement clos, sont autant de boîtes noires les uns pour les autres. Cependant, la reproduction des systèmes sociaux ne peut s’opérer sans connexion des systèmes psychiques entre eux et avec les systèmes sociaux. C’est le phénomène de la Communication soit, par irritation réciproque, la production cognitive interactive d’information, de liaison et enfin d’acceptation ou refus de la Communication, ce qui ne signifie pas que l’acceptation signifie compréhension. La Communication est un système produit par et échappant aux systèmes qui l’ont provoquée. La modernité rend plus incertaines la confiance et les attentes, dans la mesure où les individus ont été plus ou moins émancipés des contraintes traditionnelles communautaires et magico-religieuses, ce qui accroît la complexité, l’incertitude et la contingence des liens sociaux. La différenciation fonctionnelle en sous-systèmes affectés à un domaine de la vie sociétale, comme la politique, le droit, l’économie, la religion ainsi que le développement des organisations délestent en quelque sorte les individus d’une partie des processus indispensables à la connexion sociétale. Cela s’opère à l’aide du médium spécifique à chaque fonction, affecté du code binaire oui/non : pouvoir ou non pouvoir pour la politique, légal ou illégal pour le droit, de l’argent ou pas d’argent pour l’économie, croyance ou non croyance pour la religion…etc. 2-5/ Dynamique évolutive des systèmes sociaux : contingence, sélectivité et temps La coévolution des systèmes sociaux obéit à des lois infiniment complexes : complexes parce qu’innombrables sont les systèmes sociaux et leurs environnements ; complexes parce que très enchevêtrés sont les réseaux et les circuits de causalité ; complexes parce que surgissent constamment des épisodes ou événements contingents ; complexes parce que, à chaque moment du temps, toute cette dynamique évolutive fait advenir des potentialités de futurs, éliminées au profit de celles qui sont sélectionnées ; ces sélections rendent de moins en moins improbables des sélections ultérieures a priori peu vraisemblables. Ainsi, le réel est le résultat d’une série de sélections successives au fil du temps, c’est-à-dire de ce qui n’est observable que pour le passé et le présent, les futurs possibles irritant le présent. Tout cela plaide en faveur d’une forte improbabilité, d’une forte contingence du réel, bien que ce qui advient reste explicable et n’obéisse pas au hasard intégral :
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le chaos, ce n’est pas le n’importe quoi. On conclura avec Wittgenstein que : « Le monde est tout ce qui a lieu ». _______________________________

La crise de l’euro comme crise de complexité et réaction immunitaire.

18 avril 2013


 I-Introduction : Prémisses méthodologiques.

II- Différenciation fonctionnelle,  différenciation territoriale et modernité

III- La crise de la zone Euro : crise de complexité et crise de couplages.

IV- La crise de la zone Euro : réaction immunitaire du système politique

 

I-Introduction : Prémisses méthodologiques.

               On retient habituellement  de la théorie de Niklas Luhmann son idée de la différenciation du système sociétal moderne en systèmes fonctionnels autonomes avec leurs médiums assortis du code binaire oui/non. C’est en effet essentiel. On peut même ajouter que cette thèse devrait être approfondie, précisée voire corrigée ici ou là. Tout d’abord, combien de systèmes fonctionnels ? Un auteur[1], faisant l’inventaire dans les écrits de Luhmann, en identifie au moins onze : la politique, l’économie, le droit, la religion, la science, l’éducation, les relations intimes et familiales, l’art, le sport, les mass-médias et le complexe santé/maladie. On pourrait chicaner sur telle ou telle fonction. On pourrait chicaner aussi sur le fait que cette liste semble toujours assortie de points de suspension : certes, elle n’est pas infinie, mais cependant toujours inachevée. L’évolution sociétale pourrait-elle faire émerger d’autres systèmes fonctionnels ? On ne sait. Pourquoi la technique, cet « enjeu du siècle » (Ellul 1954 ; 1977 ; 1988) n’est pas retenue de même que le système productif et le travail, à bien distinguer de l’économie ? On pourrait chicaner enfin sur l’absence de hiérarchie des systèmes fonctionnels. S’il est bien vrai que : « chaque système accorde le primat à sa propre fonction et qu’il considère tous les autres systèmes – et en l’occurrence la  société toute entière – comme son environnement », est-il si certain qu’ « il est impossible d’établir une fois pour toutes que la politique serait toujours plus importante que l’économie, l’économie toujours plus importante que le droit, le droit toujours plus important que la science, toujours plus importante que l’éducation, l’éducation toujours plus importante que la santé » ? (Luhmann 1987-1999, pp.43-44). On peut retirer des lignes précédentes que, selon la conjoncture, une ou des hiérarchies contingentes peuvent s’établir. Comprise ainsi, la thèse devient non seulement acceptable mais éclairante.

               Cela dit, il ne faut pas réduire la théorie luhmannienne de la société moderne à la différenciation fonctionnelle. Il faut savoir que, pour cet auteur, la société ou système sociétal n’est qu’une des formes de systèmes sociaux. Comme l’indique le tableau suivant, les interactions et les organisations sont aussi des systèmes sociaux, constitués comme tous les autres de communication et se reproduisant par celle-ci.

Louis

L’interaction est le support minimal de la communication puisqu’il suffit de deux participants. La difficulté est de bien saisir la différence mais aussi la relation entre interaction et société. A l’encontre de l’interactionnisme symbolique américain, Luhmann tient que « les systèmes d’interaction présupposent toujours la société et ne peuvent commencer ni finir sans société » alors qu’ils « ne sont pas des systèmes de la société » car « les systèmes sociaux ne peuvent être conçus comme une somme des systèmes d’interaction qui émergent » (Luhmann 1984-2010, p.480). Il conviendrait d’approfondir ce point pour, d’accord avec Luhmann sur sa critique de l’émergence de la société à partir des interactions individuelles, marquer en passant chez lui un manque : rien n’est dit sur les systèmes sociaux intermédiaires entre les interactions et les organisations, à savoir les réseaux[2]. Ce manque n’est pas secondaire car on est ici au cœur de la problématique dite des « coûts de transaction » inaugurée par l’article fondateur de Ronald Coase[3], problématique certes différente de celle de Luhmann mais qui pourrait l’enrichir, puisqu’il s’agit, face à la variété du marché, de réduire l’incertitude engendrée par celle-ci. En outre, les NTIC rendent la question encore plus insistante (Curien, 2000). Il y aurait à développer. Les réseaux de lobbying sont, paraît-il,  très influents à Bruxelles et ce, à l’insu des opinions publiques, bien qu’elles en aient comme un soupçon.

               Comme on le sait, la problématique des « coûts de transaction » vise à une explication microéconomique des organisations. On a souligné ci-dessus le caractère crucial de la réduction de l’incertitude. Chez Luhmann, réduire l’incertitude revient à réduire la complexité des systèmes observés pour un système observant. Ainsi, il insiste sur la confiance comme « mécanisme de réduction de la complexité sociale »  (Luhmann 1968/2000-2006 ; 1989-2001, pp.17-35). Plus généralement, la société moderne est contrainte, du fait du déclin des attentes normatives garanties dans les sociétés prémodernes par les stratifications sociales (castes, ordres, états,… ), la religion et la coutume, de réduire l’incertitude et la complexité au moyen de divers dispositifs comme le droit, le medium monnaie qui libère des liens « de la réciprocité et ainsi “de conditions qui sont très fortement susceptibles d’être influencées par le rang social des gens concernés ” » (Luhmann 1984-2001, p.34)[4]. On peut citer aussi le medium pouvoir qui indique aux citoyens quelle majorité gouverne. Les organisations sont des dispositifs contribuant aussi à réduire l’incertitude et à stabiliser les attentes de comportement et ce, par deux moyens : la définition d’une frontière entre le dedans et le dehors par l’appartenance et la non-appartenance ; l’établissement d’une hiérarchie interne et strictement interne, sinon on retomberait dans la société stratifiée prémoderne. Comme tout système, les organisations se produisent et se reproduisent tant qu’elles se maintiennent. L’unité élémentaire de cette reproduction c’est la décision : « Le concept d’organisation … désigne un type particulier de formation des systèmes sociaux dans lesquels on peut entrer au moyen de décisions et desquels on peut sortir par d’autres décisions » (Luhmann 1987-1999, p.58). Il s’agit ici des organisations formelles, sans qu’on ait à exclure au sein de celles-ci les interactions et réseaux informels. Quoi qu’il en soit, l’organisation permet «  la mise en place d’un comportement hautement improbable … et ne servant pas directement à l’intérêt personnel » (Luhmann 1987-1999, pp.58-59). Les organisations sont multiformes et s’adaptent aux environnements nationaux, supranationaux et mondiaux. La place manque ici pour développer dans la perspective d’un examen de la question européenne.

               Il existe une catégorie remarquable d’organisations auxquelles Luhmann ne fait, à ma connaissance, qu’une seule allusion : il s’agit des macro-organisations. Le problème est le suivant : « Aucun système fonctionnel ne peut être organisé comme unité – ne serait-ce que parce que cela  présupposerait l’entrée et la sortie de membres, alors que la participation aux systèmes fonctionnels devrait rester ouverte à la société toute entière » (Luhmann 1987-1999, p.68). L’autre inconvénient d’organiser un système fonctionnel – par exemple l’économie ou la politique comme unité – annihilerait la variété nécessaire au fonctionnement de ces systèmes, variété assurée par les médiums monnaie et pouvoir. En effet, si un minimum de redondance est nécessaire dans un monde imprévisible, la variété est indispensable pour toute réponse flexible à la contingence de ce qui advient : trop de redondance paralyse par rigidité, trop de variété conduit plus souvent au chaos qu’à ”l’ordre spontané” hayekien. « Dans chaque système fonctionnel, on trouve une multiplicité d’organisations … Dans de telles conditions, comment s’effectue le lien entre cette multiplicité d’organisations et l’unité du médium ? » (Luhmann 1987-1999, p.68). La réponse de l’auteur est que ce sont l’État pour la fonction politique et le système bancaire hiérarchisé pour la fonction économique qui effectuent cette médiation. Cela implique le développement au sein ou à côté de ces macro-organisations d’organisations et de bureaucraties naviguant entre la variété du medium (monnaie ou pouvoir) et la redondance qu’elles produisent et reproduisent, tout en jouant avec la redondance émise par les macro-organisations. Ces organisations et ces bureaucraties sont, pour s’en tenir à la politique et à l’économie, les partis politiques et les administrations publiques d’une part, les entreprises industrielles, commerciales et bancaires d’autre part. La bureaucratie est, en conséquence inévitable et nécessaire. Selon Luhmann, il faut se défaire du « préjugé selon lequel le système politique serait organisé de manière centralisée tandis que l’économie serait décentralisée, ou du moins qu’il devrait en être ainsi pour assurer un bon fonctionnement global » (Luhmann 1987-1999, p.67). Il y aurait encore ici à développer ces réflexions sur la cas européen.

               On conclura cette introduction en insistant sur la multiplicité et la complexité des systèmes sociaux, la complexité de leurs chevauchements, de leurs couplages et irritations réciproques, mais aussi sur la nécessité de ces irritations pour la survie des systèmes-mêmes qui ont besoin de s’appuyer sur un environnement (dont d’autres systèmes) irritant pour leur autopoïèse.

 

II-Différenciation fonctionnelle, différenciation territoriale et modernité

               A suivre strictement la théorie luhmannienne de la société mondiale et de la différenciation fonctionnelle, le territoire, l’État-nation, la souveraineté sont des anomalies, reliquats peut-être d’une différenciation très ancienne, se combinant ou s’opposant aux sociétés stratifiées : il s’agit de la segmentation en clans, tribus, chefferies, etc. Cependant Luhmann reconnaît que « la conception de la limite dans la théorie systémique est d’une importance suprême bien que, jusqu’à maintenant, cette théorie n’ait pas traité de manière suffisante l’analyse des frontières territoriales » (Luhmann 1982, p.235). Peut-être s’applique-t-il ce reproche à lui-même, car hormis l’article cité ici, notre auteur n’évoque, à notre connaissance, qu’une fois cette question[5]. Pourtant, on ne peut penser l’avènement de la modernité, c’est-à-dire des grands systèmes fonctionnels autonomes comme l’économie, la politique et le droit sans reconnaître ”l’importance suprême” de la territorialité, de la frontière, de la nation et de la dimension militaire (Harste). La différenciation fonctionnelle n’a été possible que par le truchement des États-nations souverains dont le territoire continu est strictement délimité par des frontières précises protégées par une armée permanente (Harste). La continuité du territoire est découpée en unités administratives dont l’autonomie n’est jamais totale : les grands domaines dits régaliens (défense, diplomatie, justice, sécurité intérieure) restent du ressort du centre. Le souverain, quel qu’il soit, monarque ou république, s’efforce de mener des observations sur la population et sur les ressources du territoire. Sur tout cela, on renverra, avec des nuances, à Michel Foucault. Avec le développement de l’État-nation, on voit s’imposer, entre autres, la monnaie nationale et le système bancaire, l’unification juridique et judiciaire et, avec des exceptions et des modalités variables, l’unification linguistique. Sur tout cela, la démocratie de masse qui succède aux monarchies ne remet pas en cause les acquis de celles-ci. En revanche, elle accélère les processus d’identification collective au hasard des guerres et par le développement de l’alphabétisation et de la scolarisation.

               Dans cette dynamique, les luttes sociales ont une importance essentielle. Ces luttes ont parfois fait l’objet de répressions violentes voire meurtrières. Ces luttes, mouvements et idées ont accompagné le processus de modernisation. Au cœur de ce processus, la critique y compris la plus radicale est inscrite, de même que les pensées et mouvements antidémocratiques de l’extrême droite. On verra quelques lignes plus bas comment ces mouvements ont inspiré, au XXe siècle, des tentatives de dépassement du découpage territorial en États-nations souverains.

               Par conviction ou par opportunisme, les gouvernants et les législateurs, sous le régime de la démocratie de masse, acquièrent la conviction que les droits subjectifs doivent s’étendre aux droits sociaux : l’État gendarme se double de l’État providence[6] dont les domaines de compétence n’ont cessé de s’étendre à la mesure de l’infini des besoins humains détectés comme non satisfaits. De ce fait même, l’État s’épuise (Baslé 2012). Entre temps, la démocratisation a amené la séparation des pouvoirs, le parlementarisme, la liberté d’opinion et enfin le suffrage universel. A noter l’importance grandissante à mesure du développement des moyens de communication de masse, dans la ”gouvernance” ou la ”gouvernementalité” (Foucault, 2004), de l’opinion publique (Luhmann, 2000-2001, pp.25-59). Cette évolution décrite à gros traits ne doit pas masquer les involutions, les dérapages autoritaires voire tyranniques ou fascistes. Elle ne doit pas masquer la multiplicité des sentiers de modernisation politique : révolution interne dans un territoire déjà unifié, guerres d’unification, modernisations politiques tératologiques comme on va le voir tout de suite, guerres civile ou coup d’État laissant le champ à des régimes au minimum autoritaires voire dictatoriaux, au pire, totalitaires.Plus généralement, il faut se garder de concevoir le processus de modernisation comme une évolution linéaire : c’est un processus aléatoire, chaotique, asynchronique avec des régressions, des détours et surtout des disparités dans la dynamique de l’émergence des systèmes fonctionnels. On y reviendra.

               C’est donc dans le processus même de l’avènement historique de l’État-nation et de la territorialisation que s’opère la différenciation fonctionnelle : la politique, le droit, l’économie, l’art, la science s’émancipent, non sans heurts et régressions, de la religion et de la théologie, la religion se résignant mal « à accepter sa réduction au rang d’une simple fonction sociétale » (Luhmann 1987-1999, pp.47-48). Les exemples contemporains de l’islam, de l’évangélisme nord américain et des réactions des religions organisées à l’évolution de la législation et du droit et à la désacralisation de l’espace public montrent à l’envi cette résistance.

               La segmentation en États souverains prend tous les attributs d’une formation de systèmes autopoïétiques à cette différence près que la sélection historique des frontières systémiques y est beaucoup plus contingente, liée qu’elle est au hasard des guerres et des rapports de puissances. Les identités collectives construites sur la base de cette segmentation sont plus ou moins fragiles, plus ou moins tourmentées, contestées et sources de conflits, parfois violents. Des guerres meurtrières ont dessiné les frontières de la Hongrie et dépecé l’Empire austro-hongrois, décidé si l’Alsace et la Moselle se situaient en Allemagne ou en France, ont déplacé la Pologne vers l’ouest, etc. A la faveur de ces guerres, la segmentation stato-nationale a fait l’objet de deux tentatives radicales et violentes de dépassement.

               La première, au nom de l’internationalisme prolétarien, s’inscrit d’emblée dans une visée mondialiste et déclare la guerre à deux entités réelles ou imaginaires, la bourgeoisie mondiale et le capital financier. La guerre mondiale est alors comprise comme le reflet de leurs rivalités internes pour la maîtrise impérialiste du monde. L’expérience aboutira, en Russie et dans les territoires contrôlés par celle-ci, à l’emprise et la domination du système politique au prix d’une tentative d’asservissement des autres et d’une disparition de la sémantique et de la macro-organisation de l’État remplacées par la sémantique et la macro-organisation omniprésentes du parti. A noter la disparition de toute identité géo-ethno-nationale dans la dénomination ”Union des Républiques Socialistes Soviétiques”, identité qui ne réapparaît qu’au niveau des Républiques Fédérées et Autonomes.

               La seconde tentative s’inscrit aussi dans une vision mondialiste mais cette fois au nom de la race supérieure. Un seul ennemi est désigné : le Juif, hydre à deux têtes, la ploutocratie mondiale et le bolchévisme international. Tout ce qui n’est pas allemand est soit éliminé, soit asservi, soit allié dominé. L’espace convoité est également le monde.

               La tentative nazie sombre dans la catastrophe, engloutie dans sa propre folie. Quant à l’expérience bolchévique ramenée au ”socialisme dans un seul pays”, l’URSS étant proclamée  ”patrie du socialisme”, elle est reproduite soit par contrainte comme en Europe Centrale et Orientale, soit comme support de décolonisation et/ou de modernisation paradoxales. Dans tous ces cas, le système politique au pouvoir bloque l’autonomie des autres systèmes du fait de son propre asservissement au parti. On connaît la suite : l’émancipation des anciennes Républiques Populaires, l’effondrement de l’URSS et les tentatives chinoise et vietnamienne d’autonomiser relativement le système économique, tout en maintenant avec le parti, macro-organisation omniprésente, un asservissement ou une tutelle moins strictes des autres systèmes. Restent deux buttes-témoins du modèle, la Corée du Nord et Cuba.

               On voit ainsi combien le processus – il faudrait dire les processus – est erratique, chaotique, soumis à la contingence. On voit qu’il ne correspond nullement aux visions naïves et schémas  sur la modernisation économique et politique qui ont fleuri à partir des années cinquante. Pour comprendre la volonté politique – volonté fonctionnant sur le déni de la politique et du médium en jeu dans le système politique, c’est-à-dire le pouvoir – des ”pères fondateurs”, il faut se mettre dans le contexte de la fin apocalyptique du nazisme et de la catastrophe de la deuxième guerre mondiale. Paradoxalement mais logiquement, suite aux horreurs de systèmes politiques ”au poste de commandement”, cette volonté se déployait sur le déni de la politique et du médium en jeu dans le système politique, c’est-à-dire le pouvoir.

               On fera deux remarques finales, la première sur la contingence géo-historique du (des !) processus de modernisation, la seconde sur les hégémonies et les phénomènes internes au système mondial des États-nations.

1-               La contingence géo-historique. C’est en Europe Occidentale, dans la chrétienté latine, entre la fin du XVe et le XVIIIe siècle que quelque chose s’est mis en mouvement, rassemblant des éléments épars d’innovations, de ruptures et de réflexions intellectuelles, inaugurés dès la fin du Moyen Age et poursuivis ensuite. On invente la banque et la lettre de change puis le mécanisme d’émission de billets de banque. On invente aussi l’imprimerie. L’Église latine perd son monopole suite à la Réforme, ce qui prélude à la sécularisation et réduit la religion au rang modeste ”d’une simple fonction sociétale” (Luhmann). Dans cette brèche vont s’engouffrer l’humanisme et l’émancipation de l’art, les pensées et comportements dissidents et libertins et, bien sûr, les Lumières avec leur radicalisation comme chez Spinoza. Les théologies catholique, protestante et juive sont donc contestées – certes clandestinement et minoritairement – par des courants religieux radicaux mais aussi par des courants antireligieux allant jusqu’au matérialisme et à l’athéisme. La réforme protestante va se ramifier en diverses dissidences à l’origine de la religiosité américaine, forme de compromis entre sécularisation et religion voire radicalisme religieux. Dès lors, la pensée politique (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau) et la politique, la pensée économique (mercantilisme, école classique) et l’économie, la pensée scientifique et la science (Bacon, Vico, Galilée, Lavoisier) se renforcent réciproquement : les systèmes autonomes fonctionnels émergent en même temps que leurs autodescriptions correspondantes.

               Là aussi, paradoxes, régressions et couplages problématiques ne manquent pas. Le développement scientifique n’empêche pas l’antidarwinisme militant des créationnistes ; si les réflexions politique et économique se sont bien développées comme disciplines autonomes, la neutralité axiologique chère à Max Weber est souvent oubliée soit au profit de la morale libertarienne, soit au profit d’un progressisme quasi théologique : le travail scientifique cherche la certitude et non cette vérité relative toujours réfutable qui est le propre du travail scientifique. Plus généralement, la réflexion éthique qui voudrait fonder la morale a beaucoup de mal à celer le paradoxe de l’autofondation de la morale. Après les élans optimistes des Lumières, le doute ronge.

               La modernité d’abord ouest-européenne s’est étendue et s’étend toujours de manière extrêmement inégale et ”dyschronique”, au prix de soubresauts et de crises. D’une certaine manière, elle est achevée et toujours en chantier. Il en résulte un système mondial qui peut, pour la première fois, s’auto-observer et s’exposer à lui-même ses lignes sismiques, mais dont l’autodescription est marquée par l’éclatement, la contradiction et le conflit du fait de l’irréductible complexité de ce monde. La différenciation et l’autonomisation des fonctions sociétales s’opèrent dans la douleur. La mondialisation de l’économie et des mass-media met en crise et en irritation les sous-systèmes territoriaux rétifs. D’une certaine façon et contradictoirement, le système de la société mondiale est contemporain à lui-même et ne l’est pas. De ce fait, il est irrité, bouleversé et meurtri par sa propre auto-observation  et sa propre autodescription.

2-              Les hégémonies. Venons-en maintenant aux hiérarchies produites par les hégémonies internes au système des États-nations. En même temps que ces hégémonies sont fluctuantes et passagères, elles font de la guerre une menace voire une réalité permanente. En outre, elles se combinent avec des logiques coloniales et néocoloniales, en contradiction avec les principes affichés par les États-nations se réclamant de la démocratie parlementaire. Des États hégémoniques sont tentés d’exporter leur modèle, avec le succès que l’on sait comme on l’a vu tant pour l’Union Soviétique que pour les États-Unis en Afghanistan. Il s’ensuit, pour ce qui est des démocraties de type occidental, une communication brouillée sur les grands principes de droit international et des droits humains. L’important pour ce qui nous intéresse ici, c’est que le projet d’unité européenne n’échappe pas à cette contingence, contingence inscrite dans la fonction même du système politique, avec cette différence fondamentale qu’au niveau international, le code majorité/opposition ne marche plus. Malgré tous les dispositifs institutionnels et juridiques, le rapport de forces et le principe hégémonique ont le dernier mot.

               On conclura cette partie en avançant que l’Union Européenne, dans l’esprit des pères fondateurs, devait échapper, par l’entremise d’un projet mais aussi d’un programme, aux aléas et douleurs de l’enfantement d’un système politique territorial à son échelle : on voit maintenant qu’ils avaient tort.

                             

III-La crise de la zone Euro : crise de complexité et crise de couplages.

1-     La crise de la zone Euro : crise de complexité.

               Il ne s’agit pas seulement du constat platement empirique que l’Europe, Bruxelles, la PAC, Schengen, le traité de Lisbonne, tout cela c’est bien compliqué. La complexité, pour un système, c’est la difficulté, voire l’impossibilité de produire une observation, parfois une autodesciption, pertinente de son environnement ou d’un autre système, s’il s’agit d’observation externe, de lui-même, s’il s’agit d’auto-observation. Toute observation opère par réduction de complexité, c’est-à-dire par production par l’observateur d’une sémantique simplificatrice mais aussi par l’observation d’autres observateurs. Il devient possible de produire du sens, de le reproduire dans la communication et de développer des sémantiques, substances mêmes de la communication sociétale. Des personnages publics, des institutions peuvent constituer des repères, relais et supports de cette communication. Alors peut se déployer une opinion publique, c’est-à-dire cette « apparence autoproduite par la communication publique », cette « sorte de miroir  dans lequel se reflète la communication, avec les notions d’idéalisation et de moralisation associées au symbole traditionnel du miroir … », cet « instantané d’un système en mouvement, autrement dit, … ce qui résulte de la communication publique et qui est réutilisé dans la communication publique » (Luhmann 2000-2001, p34-35). L’opinion, selon Luhmann, « peut être comprise comme un médium dans lequel des formes sont créées et de nouveau dissoutes à travers la communication permanente » (Luhmann 1990, p.208).  Ces formes ce sont les thèmes qui apparaissent, disparaissent, reparaissent, etc. On pourrait dire en résumé que l’opinion publique c’est ce bruissement, ce bourdonnement (buzz) communicationnel produit par le réseau des observateurs s’observant les uns les autres, bourdonnement sans cesse changeant, sans cesse détruit et sans cesse recommencé. Ce bourdonnement, ce bruit, on ne peut l’imputer à qui que ce soit et le destiner à qui que ce soit, puisque l’opinion publique s’adresse à l’opinion publique et se reproduit ainsi. Ce bourdonnement est cependant indispensable au fonctionnement du système politique, dans la mesure où du sens s’y diffuse, s’y perd et s’y retrouve et que se sens est le terreau des thèmes politiques. Comme médium produisant des formes, les thèmes, l’opinion publique est un grand réducteur de complexité.

               Or que constatons-nous ? ”Le doux monstre de Bruxelles” (Enzensberger) est totalement illisible, totalement opaque. Il n’est d’ailleurs pas seulement situé à Bruxelles mais aussi à Francfort sur le Main avec la BCE, à Strasbourg avec le Parlement, à Luxembourg avec la cour de Justice. Tant mieux si vous savez déjà qu’il ne faut pas confondre la Cour de Justice (Européenne) avec la Cour de Justice de l’Union Européenne, toutes deux à Luxembourg, encore moins avec la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg laquelle dépend du Conseil de l’Europe, lequel n’a pas grand-chose à voir avec l’UE. Bien heureux si vous savez bien distinguer entre le Président du Conseil Européen, lequel Conseil est composé des chefs d’État et de gouvernement des États membres avec le Président du Conseil de l’Union Européenne, à ne pas confondre avec le Président de la Commission Européenne, Commission célèbre pour ses directives sur les fromages, les poireaux, les concombres, etc. (Enzensberger 2011).

               La complexité est ici vue par le petit bout de la lorgnette. Mais l’essentiel ici est que la complexité du ”machin” européen, pour reprendre la célèbre formule gaullienne à propos de l’ONU, étouffe l’émergence d’un système de la politique au niveau de l’Union.

               En effet, que trouvons-nous, selon Luhmann, si l’on observe le système de la politique ? Tout dépend du lieu d’où l’on observe car « il n’y a pas de lieu privilégié dans les systèmes différenciés (par exemple un centre de contrôle omniscient) duquel le système entier, y compris le centre de contrôle, pourrait être observé » (Luhmann 1990, p.50). Au lieu de cela, il y a « une pluralité de sous-systèmes qui ne peuvent réciproquement s’observer ou se calculer l’un l’autre avec exactitude et certitude … Néanmoins, ces sous-systèmes s’affectent l’un l’autre et développent plus ou moins l’un par rapport à l’autre des expériences éprouvées qui peuvent être formulées sur la place publique dans des théories courantes » (Luhmann 1990, pp.50-51). Les « relations, évaluations et observations de la boîte noire [du système politique] se développent à l’intérieur des sous-systèmes de la politique, de l’administration et du public [c’est-à-dire la population du ressort de la politique et de l’administration – LB] » (Luhmann 1990, pp.50).

               Dans le cas de l’Union Européenne, il y a bien une administration, mais qui renvoie l’image d’une bureaucratie opaque, arbitraire, sans légitimité, sans mandat, parce qu’il n’y a pas de lieu de la politique : il n’y a pas d’État, pas de parlement au sens vrai du terme avec un système électoral lisible et finalement pas de public ni d’opinion publique.

               Sur ce constat de carence, il a été jugé bon de contourner et de compenser la panne du développement politique par la création d’une monnaie unique avec sa banque centrale et cela sans politique économique commune et sans le budget public et le système fiscal correspondants. La multiplicité des lieux de décision, leur opacité, le morcellement des opinions publiques, le maintien des politiques économiques nationales, des budgets publics et systèmes fiscaux nationaux bref l’excès de complexité rend l’Union Européenne vulnérable à toute anticipation et évaluation des risques inégaux des dettes souveraines pourtant exprimées en euros. L’avantage de l’euro devient un piège puisqu’il revient à imposer un régime de currency board à des économies (encore !) nationales structurellement en position de faiblesse concurrentielle. L’excès de complexité signifie, in la quasi incapacité de l’Union Européenne à produire une autodescription lisible du point de vue du système politique et de la faire émerger sous la sémantique de l’État européen et donc l’incapacité à s’autogouverner et à conduire une politique économique en cohérence avec l’existence d’une monnaie unique et d’une banque centrale. La variété des marchés financiers mondiaux s’infiltre dans les failles de la complexité européenne.

               Quel est le résultat de tout cela ? Tout d’abord, l’objet ”Europe” est très mal thématisable dans le discours politique et ne mobilise pas l’opinion. Dès qu’une avancée politique est proposée, les peuples consultés disent non. En fin de compte, la résistance des identités stato-nationales ne laisse place qu’aux rapports interétatiques avec leur hiérarchie. La fameuse gouvernance européenne c’est tout d’abord un ensemble de relations interétatiques avec leurs dimensions hégémoniques, leurs négociations interminables et leurs compromis boiteux. C’est ensuite un ensemble complexe et opaque de directives, de commissions, de conseils, ensemble qui, faute de référence à une sémantique d’État et comme pour y remédier, multiplie les contournements et développe des règlementations, des normes, produit du droit sans législateur et avance partout où il ne rencontre pas d’obstacle. C’est ainsi que sont nées la monnaie unique et la Banque Centrale,

 

2-   La crise de la zone Euro : crise de couplages.

               Le concept de couplage structurel est central. Je me réfèrerai ici à l’excellente synthèse de Julien Broquet. Il s’agit ici « d’articuler autonomie et interdépendance » (Broquet, p.2) des systèmes. En effet, l’autopoïèse de tout système nécessite en même temps sa clôture opérationnelle et l’irritation par son environnement. Plus précisément, « la théorie des systèmes part de l’unité de la différence entre la système et son environnement. L’environnement … n’est donc pas moins important pour le système que le système lui-même » (Luhmann 1984-2010, p.265), sinon il n’y aurait pas de système pour s’en différencier. Contrairement à ce qui est souvent écrit, « les systèmes ne s’adaptent pas à leur environnement … mais présupposent et prennent appui sur des états ou des changements de cet environnement » (Broquet, p.2, citant Luhmann 1997, p.22). Le problème est toujours « d’articuler autonomie et interdépendance » (Broquet, p.2). Pour ce qui est des systèmes sociaux, « les couplages structurels ont eux-mêmes … la fonction sociétale double de séparer et lier les systèmes couplés, d’accroître et de réduire l’irritation entre ces derniers ». Il s’agit ici d’« assurer à la fois l’autonomie  des systèmes sociaux et leur insertion dans le méta-système de la société. » (Broquet, p.5).

               Les exemples proposés par Julien Broquet portent sur les couplages entre les systèmes de l’économie, de la politique et du droit. L’exemple cardinal pour le droit et la politique est la constitution qui, pour chacun des systèmes couplés, est à la fois un appui et une irritation. Un appui, car, réciproquement, le droit se fonde sur la politique et la politique sur le droit, chacun escamotant ainsi son propre paradoxe, c’est-à-dire sa tautologie autofondatrice. Une irritation car la constitution limite les possibilités de l’action politique cependant que la constitution encadre le droit. Plus même, c’est ce couplage structurel du droit et de la politique « qui est à la base de leur ”décollage aupoïétique” …, le droit permettant au politique de disposer d’un pouvoir arbitraire (i.e. du monopole du pouvoir) tout en garantissant le contrôle de pouvoir » (Broquet, p.6). Si l’on en vient maintenant aux couplages concernant l’économie, droit et économie sont couplés dans les institutions du contrat et de la propriété, politique et économie dans les budgets publics, la fiscalité et la redistribution.

               Par le biais de ces dispositifs, les fonctions des systèmes demeurent dans leur autonomie (légalité/illégalité, pouvoir/non pouvoir, paiement/non paiement). Mais, par exemple, le système politique peut développer ses performances, c’est-à-dire utiliser les fonctions de la monnaie et du droit pour conduire des politiques publiques, par exemple des politiques dites ”sociales”. (Luhmann 1981-1990, pp.73-87).

               Mais pour que tout cela ”fonctionne”, il y a, dans la phase historique actuelle un couplage nécessaire pour tous les grands systèmes fonctionnels : à des degrés divers, l’économie, la religion, le sport, etc., doivent composer avec  et s’appuyer sur l’environnement de la territorialité stato-nationale, c’est-à-dire entrer en couplage structurel avec cet environnement. C’est à dessein que l’on a insisté sur la question territoriale dans notre seconde partie. Quant aux systèmes du droit et surtout de la politique, malgré toutes les tentatives d’internationalisation, le modèle westphalien s’impose encore, au point d’être, pour l’essentiel, le seul mode d’existence du système de la politique et, dans une moindre mesure, du système du droit. Là aussi le ”décollage aupoïétique” n’a été permis que par ce couplage structurel. Luhmann pose bien le problème quand il se demande si « oui ou non la forme d’un Etat politique imposée à toutes les régions de la terre sied … à toutes les régions de la terre » (Luhmann 1997, p.23).

               C’est là précisément que, pour l’Union Européenne, le bât blesse. Une monnaie unique, une Banque Centrale, mais des budgets, des systèmes fiscaux nationaux, des politiques publiques, des systèmes de droit encore largement autonomes. On voit mal comment un tel ensemble hétéroclite peut s’autopiloter ou, si l’on préfère, faire l’objet d’une gouvernance efficace. Si par gouvernance on veut signifier la complexité, la lourdeur, l’incohérence des processus de décision, alors il y a bien gouvernance. En l’espèce, la gouvernance est marquée par le rapport de forces et le principe hégémonique internes à la zone euro, comme on l’a souligné plus haut. On assiste à un retour de la politique, celle du système des États-nations, à la fois contre l’esprit fondateur de l’Union Européenne mais qui, paradoxalement, peut contribuer à la formation politique de l’Union Européenne. Chi lo sa ?

 

IV- Conclusion : La crise de la zone Euro : réaction immunitaire du système politique

               Luhmann évoque la « fonction d’un système immunitaire » afin « d’expliquer la fonction des contradictions dans les systèmes sociaux » (Luhmann, 1984-2010, p.440). Face à une contradiction, « les systèmes immunitaires opèrent sans cognition, sans connaissance de l’environnement, sans analyse des facteurs dérangeants. Ils fonctionnent sur la simple discrimination de ce qui n’appartient pas à l’organisme » (Luhmann, 1984-2010, p.441).

               Il nous semble que cette problématique s’applique parfaitement quand on observe la résistance, voire la réaction du système politique dans ses couplages stato-nationaux à tout abandon de souveraineté. Au moment-même où les Etats-nations européens sont débordés, surmenés, il semble impossible de faire entendre raison aux peuples européens. C’est de manière subreptice, contournée et invisible, par des directives, des traités et dans des domaines apparemment non directement politiques que des morceaux de souveraineté sont comme dérobés jusqu’à ce que cela fasse mal et provoque un rejet immunitaire. Comme toute avancée explicitement politique d’une Fédération Européenne a fait, dans le passé, l’objet d’un blocage et continue à le faire, c’est par le droit, voire l’infra-droit, par l’économie et la monnaie que les souverainetés stato-nationales sont investies. C’est alors par la réaffirmation de ces souverainetés que le système politique revient comme réaction immunitaire, c’est-à-dire par le rejet d’une Union Européenne vraiment politique. C’est dans et par ce rejet que peut s’opérer la formation d’un système de la politique au niveau de l’Union Européenne. Chi lo sa ?

 

Bibliographie

 

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[1] Rudolf Stichweh dans Kjaer, Teubner, Febbrajo 2011, p.43

[2] Voir au contraire Teubner 1989-1993, ch. VII ; 1996, pp. 275 et s. 

[3] Coase R. 1937, repris dans 1988 (trad. fr. 2005) ; Williamson O., 1975 ; 1985 (trad. fr. 1994) 

[4] Luhmann cite ici le grand anthropologue allemand de l’économie Thurnwald

[5] Il vaut la peine de citer longuement les réflexions suivantes : « Dans notre contexte, où nous devons décider entre une hypothèse d’un système global de sociétés régionales ou une société mondiale, nous avons … des arguments clairs et théoriquement cohérents pour une seule société mondiale. Le système autopoïétique de cette société peut être décrit sans aucune référence à des particularités régionales [souligné par nous]. Cela ne veut pas dire que ces différences sont d’une importance mineure. Mais une théorie sociologique qui veut expliquer ces différences ne doit pas les introduire comme données, c’est-à-dire comme des variables indépendantes : elle commencerait d’abord avec l’hypothèse d’une société mondiale et puis investiguerait comment et pourquoi cette société tend à maintenir ou même à accroître les inégalités régionales. Ce n’est pas très utile de dire que les Serbes sont Serbes, et que, par conséquent, ils font la guerre. La question pertinente est plutôt : oui ou non la forme d’un État politique imposée à toutes les régions de la terre sied-elle à toutes les conditions locales ou ethniques ? [souligné par nous, LB] » (Luhmann 1997, pp.21 [traduction corrigée par nous]) Posée ainsi, la question semble en effet pertinente.

[6] Cette esquisse n’est pas tout à fait exacte. L’État providence fut inventé d’abord dans l’État autoritaire bismarckien pour contrer l’influence des sociaux-démocrates par ailleurs réprimés voire emprisonnés.

 

Article n° 6 : L’Etat surmené

30 septembre 2010

Atelier Complexité et Politiques Publiques

(Paris – 23-24 septembre 2010)

 

 

« L’Etat surmené entre l’indécidable et l’ingouvernable : une perspective luhmannienne ».

Louis Baslé –  CRIISEA  Université de Picardie

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Le « surmenage » de l’État est un thème récurrent chez Luhmann. Ce surmenage sera ici abordé à partir de la méthodologie luhmannienne (1), de sa théorie de la différenciation sociétale  et du caractère autonome des sous-systèmes différenciés (2). Ensuite, on en viendra au système politique (3), à sa place et ses difficultés au sein de la différenciation (4) pour ensuite décrire les particularités et le fonctionnement du système économique (5) pour terminer avec la difficile cohabitation des systèmes économique et politique et le surmenage de l’Etat qui en résulte en grande partie, surmenage que l’on peut diagnostiquer comme une auto-complexification de l’Etat :

 

Introduction 

L’État est-il, comme le prétend R. Mayntz, l’instance de « management de l’interdépendance entre sous-systèmes » (Giraud, 2001, p.91) ? Ne serait-ce pas du fait de sa vaine prétention à cette position que l’Etat s’épuise et se surmène ?

               On peut constater en effet que là où la modernité politique est en place, l’État et le politique souffrent d’un « immobilisme convulsif », pour reprendre l’heureuse expression du sociologue François Bourricaud à propos du système d’enseignement en France. Cet oxymore exprime très bien la double impression que nous avons d’une frénésie de réformes doublée d’un sur place déprimant. De manière plus subtile et plus mesurée, un autre oxymore évoquait en France le « changement dans la continuité », prologue inconscient à cette époque de notre Etat surmené.

Pour conduire cette réflexion, on se propose tout d’abord de développer les grands traits de la théorie systémique et sociologique de Niklas Luhmann. On s’arrêtera en second lieu sur les implications de la différenciation de la société moderne en sous-systèmes fonctionnels, en particulier sur le système politique. D’après Luhmann, cette différenciation  est la principale caractéristique de la modernité. Comment alors dans ce contexte définir et situer le politique ? Quels sont, en corollaire, les effets de la différenciation sur les politiques publiques, et les différents couplages qui en résultent entre le système politique et les autres systèmes fonctionnels. On s’arrêtera enfin sur les rapports conflictuels des systèmes politique et économique, en particulier  sur les difficiles tentatives publiques de régulation économique et les inévitables et nécessaires couplages entre les systèmes politique et économique.

On en viendra enfin à l’idée d’un Etat surmené. Ce surmenage pourrait s’analyser et se décrire ainsi : l’État s’enlise dans la complexité qu’il produit lui-même, surtout quand il s’efforce de la réduire et qu’il s’efforce de répondre à la demande sociale et aux pressions contradictoires de l’opinion publique.

 

1-/ Préliminaire : la théorie systémique de Niklas Luhmann

Il est nécessaire, au préalable, de donner quelques éléments de la conceptualisation et de la théorie de Niklas Luhmann. Ce dernier se réfère à la théorie des systèmes vivants des biologistes Varela et Maturana. Il élargit cette théorie aux systèmes psychiques et sociaux, conscient de leur désaccord explicite. Il s’inspire aussi du systémicien von Foerster.

Qu’est-ce donc qu’un système ? Luhmann commence par distinguer deux grandes familles de systèmes : les machines et les systèmes proprement dits. Hors donc le cas des machines, qui ne sont pas vraiment des systèmes, un système se définit par deux particularités plus ou moins liées : il est autoréférentiel ; il est autopoïétique. Autoréférentiel, parce qu’un système est une forme qui est le produit de sa propre distinction d’avec ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire son environnement : pour ce faire, il doit être le produit de sa propre auto-observation permanente comme différence. Le système « réentre » en permanence en lui-même cette différence, distinguant une face interne (autoréférence) et une face externe (référence externe). Un système ne peut donc se maintenir qu’en s’auto-observant, mais en même temps, chaque système ainsi observant, entre en lui, par modification de son état interne et production d’information à partir des perturbations du fait de son environnement, les observateurs qui l’observent et réciproquement. Ainsi, paradoxalement, tout système maintient son autoréférence par réentrée de la différence entre autoréférence et référence externe. L’auto-observation est un processus de réduction de complexité, l’information d’un système sur lui-même étant moins complexe que le système. En outre, toute auto-observation implique, par définition, un point aveugle. L’auto-observation devient autodescription quand cette auto-observation passe par un observateur de second rang ou par un sous-système (science, religion, morale, entre autres) qui observe, pour le système, la différence système/environnement, cette autodescription étant « réentrée » dans le système par lui-même. Luhman précise lui-même que « les autodescriptions sont des créations de sens qui survivent au simple acte de la communication d’auto-observation…Elles reconstruisent la complexité du système et cela de telle manière que celle-ci puisse être réintroduite dans le système sous une forme simplifiée et ainsi servir de facteur d’orientation » (Luhmann 1987c-1999, pp.84-85). Bref, l’autodescription ajoute à l’auto-observation par la « préparation d’artefacts sémantiques »: c’est ainsi que « les théories influent sur le système qu’elles décrivent » (Luhmann 1984-2001, p.50) .

Un système est dit également autopoïétique parce qu’il « produit et reproduit les éléments dont il est composé à l’aide des éléments dont il est composé » (Luhmann 1984-2001, p.28)[1]. Ainsi, un système maintient sa différence par autoproduction et autoreproduction permanente tant qu’il ne disparait pas. Un système en tant que tel n’a ni entrée ni sortie, contrairement aux machines cybernétiques même complexes ; confronté à son environnement, voire « irrité » par lui, il ne peut lui opposer que sa clôture fonctionnelle et informationnelle et que ses propres réponses internes. Mais c’est par sa clôture même qu’il est sensible à son environnement et donc, en quelque sorte, ouvert. Tout système dépend de son environnement et sans couplage, irritations et interpénétrations avec d’autres, est voué à la disparition. A noter qu’il n’y a évidemment pas d’environnement en général ; il n’y a d’environnement que d’un système particulier[2]. Ainsi, les systèmes sociaux dépendent d’un élément important de leur environnement : les systèmes psychiques et les consciences. En effet, les systèmes sociaux n’ont pas d’état de conscience et ne savent que communiquer. Les systèmes psychiques, quant à eux, ne communiquent pas mais, à leur tour, pour produire et reproduire ce qui les caractérise, leurs états de conscience, dépendent de leur environnement biologique immédiat, les corps qui, à leur tour, traitent leur environnement matériel et énergétique pour leur propre autopoïèse. Inutile de préciser que systèmes psychiques et systèmes biologiques humains dépendent étroitement des systèmes sociaux. La communication et la conscience véhiculent, chacune à leur niveau, de la signification, alors que les systèmes biologiques ne véhiculent que de la vie. Il y a donc une rupture entre systèmes vivants d’une part, et systèmes psychiques et sociaux d’autre part (Luhmann 2005, p.65). Comme l’écrit un disciple de Luhmann, Teubner, « On peut parler de systèmes psychiques comme de systèmes de sens autopoïétiques d’un nouveau genre par rapport au système nerveux », leurs unités élémentaires étant des « actes mentaux […] » avec « leur enchaînement cyclique. La société présuppose un niveau d’émergence plus avancé. Elle ne peut se constituer comme un système autopoïétique de second degré, au départ d’individus humains, … [contrairement, fait remarquer l’auteur en note, à ce que soutiennent Maturana et Varela]… En effet, la « rencontre » de systèmes psychiques fait apparaître un nouveau niveau d’émergence, qui se forme dans un enchaînement de communications ». L’auteur conclut que l’on ne peut «  comprendre l’émergence des réseaux de communication » que sur « l’arrière-plan de la séparation de différents niveaux d’émergence (autopoïèse organique, neuronale, psychique ou sociale) » (Teubner 1994-1996, pp.270-271).

 

2-/ La société différenciée 

Pour en revenir aux systèmes sociaux, Luhmann en distingue trois grandes catégories : les interactions, les organisations et les sociétés, premier niveau d’émergence systémique à partir du sociétal (Luhmann 1995, p.2, 2005, p.65, Seidl 2005, p.25). On laissera ici de côté les interactions et les organisations pour nous intéresser aux sociétés. En l’occurrence, avec la modernité, le pluriel « sociétés » est remplacé par le singulier : la société moderne comme système unique mondialisé, « l’unitas multiplex (Luhmann 1997, pp.7-31). A ce propos, Luhmann note, qu’avec la modernité, une émergence remarquable se fait jour. Il s’agit de la différenciation en sous-systèmes fonctionnels autonomes comme l’économie, la politique, le droit, l’éducation, l’art, la science, la religion, la santé, les mass-médias, le sport, la technique…etc. L’ordre stratifié et religieux traditionnel a laissé place à un ordre acentré, la religion étant ravalée au rang de sous-système différencié sans privilège particulier[3]. Chacun de ces systèmes « traite » avec un médium de communication particulier fonctionnant comme un réducteur d’incertitude et un producteur de confiance dans les diverses situations de « double contingence », soit de communication sociétale entre Ego et Alter, la communication étant, on vient de le voir, le mode même d’existence et de reproduction de la société comme système. Ces médiums dits « de communication généralisée », codés selon le mode binaire oui/non, sont respectivement la monnaie, le pouvoir, la légalité, l’éducabilité (au sens où sont socialement arrêtées et construites les âges, situations et modes de formation), le beau, la vérité scientifique, la croyance, la maladie, l’information (au sens de news)…etc. On doit comprendre d’emblée que nul système fonctionnel n’est viable isolément et que sa clôture opérationnelle doit se combiner à une sensibilité  aux interférences et « irritations » venant de son environnement, les autres systèmes fonctionnels et le système sociétal dans son ensemble. Mais, à ces irritations, il ne peut répondre que dans son code, dans sa logique fonctionnelle. Corollairement, des éléments concrets comme des événements ou de la communication sociale relèvent de plusieurs systèmes. Ainsi, une relation contractuelle occasionnelle est à la fois une interaction humaine mais aussi juridique (le contrat) et économique (le mouvement de fonds). Les interactions systémiques se traduisent par des couplages et interpénétrations complexes, sans pour autant réduire l’autonomie opérationnelle et fonctionnelle des systèmes ainsi couplés et s’interpénétrant. Tout au plus, cela peut donner naissance à des systèmes émergents de second, troisième ou nième niveau.

 

3-/ L’État et le système politique

Il s’agit maintenant d’en venir au système politique, à son rôle dans le jeu intersystémique. En premier lieu, on sait maintenant que l’État et le système politique ont à traiter ou gérer le medium pouvoir c’est-à-dire la réponse à la question : qui ou quoi est fondé à décider tel que ces décisions s’imposent à tous ceux qui sont du ressort de ce décideur ? En effet, parmi les premières questions qui se posent à un groupe humain est celle de sa différenciation d’avec ses voisins et donc celle de ses limites : où commence l’autre, l’étranger ? Mais cette première question est étroitement corrélée à cette autre : qui, dans ses limites, décide et comment ? Il va de soi que les réponses ont été et sont, historiquement, multiples, confuses, souvent contradictoires et chargées de violence ouverte ou contenue et toujours paradoxales comme dans le cas des diverses formes de démocratie qui maintiennent la distinction entre gouvernants et gouvernés tout en affirmant contradictoirement que c’est le peuple qui gouverne[4]. Il va de soi aussi que, tant que la réponse est incertaine ou disputée, c’est le désordre et la violence qui règnent, l’incertitude et la complexité étant à leur maximum. On connaît là-dessus la réponse de Hobbes.  

La forme moderne du politique hérite du modèle de l’État dit « westphalien », territoire continu et unifié à l’intérieur de frontières précises. Ce modèle né sous les monarchies européennes plus ou moins absolues s’est combiné avec le parlementarisme et le couple inséparable de la majorité qui gouverne et de la minorité qui est dans l’opposition, l’alternance des positions étant, en principe, la règle. Il en est résulté l’inséparabilité des notions d’État et de politique dans la société moderne. Qu’est-ce donc que cet « État » qui ne désigne rien de précis mais fonctionne comme un très fort attracteur-émetteur sémantique ? Et qu’est-ce donc que ce couple de l’État et de ce qu’en France on appelle avec emphase le politique ? L’État est, en termes luhmanniens, l’autodescription du système politique. Comme toute autodescription, elle réduit la complexité du système qui s’autodécrit. Cette autodescription est issue de l’évolution historique occidentale et des développements de la philosophie et de la science juridiques et politiques mais aussi économiques : en une sorte de division du travail, chez Hegel, l’État représente l’universel face à la société où règnent, le particulier, les intérêts privés, soit ce qu’Adam Smith a nommé le monde de la main invisible. L’État désigne, de manière ramassée, tout ce qui n’est pas la diversité et la concrétude complexes du sociétal et, partant, tout ce qui est censé régir de haut cette contexture. Mais, finalement, où commence et où finit l’État, dont le concept est encore fondé, dans la Constitution, sur son opposition à la société civile ? Si l’on y regarde d’un peu près, cette opposition n’est pas si pertinente et la société civile est une autodescription plus connotative que vraiment explicative. On admet que l’État désigne ce qui engendre des décisions qui s’imposent à tous. Sont ainsi classés sous sa rubrique les gouvernants, les ministères et toute l’administration publique. Mais quid des chambres haute et basse. Quid des unités décentralisées ou fédérées comme les Länder allemends, les Cantons suisses ou les Etats fédérés aux Etats-Unis ? L’État de droit, fondé sur une constitution, est devenu le modèle d’exportation de la modernité politique et des architectes et stratèges plus ou moins heureux du « State building ».

Comme l’État est censé représenter quelque de central dans une société acentrée, on a à faire face au paradoxe du politique : il fait partie avec, entre autres, la religion, de ces systèmes qui maintiennent l’illusion d’une centralité transcendante, illusion que montrent bien les antinomies codées comme le politique/la politique, l’État/la bureaucratie, l’État/l’administration, l’État/le gouvernement, le militant/l’arriviste, le service public/l’ambition personnelle, l’intérêt général/les intérêts particuliers etc. Mais l’État n’est pas une description pertinente de la complexité du système politique. En se décrivant ainsi, le système politique se trouve face à un paradoxe qui, selon Willke, tourne à la tragédie, puisque la figure de l’État comme opposé  à la société civile se trouve pris dans un redoutable « double bind ». Il fait l’objet, en effet, d’attentes contradictoires : « Représenter le sommet hiérarchique de la société, en sorte d’être capable de diriger et gouverner la société ; et, en même temps, renoncer à prendre des décisions autoritaires pour ne pas interférer avec l’autonomie  et l’auto-organisation de la société » (Willke, 1986, p.455). Il reste à noter une des caractéristiques curieuses du système politique : comme tous les systèmes fonctionnels, il est un sous-système différencié de la société comme système mondial unique ; mais, pour fonctionner, il doit en outre se différencier en territoires, les frontières étant des limites systémiques des sous-systèmes territoriaux du système politique mondial (Luhmann 1982). Cela renforce la complexité du système politique lui-même dont les formes territoriales sont plurielles et sont (ou ont été, même en Europe Occidentale) fort peu conformes au modèle de la démocratie parlementaire. Mais de quelle démocratie parlons-nous ici ? Certainement pas de la « souveraineté du peuple sur le peuple », car on assisterait à une « autoréférence court-circuitée… ». Il est évident qu’il y a toujours de la souveraineté et du pouvoir. De même, il est parfaitement invraisemblable d’assimiler la démocratie au « principe selon lequel toutes les décisions doivent être prises de manière participative »[5]. (Luhmann 1987b-1999, pp.164-165) La démocratie moderne admet que le sommet de la société ne peut plus être représenté par aucun système fonctionnel, pas plus le système politique que le système économique. La solution est de coder le système politique par la différence entre le gouvernement et l’opposition et par l’alternance. La modernisation est un processus critique assez chaotique mais la modernité demeure, à tort ou à raison, comme référentiel de l’évolution sociétale, sans qu’on puisse pourtant en déduire une téléologie.

 

 

4-/ Le système politique aux prises avec la différenciation sociétale : l’État surmené

Les crises sociales, politiques et économiques du 20e siècle ont accru les tâches du système politique en même temps que la différenciation sociale s’accentuait : les agendas de Louis XIV ou de Frédéric II étaient moins chargés que ceux de nos gouvernants contemporains. Si le droit et l’économie amorçaient depuis quelques temps leur différenciation, la religion, la coutume et les hiérarchies sociales régissaient la vie quotidienne. Les tensions entre le politique et le religieux de même que les tensions entre le religieux et la réflexion scientifique sont, à l’âge classique, autant de prodromes de la différenciation. Tout cela pour marquer l’accroissement de complexité de la société. La complexité n’est pas tellement et seulement définie comme l’accroissement du nombre et de la combinaison des structures, composants et variables d’un système : c’est avant tout et surtout l’absence d’information d’un système clos sur un autre système clos et le fait que l’autonomie et la clôture des systèmes observant et observés oblige le système observant à une double opération : produire lui-même l’information par modification de son état interne ; réduire sa propre complexité en produisant un modèle simplifié du système observé sur la base de sa propre logique fonctionnelle. On entrevoit déjà la difficulté de conduire des politiques publiques.

Ces dernières visent à peu près tous les domaines fonctionnels pris en charge par les sous-systèmes : l’économie, le droit, l’éducation, l’art, la science, la religion, la santé, l’information et les médias de masse, le sport, etc. On doit ajouter que le système politique doit également se préoccuper de son environnement interne, sa propre administration. Il est vrai que, dans certains États modernes, les politiques publiques laissent plus d’autonomie à des domaines comme le religieux, l’éducation, l’information ou la culture. Il reste que tout système politique est confronté tout d’abord à sa propre complexité (Padioleau 1982) et que l’on assiste au développement de politiques publiques qui touchent directement ou indirectement le droit, bien évidemment, l’économie, l’éducation, la santé…etc. Mais, ce faisant, le système politique et ses sous-systèmes territoriaux n’échappent pas à la difficulté constituée par la complexité et l’autonomie de leur environnement : la société mondiale comme système et les autres systèmes fonctionnels. Pas étonnant que l’on ait pu diagnostiquer récemment « l’impuissance publique » (Olivennes/Baverez 1989 ; Mafféi/Amenc, 2009). Qu’on se rappelle la déclaration désabusée de Lionel Jospin, alors premier ministre, en février 2002, à propos de licenciements dans les entreprises Michelin : « L’État ne peut pas tout » (L’Express 08/02/2001).

L’analyse de cette impuissance que propose Luhmann est que le système politique pas plus que ses « partenaires » ne peut « entrer » dans un autre pour en prendre les commandes sauf à y introduire sa propre logique fonctionnelle, celle du pouvoir et ainsi le paralyser et engendrer des processus de tératogenèse (Baslé 2002, Hayoz 1997). A ce titre, les régimes dits à tort ou à raison totalitaires étaient des régimes de modernisation confrontés à la différenciation fonctionnelle imposée par la modernité, différenciation fonctionnelle qu’ils engendraient eux-mêmes par leur tentative de modernisation autoritaire. Les régimes post-totalitaires comme celui de la Chine sont confrontés aux mêmes problèmes (Le Monde 9 septembre 2010, p.16[6], Libération 9 septembre 2010, p.8[7]).

Un premier problème qui se pose au système politique c’est qu’il est moins bien armé que ses « collègues » dans le processus de mondialisation qui n’est qu’un des avatars du processus constant, récursif et hasardeux de modernisation : l’art, la science, la religion, le sport voire la médecine semblent s’adapter assez aisément, voire profiter de la situation.  Le droit a, certes, plus de difficulté, mais on perçoit des signes d’évolution en ce sens. Quant au système économique, il est comme un poisson dans l’eau, comme Marx l’avait pressenti. En revanche, l’ouverture au marché mondial, les différents modes de dumping social, fiscal, technologique ont rendu impuissantes les politiques publiques de relance économique et d’activation de l’emploi. Le système économique est comme le vent de l’évangile : il souffle où il veut. La globalisation lui a donné une formidable opportunité. Après les utopies du tout politique ou les perspectives plus raisonnables de l’économie mixte à la française, de l’économie sociale de marché à l’allemande et leurs variantes britannique ou scandinaves, ce fut le retour, tout aussi utopique, du tout marché, du tout entreprise. Le plus intéressant est que ce fut le système politique qui orchestra ce retour. Le système politique s’est, en même temps, çà et là, lui-même démuni des outils de politique économique tant conjoncturelle que structurelle dont il disposait : politique monétaire et budgétaire, politique industrielle avec l’économie mixte. Tout cela a pu donner un renouveau à l’increvable anticapitalisme qui a pris la forme d’une critique tout azimut du libéralisme, par une confusion entre libéralisme, néo-libéralisme et ultra-libéralisme : ce dernier connaît une carrière médiatico-démoniaque qui ne se dément pas. C’est méconnaître totalement la société moderne que d’imputer nos malheurs (mais aussi ce que identifions comme progrès) à l’un des systèmes fonctionnels de la société et non à l’évolution historique contingente qui nous a conduits à la différenciation sociétale[8], évolution et différenciation que nous ne pourrions contrer sans d’épouvantables catastrophes.

 

5-/ Le système économique

 

Pour mieux éclairer tout cela, il faut en revenir au système économique. Qu’est-ce qui le caractérise ? Son médium, c’est la monnaie et l’opération élémentaire qui en résulte est paiement/non paiement. Comme tout système, le système économique a pour finalité sa propre reproduction. L’unité élémentaire étant le paiement, le système se boucle sur lui-même par l’autorenouvellement des paiements. Paiement et non-paiement s’impliquent et le non-paiement est un événement économique tout autant que le paiement. Le paiement transmet l’argent non conservé par celui qui paie et, par là-même, la liberté de choix de payer ou ne pas payer, à l’inverse du non-paiement où l’argent est conservé pour un choix ultérieur entre paiement et non-paiement.

Le paiement (et son contraire) est autonome par rapport à la marchandise : un flux de monnaie n’entraine pas forcément un flux inverse de marchandises[9]. Ce qui maintient la dynamique de l’enchainement des opérations élémentaires, ce ne sont pas les besoins. On sait bien que le système économique n’est pas défini par la fonction de satisfaction des besoins. En admettant que l’on sache de quoi on parle à propos de besoins, les exemples ne manquent pas qui montre que le système économique satisfait plutôt mal, même dans des pays développés, certains besoins jugés prioritaires comme le logement. Ce qui dynamise et maintient le système, c’est que certains paiements sont effectués dans l’attente d’une possibilité accrue de paiement futur. Ce faisant, le système réinjecte une finalité qui renforce sa finalité propre et en même temps, se projette dans le futur. On a localisé ici le profit. Sans le profit, le processus ne pourrait se poursuivre. Le profit permet ainsi une autorégulation indépendante des mobiles et des conditions sociales au contraire de la réciprocité. Ainsi, « socialement, le système devient indépendant de la réciprocité et ainsi indépendant « de conditions qui sont très fortement susceptibles d’être influencées par le rang social des gens concernées » » Luhmann cite ici un anthropologue d’origine autrichienne, Thunwald (1869-1954) – un des pionniers de l’anthropologie économique et juridique – et poursuit « Ce n’est que cette différenciation par rapport à la réciprocité, normalement attendue, qui rend l’économie autonome, à savoir capable de s’autoréguler »[10]. Comme on le voit, le système économique, comme tout système clos, n’a d’autre but que sa propre reproduction, et aucun autre objectif, «  car cela signifierait qu’une fin est indiquée, et si cette fin était atteinte, l’économie interromperait ses opérations » (Luhmann 1987c-2001, p.35).

S’il y a des paiements, il faut des prix pour que les partenaires puissent anticiper et communiquer. Les prix dépendent de l’interaction des partenaires et des organisations économiques (mais aussi non économiques) qui interviennent dans les processus de paiement, l’ensemble formant un cercle autoréférentiel et un miroir qui empêche de réduire sa complexité. Comme l’écrit Luhmann, « ce que l’on fait dépend, entre autres, de ce que l’on fait ». Et d’ajouter ; « Comme tout effet de miroir, celui-ci repose … sur l’absence de transparence, à savoir l’absence de transparence de la complexité indéterminée » (Luhmann 1987c-2001, p.48), c’est-à-dire qui maintient un irréductible que nulle organisation ne saurait contourner ou absorber. Le marché n’est pas vu de la même façon par les différents partenaires : la rareté se présente pour les vendeurs comme une pénurie de consommateurs, alors que pour la plupart des consommateurs, la rareté se présente comme pénurie de monnaie et comme nécessité de se refinancer par une activité de travail salarié.

On a exposé jusqu’ici, le côté fermé du système. Mais, à partir de là, en tant qu’il est ouvert, le système économique est sensible à toutes les raisons et motivations de paiement, même si, pour se perpétuer, il doit sélectionner par sa fermeture, celle du profit, la plus neutre, pour reproduire sa structure interne. Mais, cela acquis, les paiements s’enracinent dans les besoins et la rareté, tant dans la synchronie que dans la diachronie. Pour ce qui est des besoins, on en sera réduit à une esquisse : le besoin est, tout d’abord, signe de pauvreté et hors économie pendant les phases initiales de la différenciation économique ; quand il s’amarre à l’économie, il s’agit d’abord des biens de luxe et ensuite des besoins en moyens de production. Pour l’essentiel, les besoins de la masse des salariés sont hors économie ou à sa marge. Cette myopie du système économique sur lui-même a failli causer sa perte : la grande crise, comme l’a montré Keynes, avait pour origine essentielle la mévente des biens de consommation de masse, faute de pouvoir d’achat de ladite masse. On constate in fine que les besoins sont « re-traités » par le système économique. Pour ce qui est de la rareté, elle apparait d’abord sous la forme d’une concurrence pour l’accès aux richesses ; elle apparait ensuite au titre de la difficile régulation entre la rareté des biens et services et la « rareté artificielle de la monnaie….C’est pourquoi la fonction de l’économie doit être remplie par le conditionnement des relations entre ces deux raretés donc surtout par les prix. » (Luhmann 1984-2001, p.39). Cette rareté s’étend à la dimension temporelle : l’avenir « irrite » en permanence le présent[11]. Et Luhmann de conclure « Le problème de référence de l’économie est celui de l’avenir chaque fois présent….La dimension temporelle et la dimension sociale s’entrecroisent et pèsent réciproquement l’une sur l’autre » (Luhmann 1984-2001, p.39).

On voit bien ici comment le système économique renvoie à lui-même, y compris dans son ouverture aux besoins et à la rareté. Plus même, il est dépendant de lui-même, ce qui est fort dangereux car tout système, laissé à lui-même, développe sa logique aveuglément tout en s’autodétruisant à terme plus ou moins proche. On constate comment, en tant que tel, le système est indifférent aux « vrais » besoins, aux inégalités. Le système économique est, hélas, d’une efficacité redoutable car, son « fonctionnement rationnel, et, en particulier, l’usage rationnel des plus petites différences, finit par entrainer, par l’amplification des déviations[12], des inégalités immenses pour lesquelles il est impossible de trouver un quelconque sens fonctionnel » (Luhmann 1987-1999, pp.47-49)[13].

 

6-/ Le système politique aux prises avec le système économique : l’État surmené

Cette description peu enthousiaste par un auteur que l’on ne pourrait soupçonner d’anticapitalisme reflète à elle seule la sombre réputation du système économique de la société moderne. Les dysfonctionnements du système économique du point de vue des autres systèmes sociaux et du point de vue du système sociétal, territorialisé ou non, ont provoqué une ample critique et production intellectuelle avec ses traductions en organisations, mouvements allant du réformisme aux actions politiques violentes, le tout rassemblé sous les bannières du socialisme et du communisme. De l’analyse du système économique, certains théoriciens du socialisme comme Marx et Rosa Luxemburg ont conclu que la société moderne trouvait sa détermination ultime et quintessentielle dans le système économique. En effet, selon Marx, « dévoiler le mouvement économique de la société moderne » c’est « découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement » (Marx, 1867-1963, p.550). De là, ces théoriciens ont prophétisé que ce système, sous le nom de mode de production capitaliste et, plus tard, de capitalisme allait irrémédiablement à son autodestruction et à sa mort. Capitaliste et capitalisme sont des modes d’autodescription du système économique, modes d’autodescription nettement connotés négativement et portant en eux, en positif, une description utopique d’une possible société moderne débarrassée de ces dysfonctionnements et qui serait le socialisme. Ce qu’on a appelé l’increvable anticapitalisme s’est trouvé récemment un ennemi, l’ultra-libéralisme. On reviendra sur le libéralisme. Ce que l’on peut dire, c’est que le principal manque de cette description en termes de capitalisme est qu’elle omet l’essentiel : la différenciation sociétale et, en particulier « l’autonomie du système économique qui ne réagit à des conditions extérieures qu’en fonction de ses structures et de ses opérations propres » (Luhmann 1994-1997, p.487). La société moderne ne se ramène ou ne se résume pas à son économie. Il reste que l’anticapitalisme de même que les tentatives politiques qui s’en sont inspiré sont des sémantiques et des autodescriptions inhérentes à la société moderne, autodescriptions qui ne disparaitront pas de sitôt de la scène sémantique et idéologique, malgré le démenti des tentatives catastrophiques du système politique d’ »entrer » dans le système économique et de mettre « la politique au poste de commandement » (Mao Zedong). Pour des raisons finalement assez explicables, parmi lesquelles la disparition ou, tout au moins, la décomposition des classes antagonistes – selon le descriptif marxiste – sous leurs formes traditionnelles, l’anticapitalisme s’est mué en idéologie anti-marché, le marché étant identifié au libéralisme.

Les différentes variantes du libéralisme économique déclinent les autodescriptions adverses ; le plus curieux est que le libéralisme, comme valeur morale et politique est, inconsciemment ou non, partagé par l’immense majorité de la population. Qui serait, maintenant, contre la liberté de la presse, d’opinion ou d’expression ? Le terme libéralisme est un des termes les plus chargés et les plus ambigus qui soient. Il est heureux qu’il revienne au devant de la scène intellectuelle[14]. On s’en tiendra ici au libéralisme économique dans sa forme la plus affirmée, le néo-libéralisme de F.Hayek (1973-1995 ; 1976-1995 ; 1979-1995), bien conscient de la réduction ainsi opérée. Il est incontestable que cet auteur a apporté des éclairages très pertinents sur le fonctionnement du marché par l’information et la communication (Hayek 1945-1986) et analysé finement la « présomption fatale » des prétentions du tout politique (Hayek 1944-1946 ; 1988-1993). Mais le néo-libéralisme de Hayek échoue à expliquer l’auto-constitution de la société moderne parce qu’il ne pense pas sa différenciation, fait trop confiance à l’évolution des « ordres spontanés », ne voit pas que l’ordre économique dit « spontané » est un complexe d’ordres produits non seulement par les interactions d’unités élémentaires, mais inévitablement aussi par les interactions d’unités organisées de plus ou moins grande dimension, dont les organisations à fonction politique comme l’État. On peut se demander si l’idéal hayekien ne serait pas une société entièrement confiée au marché et au Droit, soit au sous-système économique strictement décentralisé en unités élémentaires et au sous-système juridique et pratiquement sans sous-système politique.

En conséquence de sa vision du politique, la pensée de Hayek est myope sur le caractère inévitable de la gestion fonctionnelle du médium pouvoir. Le politique ne peut disparaitre pour laisser place à la magistrature organisatrice impassible du « nomos » : il est aussi un agent actif de décisions contraignantes et donc d’arrêt de l’indécision et de la complexité collectives puisqu’il n’est jamais étranger à l’organisation bancaire et à l’autoproduction de la confiance par un « arrimage » sur une monnaie, soutenue par un système bancaire avec un prêteur en dernier ressort et, en principe, un État souverain[15]. La bévue sur la fonction du système politique conduit, entre autres, à la théorie aberrante du « free banking » (Hayek 1976), laissant intégralement au marché le soin d’élaborer le médium monnaie, ce qui aboutirait à une asphyxie tautologique, le marché étant vainement à la recherche de lui-même sans pouvoir s’objectiver dans des prix faute de médium dont il serait vainement à la recherche. Sans médium, donné paradoxalement de l’extérieur et de l’intérieur par couplage des systèmes économique et politique, on sombrerait dans l’effondrement panique où la confiance a disparu. Qu’il suffise d’évoquer les exemples historiques d’hyperinflation et la crise financière mondiale toute récente. Tout cela pour dire et redire le nécessaire couplage et l’inévitable interpénétration des systèmes politique et économique. Comme l’écrit Luhmann, en matière d’analyse économique « une théorie du marché devrait être mise au centre de la réflexion », et en cela il rejoint Hayek, tandis que « les possibilités d’utilisation du médium argent, c’est-à-dire…l’organisation bancaire devraient être mises au centre de l’analyse… » (Luhmann 1994-1997, p.487), et en cela il s’en sépare. Il faut s’y faire, « le système politique … [doit] … supporter d’exister à côté d’un voisin aussi désagréable » (Luhmann 1994-1997, p.488). La solution, utopique et inévitable, c’est de tenter de faire vivre ensemble libéralisme économique (ou, si l’on veut, capitalisme) et socialisme.

Ainsi, les dysfonctionnements du système économique ont obligé le système politique, tout d’abord à en compenser les effets sociaux néfastes, ensuite à relancer la machine du circuit des paiements. En même temps, on s’apercevait qu’on ne pouvait se passer du système économique et de son environnement interne, le marché, ce porteur de « complexité indéterminée ». Des débats se sont ensuivis : l’aile modérée du socialisme avec des alliés dans le christianisme social a opté pour la réforme, tandis qu’une tradition anti-interventionniste vivace s’est maintenue. Il n’importe : les crises économiques et sociales du 20e siècle ont provoqué, d’une part, l’intervention publique massive dans l’économie dont Keynes est l’ancêtre éponyme mais non le véritable initiateur et, d’autre part, le développement de diverses variantes d’État providence, de social-démocratie et d’économie sociale de marché[16], qui sont les différentes formes de ce que Luhmann appelle la « coexistence du système économique et du système économique » par « l’utopie politique » (Luhmann 1994-1997, p.488). Ces crises dont la dernière se prolonge encore ont fortement surchargé les agendas du système politique et continuent de le surcharger. Au risque de personnaliser indument le système économique, on dira que, cyniquement, quand elle devient dépendante d’elle-même et ainsi se met en crise fatale, l’économie « quand elle ne s’en tire pas par-elle-même, fait appel à la politique » (Luhmann 1984-2001, p.37). Tout le monde se souvient des recapitalisations récentes de grandes banques par les finances publiques au Royaume-Uni et aux États-Unis, pays fort peu dirigistes, comme on sait.

On sait que tant la politique économique que toutes ces formes d’État social sont, depuis quelques décennies, dans une crise radicale. De même que le keynésianisme[17] et les théories politiques de l’État interventionniste ont été des réponses à la grande crise qui mettait à mal les descriptions économiques et politiques traditionnelles, de même, avec la mondialisation et la longue crise de l’économie occidentale, l’autodescription du politique et de l’économie est passé à la critique du keynésianisme, à la critique dite « néolibérale » de l’État interventionniste et à toutes les réflexions sur une action et des politiques publiques plus efficaces et adaptées à la complexité du moment. A noter l’engouement passé d’une partie de la gauche européenne pour la libéralisation du système bancaire et financier et la « troisième voie » blairiste. On le voit, le bouleversement de la contexture a entrainé une incertitude sur les anciens paradigmes et nourrit un débat et un clivage renouvelés chez les économistes[18].

Contrairement aux idées reçues en la matière, économie ne rime pas avec décentralisation des décisions et absence de planification : aux premières  phases de développement et de croissance économique une intervention centralisée publique a pu être efficace comme en Corée, au Japon et l’est sans doute encore (mais pour combien de temps ?) en Chine depuis l’ère Deng Hsiaoping. A l’inverse, politique ne s’identifie pas avec organisation centralisée et unité de décisions au sommet. Le politique est traversé de communications et de décisions contradictoires : même si la majorité gouverne, l’opposition communique politiquement et charge indirectement l’agenda gouvernemental présent et futur. En outre, on est encore dans le politique quand les États fédérés des États-Unis, les Länder allemands et les Régions de France conduisent des politiques publiques et communiquent.

Les débats interminables au sein des économistes et des politistes  sur le couplage et l’interpénétration des systèmes économique et politique témoignent de la difficulté d’y voir clair et combien peuvent paraitre choquants les résultats du fonctionnement sociétal du point de vue de certaines valeurs. On sait que les résultats considérés comme négatifs sont, à tort, imputés au seul système économique alors qu’ils sont les effets à la fois contingents et nécessaires de la modernité. Les recherches et réflexions sur la justice et l’équité qui vont de la philosophie à l’analyse économique la plus formalisée (Rawls 1971-1987 ; Fleurbaey 1996 ; Sen 2009-2010) témoignent de l’acuité des problèmes soulevés : les descriptions auxquelles les uns et les autres se livrent sont certes marquées au coin du souci scientifique mais sont aussi largement connotées de préférences morales et idéologiques, la morale et l’idéologie jouant ici une fonction efficace de réducteur ou plutôt, d’économiseur de complexité. Sur ce point, tous les économistes et tous les politistes sont à la même enseigne, y compris, bien évidemment, l’auteur de ces lignes.

Sauf une minorité, les économistes partisans d’une plus forte intervention de l’État, ne récusent pas le marché. Mais, comme les enfants, ils voudraient bien la confiture sans le pain. Cette idée est clairement exprimée dans l’article cité note 14 ci-dessus qui plaide pour « Le retour de l’Etat régulateur ». Nous avons besoin, selon l’auteur Ph.Aghion (2010), « d’un État intelligent qui…préserve  et améliore la flexibilité et la créativité du marché tout en orientant ces qualités vers des objectifs socialement souhaitables » (Le Monde 6 juillet 2010). Qui pourrait vouloir le contraire ? N’est-on pas ici dans l’utopie dont parle Luhmann à propos de l’économie sociale de marché : « Cette formule indique que l’on veut et que l’on peut réaliser en un seul système les objectifs du système capitaliste et ceux du système socialiste » (Luhmann 1994-1997, p.488). Mais le marché reste marqué par sa complexité indéterminée, source d’innombrables effets pervers et d’effets d’aubaine en cas d’intervention, qu’il s’agisse des 35 heures, des niches fiscales ou de la prime à la casse. On sait enfin non seulement qu’un autre sous-système fonctionnel ne peut prendre le commandement du système économique mais aussi que ce dernier ne peut, pas plus qu’aucun sous-système fonctionnel, être piloté par une organisation puisqu’il ne peut se ramener à une unité organisée.

La question se résume ainsi : y a-t-il possibilité malgré tout d’une régulation économique publique ? Cette question est faussement claire, car un faux sens voire un contresens peut s’y nicher. Par régulation, les économistes et politistes français entendent la trajectoire, l’évolution d’ensemble d’une économie nationale (voire plurinationale) où les éléments, les structures et l’ensemble restent dans l’ordre du maitrisable par des politiques publiques appropriées. On est ici dans la modélisation des systèmes dynamiques, vus comme des machines cybernétiques complexes. Il est vrai que des crises peuvent survenir avec des degrés de gravité plus ou moins élevés qui peuvent rendre la régulation publique plus problématique. Cela pourrait conforter ceux qui pensent qu’en des temps moins tourmentés, on pourrait revenir à la bonne vieille économie mixte et à l’État régulateur. Ces combinaisons ne sont certes pas impossibles, mais uniquement dans certains contextes.

De son côté, l’acception anglo-saxonne entend plus modestement par régulation une réglementation publique en direction des organisations à vocation économique comme les entreprises et les banques et une surveillance de leurs interactions, marchandages et fonctionnement. Le débat reste ouvert, mais quel que soit le contexte et ce qu’on appelle l’ »idéologie dominante » contextuelle, partout l’État est appelé à la rescousse soit lorsque par leur stupidité ou leur cynisme les grandes banques ont mis en danger toute l’architecture qui organise et gère l’émission du médium du système, soit parce que la crise de l’emploi et toutes les autres crises des systèmes à la fois synchroniques et diachroniques de compensation des paiements pour les risques sociaux et les retraites provoquent des réactions fort compréhensibles. On peut reconnaitre que l’infortuné système politique est profondément perturbé et « irrité » par un « voisin désagréable » (Luhmann 1994-1997, p.488), le système économique, lequel exige à la fois des États la relance économique, la réduction des déficits publics et le remboursement des dettes souveraines.

Cela dit, quoi qu’en pensent les tenants de l’État minimal, les dirigeants politiques des plus grandes puissances se réunissent régulièrement pour discipliner et règlementer les marchés financiers, même si ces rencontres de montagnes n’accouchent que de souris. Les raisons de l’échec de ces rencontres tiennent plutôt à la politique. Cependant, même les plus « libéraux » voudraient les avantages du système économique sans ses inconvénients et ses symptômes bipolaires, et souhaiteraient que soient compatibles la prospérité la moins inégalitaire possible et la liberté du marché. Certes, au pays de la « free entreprise », on reste fortement attaché au principe de libre initiative, plus ou moins certain que chacun sera riche un jour. Mais les crises sociales et la paupérisation des classes moyennes sont en train d’entamer ce credo. En réalité, la question ne se pose plus guère en termes d’opposition entre interventionnisme et non-interventionnisme. Tous les États des pays développés interviennent.

On constate finalement que, du fait même des performances élevées des économies développées depuis la deuxième guerre mondiale, « l’attente d’un bien-être croissant est devenue tellement monnaie courante que, dans une période de récession, mais également lors des restructurations pour des raisons économiques, on attend que la politique y remédie. Et la politique ne peut s’empêcher de dire : « je peux le faire » » (Luhmann 1994-1997, p.487). Cela reste vrai, quelle que soit la majorité au pouvoir. Et malheur à celui qui dit la vérité, comme Lionel Jospin : « L’État ne peut pas tout » (L’Express 08/02/2001). Dès lors, le politique ne peut que fuir « dans des utopies. Cette fuite dans l’utopie vaut non seulement pour la politique du gouvernement en place … Elle vaut encore plus pour la politique de l’opposition, pour la politique des mouvements sociaux et pour tous les autres souhaits qui sont adressés à la politique : « ils pourraient si seulement ils voulaient »[19] » (Luhmann 1994-1997, p.490). Et Luhmann conclut : « L’utopie est la forme par laquelle on copie le caractère non maitrisable de la société en l’introduisant au sein du système politique » (Luhmann 1994-1997, pp.490-491). Il y a une continuité et un dégradé des utopies entre le tout économique et le tout politique : elles font parties des autodescriptions de notre société, toutes fondées sur la conviction que l’on pourrait remédier à ce qui est vécu comme dysfonctionnement si seulement on laissait le marché le plus libre possible avec un état minimal ou si seulement on revenait à un bon et intelligent État régulateur (Aghion 2010). Mais, in fine, habitués que nous sommes à ne pas supporter qu’un problème ne soit pas résolu, angoissés devant l’avenir sombre que nous promettent les dégradations de l’environnement, exaspérés par le moindre projet local qui nous dérange, révoltés par les inégalités et l’exclusion sociale, soucieux de la sécurité alimentaire mais énervés par les tracasseries administratives, nous adressons au politique suppliques, protestations et demandes contradictoires et surchargeons, par les canaux les plus divers passant par la majorité ou l’opposition, l’agenda gouvernemental et les programmes de l’opposition. De ce fait, le système politique, surtout en Europe Occidentale, se trouve chargé de résoudre tous les problèmes sans solution et, de ce fait, responsable de tous les maux collectifs. En temps de crise économique, la tâche devient un défi insoutenable. Les tentatives de répondre ou de feindre de répondre aux appels et protestations incessants entraine les effets suivants : le surmenage, l’usure de la communication publique et la nécessité de dispositifs fonctionnels pour gérer la déception de l’opinion publique. Cependant, cette demande et ces pressions se maintiennent, au-delà des désillusions, parce que le politique joue encore le rôle d’émetteur central et ultime de confiance tout en faisant l’objet d’une défiance constante. Un des facteurs les plus déterminants du surmenage diagnostiqué ce serait  quelque chose comme la « pesanteur démocratique », c’est-à-dire ce mélange de demandes et de protestations qui pèsent constamment sur l’action publique[20]. L’État en vient ainsi à s’enliser dans la complexité qu’il produit et à s’écarteler dans les contradictions. Quelles décisions prendre, quelles décisions annuler ou reporter, quelles décisions ne pas prendre, et tout cela dans quels chemins décisionnels complexes ? Comment gouverner le taux de croissance, le taux de chômage, le taux de change et le coût du crédit ? Voilà notre État entre l’indécidable qui devrait être décidé et l’ingouvernable qui devrait être gouverné : tout ce qu’il faut pour un bon surmenage !

 

Références

 

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Teubner Gunther, 1990-1996, « L’hypercycle en droit et dans l’organisation » dans Teubner 1994-1996, pp.235-265

Teubner Gunther, 1994-1996, Droit et réflexivité : Paris, Bruylant, L.G.D.J.

Varela Francisco J., 1980-1989, Autonomie et connaissance : Paris, Éditions du Seuil (original anglais : Principles of Biological Autonomy : New York, Elsevier North Holland)

Willke Helmut, 1986, « The Tragedy of the State » Archiv für Rechts- und Sozialphilosophie, Vol.72, n°4, pp.455-467

L’Express du 08/02/2001).

Der Spiegel du 1/9/2010 (d’après Presseurop : http://www.presseurop.eu/fr/article/328101-1)

Libération du 9/9/2010

Le Monde du 9/9/2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

[1] On trouvera des définitions plus précises et plus développées chez Maturana (1974, p.162) et Varela (1989, p.45). Luhmann se réfère ici explicitement à Maturana.

 

[2] « Les systèmes autopoïétiques sont des systèmes fermés dans la mesure où ils ne peuvent pas tirer de leur environnement ce qu’ils utilisent comme unité pour leur propre reproduction (à savoir : leurs éléments, leurs processus eux-mêmes). Ce sont néanmoins des systèmes ouverts dans la mesure où ils ne peuvent accomplir cette autoreproduction que dans un environnement, par différence par rapport à un environnement… » (Luhmann 1984-2001, p.28)

 

[3] « On peut décrire une société comme fonctionnellement différenciée à partir du moment où elle forme ses sous-systèmes principaux dans la perspective de problèmes spécifiques qui devront dès lors être résolus dans le cadre de chaque système fonctionnel correspondant. Cela implique de renoncer à une hiérarchie fixe des fonctions, dans la mesure où il est impossible d’établir une fois pour toutes que la politique serait toujours plus importante que l’économie, l’économie toujours plus importante que le droit, le droit toujours plus important que la science, la science toujours plus importante que l’éducation, l’éducation toujours plus importante que la santé….Chaque système accorde le primat à sa propre fonction et…considère les autres systèmes fonctionnels – et en l’occurrence la société toute entière – comme son environnement. » (Luhmann 1987c-1999, pp.43-44).

 

 

[4] Excepté, bien entendu, le cas de certaines sociétés étudiées par les ethnologues comme les Nuer du Soudan (Evans-Pritchard 1937-1968) et les Yanomami d’Amazonie (Clastres 1974).

 

[5]A propos de ce dernier point, Luhmann ajoute : « La conséquence en serait une multiplication à l’infini des procédures décisionnelles, une immense télédémobureaucratisation et en fin de compte une opacité des relations de pouvoir qui ne ferait qu’avantager les insiders, les seuls à être conscients de ce phénomène et dès lors capables de voir et de nager dans ces eaux troubles » (ibid)

 

[6] « …la croissance ne peut être durable que si on veille à renforcer les contre-pouvoirs et faire respecter la législation…L’autoritarisme qui caractérise le système chinois a démontré ses vertus lors de la crise financière….Mais les défauts dudit système sont ressortis tout aussi clairement. Le gouvernement central est plus fort que le marché….L’un des plus gros défis que la Chine ait à relever consiste à convaincre sa population de consommer. Or tant que l’État gardera sous contrôle l’essentiel des richesses, les gens ordinaires n’auront pas les moyens de dépenser davantage….La Chine ne peut pas faire l’économie de l’adaptation…Et au fur et à mesure que le Chinois s’enrichira, il exigera davantage de droits politiques… » (Wei Gu)

 

[7] Selon l’auteur de l’article, Ph. Grangereau, Hu Jintao aurait promis « d’étendre la démocratie socialiste », tandis que Wen Jibao de renchérir : « Sans réforme politique, les résultats  de la réforme économique ne seront jamais stables, et l’objectif de la modernisation ne pourra jamais être atteint ». Il ne faut pas se leurrer sur ce qui est désigné ici par « démocratie socialiste » et « réforme politique ». Comme Gorbatchev naguère, les dirigeants chinois veulent concilier l’inconciliable : le monopole du parti et la domination du système politique et la différenciation sociétale.

 

[8] Luhmann, à ce propos, fait les remarques suivantes : « Il apparaît clairement que les aspects positifs et négatifs de son [la société] évolution sont irrémédiablement enchevêtrés et qu’ils sont toujours reproduits par les mêmes conditions structurelles. Le progrès technique mène à des désastres écologiques, qui ne pourront être évités qu’au moyen d’un progrès technique plus avancé et dès lors au prix d’une dépendance accrue à l’égard de la technologie. Le fonctionnement rationnel des systèmes fonctionnels, et en particulier [dans le système économique. LB] l’usage rationnel des plus petites différences, chances et occasions, finit par entraîner, par l’amplification des déviations, des inégalités immenses pour lesquelles il est impossible de trouver un quelconque sens fonctionnel. Cela vaut pour l’économie, donc pour la répartition de la richesse et de la pauvreté, mais aussi pour l’éducation, ou encore pour les perspectives de la recherche scientifique….Dans le même mouvement s’accroît la divergence entre les attentes et les réalités, entre ce que l’on considère comme possible et ce qui finit par se produire réellement….La liste de ces malheurs pourrait encore être allongée…Nous sommes manifestement aujourd’hui seulement en mesure de comprendre…les conséquences de la différenciation fonctionnelle du système sociétal…Nous ne pouvons trouver la cause de nos malheurs dans le seul capitalisme », ni dans aucun autre système fonctionnel seul. « …la cause originaire serait à chercher dans la différenciation fonctionnelle elle-même, c’est-à-dire dans la forme d’un ordre sociétal que nous n’avons ni voulu ni désiré, pas plus que que nous l’ayons planifié à l’avance ou que nous ayons le choix de le remplacer par un autre » (Luhmann 1987c-1999, pp.46-49)

 

[9] Qu’il suffise de penser aux énormes flux de paiements de la sphère financière

 

[10] A ce propos, Luhmann critique Polanyi et sa Grande Transformation, et fait remarquer en passant, que « L’orientation vers l’intérêt propre est tout à fait possible dans les conditions de réciprocité…, alors qu’inversement le critère du profit peut être appliqué de façon purement arithmétique et dépourvu de tout égoïsme » (Luhmann 1984-2001, p.53). On pourrait aussi renvoyer au célèbre Essai sur le don (Mauss 1950-1983)

 

[11] On voit ici l’importance de toutes les réflexions néo-classiques sur l’intérêt comme « prix du temps » et la « dépréciation du futur », de même que l’importance des analyses de Keynes sur la « préférence pour la liquidité » et les anticipations des entrepreneurs (Keynes 1936-1939-1971, ch.13 et ch.15). Les nouveaux classiques ont repris le débat avec les « anticipations rationnelles » (Snowdon/Vane/Wynarczyk 1997, ch.5, pp.209-258).  Et qu’est-que la spéculation sinon la figure-même de l’irritation du présent par le futur ?

 

[12] Luhmann renvoie lui-même au phénomène cybernétique de feed-back

 

[13] Ailleurs, Luhmann fait les commentaires suivants : « Le niveau de performance de la société différenciée et de l’autopoïèse régulée monétairement est une conquête hautement invraisemblable et donc instable. Conditionnée par cela, l’émancipation par rapport à la politique n’est pas supportable, par exemple politiquement… Ces tensions se renforcent du fait que l’économie  remplit certes ses fonctions, mais tend de façon évidente à opérer la répartition de façon inégale, c’est-à-dire à donner davantage aux « riches » qu’aux « pauvres » surtout davantage de crédits et davantage de chances de profiter de la mobilité des placements d’argent. Finalement, la valeur de l’argent est un moyen hautement sensible de résoudre les problèmes de façon manifeste par des inflations et par des désinflations »  (Luhmann 1984-2001, p.41).

 

[14] A signaler, entre autres, deux ouvrages récents : Audard 2009 ; Kévorkian 2010

 

[15] A l’exception notable de l’Eurogroupe. Il serait trop long de développer. Voir à ce sujet la thèse de Julien Broquet (2009)

 

[16] A propos de « l’économie sociale de marché », Luhmann fait les remarques suivantes : « Du point de vue sémantique, cette formule utilise la polyvalence du terme « social ». D’un côté, toutes les communications qui reproduisent la société sont des opérations sociales, y compris les pratiques les plus sauvages du marché et le combat dans une cour d’école, les chantages mafieux ou les communiqués de presse…provenant des centres politiques. Dans cette mesure la formule « économie sociale de marché » est une tautologie. Mais d’un autre côté, le terme « social » contient également en lui une connotation désignant une attitude serviable, gentille, positive à l’égard d’autrui…. A l’aide de cette ambiguïté sémantique, l’utopie politique de l’économie sociale de marché peut se rendre invisible … et se borner à faire des efforts pour résoudre les problèmes quotidiens, grâce à une concertation des parties concernées »  (Luhmann 1994-1997, p.488-489). On peut décliner à l’infini cette gentillesse du social, de l’assistante sociale aux politiques sociales en passant par les préoccupations sociales de certains dirigeants d’entreprise.

 

[17] L’observation de Keynes était que « l’économie de marché …a produit le problème du chômage et le problème du retrait du chômage du mécanisme de marché, sous l’action syndicale et politique. C’est Keynes qui a formulé cette théorie cherchant à réagir à cela » (Luhmann 1984-2001, pp.52-53). Et l’on assiste ainsi  à, ce que Luhmann appelle, à propos de Keynes « l’introduction […dans un système…] d’une théorie de ce système, celle-ci … [devenant ]… la base pour une action pratique en son sein.» Et Luhmann de poursuivre la réflexion : « … Cela doit-il donner lieu à une nouvelle théorie susceptible de décrire un système qui se fonde sur une ancienne théorie et qui discrédite dès lors cette théorie ? » (Luhmann 1987c-1999, p.41). Luhmann fait ici allusion au débat entre keynésiens et néo-monétaristes et autres antikeynésiens à propos de l’inflation de longue durée suite aux politiques d’inspiration keynésienne. En ce sens, toute théorie réflexive « est dynamisée par son propre effet sur le système. Elle ne doit pas amener seulement un progrès dans la connaissance, mais surtout réagir aux changements d’état qu’elle contribue à engendrer » (Luhmann 1987c-2001, p.53).

 

[18] Pour un point de vue nettement interventionniste, on se reportera à l’article de Ph.Aghion (Le Monde, 6 juillet 2010).

 

[19]  Ce discours typique est tenu en particulier par les associations d’insertion sociale, d’aide humanitaire, d’aide aux détenus et aussi, par les professionnels hospitaliers et ceux des CHS.

 

[20]  Un exemple entre mille : le mouvement de protestation au chantier de la nouvelle gare de Stuttgart (Der Spiegel 1/9/2010). Les auteurs de l’article font remarquer : « De nombreux politiques semblent baisser les bras » devant ces mouvements de protestation qui sont minoritaires et défendent parfois les intérêts particuliers de classes aisées

Article n° 5 : L’autonomie : avatars et paradoxes

26 septembre 2010

Journées de l’AFSCET   -  15-16 mai 2010

 

 

Vers une nouvelle systémique ?

 

 

Louis Baslé[1]

 

L’autonomie : avatars et paradoxes

 

 

 

            Autonomie signifie « loi propre » (Varela 1989, p.7). Plus précisément, un récent dictionnaire de philosophie la définit ainsi : « 1. Capacité d’un être vivant à l’autorégulation, au maintien d’une certaine indépendance vis-à-vis du milieu environnant (par exemple, la thermorégulation). – 2. Chez l’homme, en tant qu’être doué de raison la capacité à se donner ses propres lois et à se régir d’après elles » (Thomas dans Blay 2003, p.83b). Cette double définition, donnée comme valable en philosophie générale, est ensuite déclinée en philosophie morale comme suit : « Fait de n’être soumis qu’aux lois que l’on se donne soi-même » (Duflo dans Blay 2003, p.84a).

On peut assimiler la définition numéro 2 de Christelle Thomas (« capacité à se régir d’après ses propres lois ») et celle proposée par Colas Duflo pour la philosophie morale (« se soumettre à ses propres lois ») et l’opposer à la définition numéro 1 de Christelle Thomas (« capacité…à l’autorégulation »). Là, il s’agit de la faculté de se gouverner consciemment et volontairement en tant que sujet moral ; ici, en revanche, il est fait référence aux systèmes autonomes, capables de maintenir leur identité dans le temps par reproduction réciproque des éléments et du tout (Varela 1989, p.45). Certes, dans ce dernier cas, il y a loi propre de reproduction et de fonctionnement mais hors de toute conscience et moralité. Cette tension entre les deux pôles du concept d’autonomie demande examen. En effet, c’est l’oubli de cette tension qui engendre la plus grande confusion, tant la notion d’autonomie reste surchargée de connotation normative. Cet examen sera développé ici en partant de l’autonomie de l’humain soit comme sujet moral soit comme ordre sociétal se réglant lui-même : on peut déjà percevoir ici le problème : l’autorégulation sociétale est-elle compatible avec l’autonomie du sujet moral ? (1). On examinera en second lieu la crise non seulement éthique mais aussi épistémologique du sujet et de la dualité du sujet et de l’objet, au cœur même de l’auto-description de l’objet humain singulier et sociétal (2). On passera ensuite à l’examen des formes de l’autonomie des systèmes non artificiels, avec une interrogation sur les implications et les paradoxes de cette autonomie (3)

 

1-/ Entre l’autonomie du sujet moral et l’autonomie de l’ordre humain

 

C’est à juste titre qu’on rattache à Kant l’achèvement et la consécration de l’autonomie du sujet moral. Kant « a inventé la conception de la morale comme autonomie » (Schneewind 1998, p.15).  Kant « considérait que nous nous gouvernons nous-mêmes parce que nous sommes autonomes », voulant dire par là que « nous édictons nous-mêmes la loi morale » (Schneewind 1998, p.18). Mais on verra que la question ne peut se cantonner au sujet individuel, si transcendantal fût-il, mais à l’ordre et au désordre collectifs du socius : c’est ce que l’on va examiner.

Revenons à l’autonomie du sujet moral. L’idéalisme éthique est désormais largement partagé, moins par les contempteurs savants de la modernité au nom de la déconstruction et de la postmodernité, que par les praticiens de l’éducation, de « l’accompagnement » et de la thérapie qui incitent chacun à être autonome, à être soi-même, à se prendre en charge, à être acteur de son devenir. N’y a-t-il pas, désormais une allocation d’autonomie ? Mais cet idéalisme éthique est déjà lui-même en proie au doute chez Kant, comme le montre cet extrait : « …l’homme est un animal qui, lorsqu’il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître (souligné par l’auteur)…et même s’il souhaite, en tant que créature raisonnable, une loi qui mette des bornes à la liberté de tous, son inclination animale et égoïste le conduit cependant à s’en excepter lui-même lorsqu’il le peut. Il a donc besoin d’un maître…qui le force à obéir à une volonté universellement valable, afin que chacun puisse être libre…. Mais ce maître est, tout comme lui, un animal qui a besoin d’un maître. De quelque façon qu’on s’y prenne, on ne voit pas comment il peut se procurer un chef de la justice publique qui soit juste lui-même…Le chef suprême  doit être juste par lui-même (souligné par l’auteur), et cependant être un homme. Cette tâche est donc la plus difficile de toutes ; à vrai dire sa solution parfaite est impossible (souligné par nous)» (Kant, 1784a-1985, p.195).  Certes, Kant « considérait que nous nous gouvernons nous-mêmes parce que nous sommes autonomes », voulant dire par là que « nous édictons nous-mêmes la loi morale » (Schneewind 1998, p.18), mais on voit tout de suite que la tension entre la « créature raisonnable » et l’animal humain « à l’inclination égoïste » tourne à l’écartèlement. C’est bien pour cette raison que d’autres versions des Lumières ont proposé d’autres interprétations du fonctionnement de l’ordre humain autonome, ce qui a singulièrement compliqué la question. Il faut chercher ici plutôt du côté de la version anglo-écossaise des Lumières où l’on est plus soucieux d’une part des mobiles plutôt que des motifs de l’action humaine, d’autre part d’un fonctionnement et d’une organisation efficaces et « utiles » de la société plutôt que conformes à la morale. On pense ici à David Hume, Adam Smith et Jeremy Bentham. Au delà des désaccords fondamentaux entre ces trois auteurs, il en reste deux conclusions communes : les fonctionnements, mieux, le fonctionnement de la société humaine obéit à ses lois propres ; l’amélioration du bien-être ou de la prospérité est un objectif légitime. Bien qu’on soit aux antipodes du kantisme, le résultat final est le même : que ce soit par le truchement de la raison éthique du sujet moral (Kant), par celui des mobiles « sentimentaux » de l’individu (Hume, Smith), ou par la raison du législateur, calculatrice des plaisirs et des peines (Bentham), l’ordre humain ne se réfère plus qu’à lui-même, la transcendance étant immergée dans le sujet moral rationnel mais avec les difficultés que l’on sait (Kant), dispersée dans les aspirations et sentiments des individus (Hume, Smith) ou tout simplement remplacée par le calcul objectif du législateur (Bentham). C’est désormais aux hommes que revient la lourde tâche de constituer le monde moral comme l’écrit Jerome Schneewind à propos de Bentham car « nous ne pouvons compter sur une divinité qui rendra le monde harmonieux pour nous… Il nous revient de rendre le monde moral harmonieux » (Schneewind 1998, pp.477-478).

Cela admis, les paradoxes s’accumulent. Comment va s’établir cet ordre humain désormais autonome, ordre constitué de sujets moraux rationnels (Kant), d’individus sensibles (Hume, Smith), d’individus calculateurs, égoïstes et donc myopes (Bentham) ? Les solutions vont évidemment diverger. Avec Kant, on aboutit à une aporie, clairement et honnêtement revendiquée, aporie clairement exprimée ci-dessus. Certes « les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité où il se maintient par sa propre faute », la minorité se définissant comme « l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre » (Kant 1784b – 1985, p.209), mais il reste que « …l’homme est un animal qui … a besoin d’un maître….» (Kant 1784a – 1985, p.195). Hume, en revanche, refuse l’idée de sens du devoir ou de la morale. Si « notre commune nature humaine nous a tous rendus susceptibles de nous gouverner nous-mêmes » (Schneewind 1998, p.416), c’est que la justice comme vertu est enracinée dans l’intérêt bien compris de chaque individu par extension de cet intérêt à celui des autres, de ceux avec qui il lui faut coopérer pour l’obtention des choses rares. Les hommes inventent les lois positives afin de spécifier et transmettre les conventions nécessaires à cette coopération. Plus nettement que Kant, Hume libère la morale de toute origine transcendante (Schneewind 1998, pp.414-416, passim), en l’enracinant à la fois dans la raison par la prise en compte intéressée des intérêts des autres et dans les sentiments moraux qui fondent une certaine « obligation morale » (Biziou 2002, p.29, n.11). Adam Smith, sur ce point, exprime son désaccord, la justice étant, selon lui, fondée sur la capacité de se mettre à la place des autres et de partager, par exemple, l’approbation du châtiment de l’auteur d’une injustice avec celui qui en fut la victime. Ces « sentiments moraux » précèdent « toutes les réflexions sur l’utilité du châtiment » (Smith 1759-1790 – 1999, p.117, cité par Biziou 2002, p.29). En bref, Smith veut « montrer que l’utilité proprement dite peut apporter un soutien à la morale sans pourtant en être le fondement » (Biziou 2002, p.31).

La position radicale de Bentham fait l’économie de tous ces débats. Les jugements moraux de chacun sont relatifs, subjectifs et arbitraires. Partant de l’hypothèse de l’égoïsme des individus qui recherchent le plaisir (ou le bonheur) et fuient la peine, on ne peut se fonder sur les jugements moraux individuels, la justice n’étant pas la préoccupation première des individus. Il convient d’abord de se référer à des repères objectifs, en quantifiant plaisirs et peines. On a ainsi des faits vérifiables publiquement, base d’une politique rationnelle de promotion « du plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». Ce n’est pas la vertu individuelle mais la législation et elle seule, par la punition et la récompense, qui permettra de constituer un monde moral. Avec Bentham, l’humain s’émancipe pour aussitôt retomber dans la soumission…à lui-même ! On retrouve le paradoxe kantien mais escamoté par la magie de la technocratie omnisciente du législateur. La morale n’est plus un aspect de l’obéissance à Dieu et à ses représentants. Mais la morale des Lumières avait pour ambition l’autonomie individuelle sur la base de la conviction que   « tous les individus normaux peuvent également vivre ensemble selon une morale du gouvernement de soi » et que « nous…sommes en principe également capables de nous pousser à agir en conséquence, sans nous soucier de menaces ou de récompenses d’autrui… En bref…nous supposons que nous avons tous une compétence égale en tant qu’agents moraux » (Schneewind 1998, p. 16). En définitive, cette autonomie individuelle se heurte, d’une part, aux nécessités de la vie commune, d’autre part, à l’autonomie propre de l’ordre collectif. La contradiction interne de ces deux faces de l’autonomie humaine constitue peut-être l’aporie éthique indépassable de la modernité.

Cette autonomie aporétique, à la source d’une conviction et de pratiques d’abord très minoritaires, oscillera pendant les siècles suivant les Lumières entre dérives autoritaires et totalitaires au nom d’une conception du bien et démocraties parlementaires plus ou moins cahotantes pour aboutir en ce début du XXIe siècle à cette mondialisation qui fait coexister des conglomérats fragmentés et pluri-hiérarchisés de molécules et d’atomes de la communication sociétale, conglomérats, molécules et atomes plus ou moins dotés, plus ou moins démunis en ressources pertinentes et capital social, ce que l’on appelle pour faire vite la société mondiale. Cela dit, la thématique de l’autonomie sature le sens commun, ne serait-ce qu’à propos de L’enfant-problème (Le Débat 2004) et des multiples facettes de la crise de l’autorité et de l’éducation. Cette thématique rend de plus en plus intolérables, au regard moderne, les archaïsmes ou régressions qui soutiennent les multiples formes d’oppression, même dans les zones où celles-ci conservent (pour combien de temps ?) une légitimité de moins en moins assurée. Mais cette thématique a perdu de son évidence et de sa morgue, pour céder la place à un mixte de culpabilité collective, de désarroi et de moralisme des droits humains.

 

2-/ Crise du sujet, crise de l’objet

 

On vient de le voir, la crise du sujet éthique est ouverte par Kant dès son énonciation. Elle se manifeste crûment dans l’utilitarisme benthamien. Elle est également bien exprimée par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat Social. En effet, il s’agit de rien moins que de « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » (Rousseau 1762–1971 – L.I – ch. VI, p. 522b). Mais il se peut que l’un ou l’autre des associés se mette à jouer les free-riders, c’est-à-dire à vouloir profiter des avantages collectifs sans rien donner en retour et ainsi « jouir des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet » ce qui « causerait la ruine du corps politique ». On notera en passant l’ambiguïté du terme de sujet, manifestement interprété dans le sens de soumis à une sujétion, ici la sujétion à la volonté générale, à la collectivité. Aussi, « afin que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement…que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre » (Rousseau 1762–1971 – L.I – ch. VI, pp. 523b-524a – souligné par nous). On ne saurait mieux exprimer l’aporie énoncée ci-dessus.

Une tradition tenace, issue d’une interprétation dite augustinienne du christianisme, renforcée par la réforme protestante et le mouvement janséniste met en doute la capacité du sujet humain au libre-arbitre, miné qu’il est par le péché. Cette tradition sceptique et pessimiste se retrouve curieusement dans le freudisme qui congédie définitivement le mythe de la coïncidence entre le sujet et sa conscience : le sujet n’est pas maître de lui-même. Les mobiles de l’agir sont à chercher dans les dispositifs pulsionnels de l’inconscient, échappant ainsi au libre-arbitre.

Mais c’est par le biais épistémologique et cognitif que la crise devient radicale Les diverses variantes du structuralisme en arrivent à conclure soit, avec Louis Althusser, aux procès sans sujet, soit, avec Michel Foucault, à la mort de l’Homme. Mais on peut se demander qui, en l’affaire, est mort. Il convient, pour répondre à la question, d’élargir la palette conceptuelle. On a vu que le sujet, c’est celui de la philosophie, celui qui, selon Descartes, reconstruit le monde parce qu’il reconstruit sa subjectivité à partir du douter/penser méthodique. C’est aussi le sujet moral autonome de Kant. Comme Luhmann le souligne, c’est à la fin du 18e siècle que l’homme « est compris comme un sujet au sens strict, et donc comme distinct [unlinked from] de la nature »  (Luhmann 1995 p.XXXIX [traduit de la traduction anglaise par nos soins]). Le sujet serait alors « une unité qui, comme elle se connaît elle-même, se trouve aux fondements d’elle-même et de tout le reste … qui pose les fondements d’elle-même et de tout le reste » (Luhmann 1995 p.XXXIX). A partir de là, le monde n’est plus la totalité des choses, mais l’environnement dont le sujet se différencie. Mais alors, se demande avec malice Luhmann, à partir du moment où « il a été possible d’imaginer une multitude de systèmes autoréférentiels comme individus, cerveau, organismes vivants…et finalement aussi systèmes sociaux » faut-il les « appeler tous et chacun un « sujet » ? ». Cela   « aurait enlevé sa limitation historique au cas de la conscience, l’élargissant de manière astronomique et le dévaluant par là même ». Ainsi le sujet est resté cantonné à l’individu en tant que conscience, mais on notera que, dans le langage des psychologues, ce concept conserve son ambiguïté originelle : unité autonome capable de décision ou, selon les cas, « bête » de laboratoire ou siège de passions et de pulsions.

Cependant, les économistes, les juristes, les sociologues, les psychologues ont multiplié les concepts et les objets pour désigner l’atome d’humanité doté de certains attributs et facultés. On peut, ajoutant deux concepts, les résumer dans la triade sujet/individu/personne. Pour leur part, les économistes, avec quelques nuances et variantes, ont, dans leur majorité, imposé le concept d’individu, c’est-à-dire de l’unité indécomposable de l’espèce humaine, guidé selon les cas par l’amour de soi, l’intérêt, la rationalité optimisatrice, développement et en même temps régression des intuitions de l’économie politique classique.

Les concepts de personne et de personnalité renverraient plutôt au droit, impliquant, comme dans la théologie trinitaire, les statuts et rôles dans les droits et obligations, créances et dettes résultant de l’interaction humaine. Mais ils renvoient aussi à la psychologie sociale (Stoetzel 1978–1984, ch.X) et, bien que marginalement, à la sociologie (Peroni 1999, p.394, Durkheim 1960, pp.386 et s., Mauss  1950-1983, 5e partie). Il convient, en passant, d’évoquer le point de vue de Luhmann sur le concept de personne : « Une personne est constituée en vue d’ordonner les anticipations de comportements qui peuvent être réalisés par elle et elle seule. On peut être une personne pour soi-même ou les autres. Etre une personne requiert que l’on établisse et lie les anticipations à soi-même à l’aide de son propre système psychique et de son propre corps, y compris les  anticipations sur soi-même par rapport aux autres.» (Luhmann 1995 p.315).

On n’est pas loin du concept sociologique d’acteur, sur lequel nous ne nous étendrons pas ici, car le débat entre Luhmann et les sociologues allemands de la Steurungtheorie demanderait un examen à part (Politix – n°55). Mais tout cela bute toujours sur la même aporie : si l’ordre sociétal est un ordre autonome, le sujet-individu ne l’est plus. Cela expliquerait, entre autres, la régression de l’analyse subtile de Hume et Smith aux simplismes des économistes néo-classiques. Un des problèmes de cette régression est bien posé par J.-P. Dupuy (Dupuy 1992a, 1992b) : comment faire une société avec de telles monades, même une société économique ?  En particulier, dans la version walrassienne, les automates triviaux du marché parfait ne peuvent se confronter pour marchander, alors qu’A. Smith peut très bien imaginer le boucher et son client, chacun parlant à l’intérêt de son interlocuteur. Finalement, on peut se demander si l’automate néo-classique n’est pas un des avatars du sujet en crise mortelle puisque cet automate se ramène finalement à ce que les cybernéticiens nomment une machine triviale, tellement triviale que l’input se résume au signal prix et l’output à la réponse quantité  ; pas étonnant que l’information soit complète ou, plus précisément, que l’information à produire soit nulle. Il est vrai qu’il s’agit ici d’hypothèses simplificatrices et non d’observation et de description de l’homme et des interactions humaines dans leur complexité. En l’occurrence, la modélisation est mécaniste, ce qui ne rend pas compte des automates complexes que sont l’homme et la société.

L’analyse de Friedrich Hayek est plus subtile, avec sa distinction entre les ordres physico-chimiques et biologiques dits ordres naturels, les ordres artificiels, produits de l’artefact humain, dits ordres construits, et enfin les ordres sociaux répondant à une logique intermédiaire entre ces deux derniers, les ordres spontanés. Ils sont « le résultat des actions des hommes et non de leurs desseins » (Hayek). Un ordre spontané, par exemple l’ordre économique, se subdivise en ordre abstrait  ou ensemble de règles et institutions sélectionnées par l’évolution (et constamment mais imperceptiblement renouvelées) et ordre concret ou ensemble de résultats, à un moment donné, de l’interaction humaine (Dupuy 1992a, 1992b, Hayek 1980). Certes, l’individu ou l’homme en général n’est pas glorifié, mais il n’est plus une machine triviale puisqu’il se trouve doté de capacités cognitives, tactiques et stratégiques. C’est dire que sa rationalité est, ipso facto, limitée, l’information et la cognition étant des activités, internes au sujet, de traitement de la réalité afin de réduire l’incertitude. L’information, on le sait désormais, est, par définition, liée à l’incertitude et l’opacité, puisqu’on peut la définir, dans le contexte présent, comme le travail néguentropique des acteurs pour organiser le réel. Précisément, dans le cas du marché (mais cela est vrai pour d’autres domaines de l’interaction humaine), l’incertitude et l’opacité obligent chaque agent à produire l’information à lui pertinente et à négocier avec les autres acteurs eux aussi dans la même situation. Ainsi, nul ne maîtrise la totalité de l’information car cela nécessiterait un automate complexe, aussi complexe que l’automate sociétal de l’ordre spontané. Il n’est pas nécessaire de souscrire à la doctrine quelque peu naturaliste de l’auteur pour reconnaître chez cet auteur une pensée systémique et pour admettre, en conséquence, avec lui qu’il n’est pas de lieu dans la société (et ici dans son économie) d’où la société (l’économie) pourrait s’observer de manière strictement adéquate à elle-même (Hayek, 1945-1986). L’individu humain, bien que rationnel à son échelle, est soumis à l’ordre qu’il a engendré par ses interactions et ne produit que sa propre information, laquelle entre en combinaison avec les myriades d’informations pour former un système de communication, d’information et de communication sociales dont l’ordre autonome suit sa course propre.

Durkheim, quant à lui, oscille entre le déterminisme sociologique qui façonne les individus et la crainte des effets délétère sur la solidarité sociétale de l’anomie et de l’égoïsme liés à l’émancipation de l’individu moderne. Entre l’individu plus ou moins rationnel, le sujet plus ou moins autonome et la personne prise dans les entrelacs de la communication et des jeux sociaux, il y a comme un éclatement où « le cercle de l’objet et du sujet » est « brisé » (Barbesino/Salvaggio 1996, p.34). La méthode durkheimienne, précisément, se réclame du positivisme, forme la plus aboutie du dualisme du sujet et de l’objet. En effet, faute de parvenir à faire de l’ordre sociétal un effet de la seule volonté autonome de sujets moraux, on a dû se résoudre à en faire aussi une réalité objective indépendante de la connaissance que l’on en a : le fait social et la réalité objectale de la « société » chez Durkheim, l’ordre spontané et l’évolution selon Hayek, la main invisible de Smith sont des avatars de cette objectivité autonome de l’ordre sociétal qui fait face non seulement à la volonté et à l’action humaines mais aussi à son investigation, en particulier, scientifique.

Cette crise se prolonge du sujet de l’action au sujet de la connaissance. En effet, le sujet moral est solidaire du sujet cognitif et s’appuie sur lui. L’hypothèse de travail est la différence voire la rupture du sujet moral et cognitif avec le monde naturel, simple objet de l’action et de la connaissance, l’homme étant « maître et possesseur de la nature » (Descartes 1637-1970, p.74). Tout va bien tant que la science s’en tient à l’exploration de ladite nature que Dieu, le grand horloger, avant de disparaître des hypothèses scientifiques, a eu l’obligeance de rendre obéissant à ses lois et au déterminisme. Mais les choses se compliquent quand l’ordre sociétal, comme on l’a vu, semble se conformer non à la loi morale mais à la loi naturelle, comme l’expliquent au 18e siècle, les économistes français tant physiocrates que libéraux et toute la tradition des Lumières écossaises. Mais il y a plus grave : quand le sujet cognitif, avec la psychologie, s’en prend à lui-même comme objet singulier, on entre franchement dans les redoutes du cercle épistémologique et de l’autoréférence. En outre, cette science ultime du sujet en arrive à faire douter sérieusement de l’autonomie du sujet moral ainsi que de la stabilité et de l’objectivité du monde à connaître, monde dont le sujet ne peut plus se déprendre.

La cause semble être entendue : le sujet ne peut plus être cette unité ultime dotée de moralité d’une part et, d’autre part, capable d’appréhender un monde objectif c’est-à-dire existant en dehors de l’appréhension qu’il peut en avoir, capable donc grâce à la connaissance scientifique d’appréhender enfin ce monde objectif tel qu’il est. Nous voilà conduits à une épistémologie qui n’interroge pas seulement les procédures et protocoles, qui ne cherche pas seulement à repérer et, si possible, déjouer l’obstacle épistémologique. Cette épistémologie ne se satisfait pas davantage de la clause poppérienne de falsifiabilité ou réfutabilité. Elle interroge l’interrogateur.

Avec la connaissance scientifique, on a cru que le sujet serait en capacité d’appréhender enfin le monde tel qu’il est, c’est-à-dire comme objet, existant en dehors de l’appréhension qu’il peut en avoir. Il faut déchanter.

 

3-/ Les systèmes : avatars et paradoxes de l’autonomie

La théorie des systèmes ici évoquée rompt franchement avec la cybernétique. La cybernétique n’est à l’aise qu’avec les artefacts, l’automate cybernétique transformant des entrées en sorties avec certaines sorties réentrées en boucle de rétroaction par le cybernéticien. Comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy, « Les totalités cybernétiques sont toujours des totalités artificielles dans lesquelles les parties sont antérieures au tout ; des totalités nominales que seule la conscience organisatrice d’un tiers, en l’occurrence le cybernéticien, vient achever en les concevant et en les percevant… » (Dupuy 1994, p.138). La machine n’a de finalité et de programmation que de l’extérieur d’elle-même. On comprend dès lors que la cybernétique se révèle impuissante à traiter le fonctionnement des systèmes complexes non artificiels comme les réseaux neuronaux et, plus largement, les êtres vivants même les plus élémentaires. Se développe alors, avec les sciences cognitives et leurs ramifications dans des disciplines aussi diverses que l’éthologie, la neurologie, la psychologie, la sociologie … « la « seconde cybernétique » ou  »cybernétique du second ordre » … [qui] …se montre capable de développer un courant de recherches  sur les « systèmes à auto-organisation » » (Dupuy 1994, p.58), autrement dit les systèmes dont il est question ici.

Je me permettrais de proposer une définition provisoire du système comme auto-organisation de processus interconnectés qui maintient sa distinction c’est-à-dire son existence différenciée et autonome dans le temps et qui a un comportement propre par rapport à un environnement c’est-à-dire par rapport à ce qui n’est pas lui.

Cette définition est suffisamment générale pour englober des auteurs comme Henri Atlan  pour qui les systèmes sont ouverts non seulement au niveau énergétique (ce qui est admis par tous), mais aussi au niveau fonctionnel et informationnel et les auteurs comme Humberto Maturana, Francisco Varela, Heinz Von Fœrster et, bien sûr, Luhmann, pour qui les systèmes non artificiels sont fonctionnellement et informationnellement clos.

Pour Henri Atlan, il ne peut y avoir d’auto-organisation « au sens strict » (Atlan 1974, p.210). Mais alors, quelle est la différence entre les automates cybernétiques et les systèmes  vivants ? Henri Atlan, se réclamant d’un des grands noms de la cybernétique, William R.Ashby, l’exprime ainsi : « …Ashby a montré que l’organisation fonctionnelle ne peut varier que sous l’effet de l’environnement… Mais les effets de l’environnement peuvent exister maintenant sous deux formes différentes : ou bien il s’agit d’un effet programmé, c’est-à-dire d’un programme fourni de l’extérieur (et dans ces conditions, évidemment, on n’a aucune raison d’invoquer une auto-organisation éventuelle), ou bien, au contraire, les effets de l’environnement sont purement aléatoires et, dans ce cas, on est amené à parler d’auto-organisation ; évidemment, auto-organisation apparente, puisqu’il y a effets de l’environnement, mais auto-organisation quand même, parce que ces effets de l’environnement ne sont qu’aléatoires … Il est possible aujourd’hui d’envisager des systèmes qui soient tels qu’ils puissent intégrer les effets de l’aléatoire c’est-à-dire … utiliser cet aléatoire pour augmenter leurs propres performances » (Atlan 1974, pp.210-211). C’est ce que cet auteur appelle, à la suite de William R.Ashby, le principe d’ordre par le bruit.

On voit que, pour cet auteur, la différence entre la machine et le vivant tient à la capacité de ce dernier de répondre à l’aléatoire. La question se pose : d’où vient cette capacité d’ »utiliser » l’aléatoire pour augmenter ses performances, cette capacité d’auto-organisation ? La réponse d’Henri Atlan repose sur l’idée qu’un système ouvert suffisamment complexe est dans une relation ambiguë au couple antinomique (et paradoxalement complémentaire !) du bruit et de l’information. Qu’est-ce qu’un système complexe ? Faisons un détour par la théorie de l’information avec l’auteur qui écrit : « La quantité d’information d’un système, composé de parties, est alors définie … à partir de l’ensemble des combinaisons qu’il est possible de réaliser avec ses composants, qui constitue l’ensemble des états possibles du système. Dans tous les cas, la quantité d’information d’un système mesure le degré d’improbabilité que l’assemblage des différents composants soit le résultat du hasard… ». En effet, « plus un système est composé d’un grand nombre d’éléments … plus grande est l’improbabilité de le constituer tel qu’il est en assemblant au hasard ses constituants ». La complexité est donc d’abord un équivalent de l’information qu’un observateur ne possède pas sur le système observé du fait du grand nombre d’éléments ou variété au sens de William R.Ashby. L’information dont il est ici question n’est pas restreinte aux problèmes de variété mais s’étend à l’analyse de l’organisation des systèmes, soit sa complexité. L’auteur fait lui-même remarquer l’insuffisance de cette analyse de la définition et de la mesure de la complexité « en raison notamment du caractère statique et uniquement structural de la complexité dont il s’agit, à l’exclusion d’une complexité fonctionnelle et dynamique, liée non pas à l’assemblage des éléments d’un système mais aux interactions fonctionnelles entre ces éléments ». Par conséquent, la complexité n’est pas seulement un équivalent de la variété, mais aussi et surtout du mode de distribution, combinaison, liaisons, etc. des éléments du système.

            Revenons à la relation ambiguë au couple bruit/information. On peut définir le bruit comme « l’ensemble des signaux nuisibles qui se superposent au signal utile … qui constitue une gêne dans la compréhension de l’information véhiculée par le signal » (Baudon & François 2002 E.U. t.4 p.567, article « bruit de fond »). Le bruit, qui devrait donc correspondre à une perturbation désorganisatrice, devient un levier à l’accroissement de variété, de complexité et, ce faisant, à une réorganisation par auto-organisation, grâce à la manipulation de la redondance. Cela signifie que le système émerge et s’auto-organise d’abord par réduction de la complexité de l’environnement quitte, par la suite, à développer sa propre complexité. C’est cette combinaison dynamique de bruit et d’information, de désorganisation et de réorganisation et enfin de redondance et de variété qui caractérise, selon Henri Atlan, un système auto-organisateur. Il faut donc, initialement, une redondance minimale, tant au niveau structural que fonctionnel. En effet, « pour qu’un système ait des propriétés auto-organisatrices, il faut que sa redondance initiale ait une valeur minimale, puisque ces propriétés consistent en une augmentation de complexité par destruction de redondance » (p.52). L’auteur précise quelques lignes plus haut que « la redondance initiale serait … simple répétition d’éléments structuraux », cette redondance étant relayée par « la fiabilité » correspondant à « une redondance de fonctions ». Cela admis, redisons que, dans cette optique, on ne peut parler d’auto-organisation au sens strict. Autrement dit, l’autonomie d’un système est toujours relative.

            Tout cela n’est pas sans conséquence sur la conception que l’on peut avoir de la perception, de la connaissance et de l’apprentissage. La perception est pensée ici selon le mode classique. Soit l’environnement, le monde, le réel. Soit un ensemble complexe immergé dans ce monde, mais suffisamment autonome pour s’en différencier et suffisamment ouvert pour en recevoir des stimuli, des signaux. Le système est supposé muni de capteurs divers (sensoriels, mentaux) permettant le traitement des  inputs aléatoires, bruit et information mêlés. Le système réagit par « création de patterns » (1974, p.212), de modèles, augmentant ainsi sa complexité cognitive dans un processus d’apprentissage par essais et erreurs à partir du bruit transformé en information. Il y a bien réception par le système de « courants d’information de l’extérieur » (1974, p.181). En conséquence, « les changements d’organisation ne peuvent venir que de l’extérieur » (1974, p.181). Sans quoi, « le système – cybernétiquement fermé – ne peut pas s’auto-organiser, c’est-à-dire changer son organisation ». Cela tiendrait à ce que, dans les organismes, « l’ouverture thermodynamique correspond inévitablement à une ouverture cybernétique » (1974, p.181). En résumé, il faut bien qu’il reste quelque chose comme un système-sujet produisant son information en organisant le mixte de bruit et d’information, de redondance et de variété provenant du monde, du réel, de l’extérieur désigné comme environnement. Le terme sujet est pris ici uniquement au sens d’une unité sensorielle  et/ou sémantique réceptrice et organisatrice. Cette information partiellement auto-organisatrice se produira à propos d’un ou de plusieurs objets, infime élément d’un ensemble sans limites, le monde, le réel, l’environnement. On sait qu’en ce cas, l’autonomie du système se maintient par une sorte de concession qui limite la capacité d’auto-organisation : l’ouverture cybernétique. La conséquence de cela, c’est que le dualisme du sujet et de l’objet est sauvegardé, sous condition de l’extension du terme sujet, ce qui nous renvoie aux réflexions de Luhmann déjà citées : l’éminence de la conscience humaine se dévalue et s’abîme dans l’extension du sujet à « une multitude de systèmes autoréférentiels comme individus, cerveau, organismes vivants…et finalement aussi systèmes sociaux » (Luhmann 1995 p.XXXIX). Il reste là bien des questions ouvertes sur la frontière entre l’animal et l’homme, sur la différenciation entre système biologico-sensoriel et système psychico-cognitif.

            Pour ce qui est de la cognition, les théoriciens de la clôture fonctionnelle et informationnelle des systèmes ont une position très claire, bien résumée par Humberto Maturana : « La cognition est constitutivement un phénomène dépendant du sujet » (Maturana 1974, p.164). Pour comprendre ce point de vue (auquel personnellement, je me rallie), il faut examiner les formes spécifiques et paradoxales que prend ici l’autonomie : j’ai nommé l’autoréférence et l’autopoïèse.

On a coutume pour donner une idée de l’autoréférence d’évoquer la phrase qui s’auto-définit : cette phrase a vingt-huit lettres. On renvoie aussi au fameux paradoxe d’Epimenide le Crétois. Dans ce dernier cas, l’autoréférence engendre une oscillation sans fin. Pour définir l’autoréférence, nous nous aiderons de Niklas Luhmann : « Le concept d’autoréférence désigne l’unité qu’un élément, un processus, ou un système est pour lui-même. « Pour lui-même » veut dire indépendant de la marque de l’observation par d’autres. Le concept non seulement définit mais aussi contient une formulation essentielle, car il soutient que l’unité ne peut advenir qu’à travers une opération de relation, qu’elle doit être produite et qu’elle n’existe pas comme individu, substance ou idée avant son propre fonctionnement » (Luhmann 1995 p. 33 [traduit de la traduction anglaise par nos soins]). Ce qui fait un système, finalement, c’est cette distinction fondatrice, la distinction système/environnement, la distinction entre une face interne, le système, et une face externe, l’environnement, distinction « réentrée » dans le système par le système lui-même. Cette « réentrée » implique une référence du système à lui-même, une autoréférence (ou endoréférence), et, solidairement, une référence du même système à ce qui n’est pas lui, une hétéroréférence (ou exoréférence). Elle implique et nécessite ce que Luhmann désigne par une observation, elle-même distinguée en auto-observation et hétéro-observation, cette distinction étant elle-même « réentrée » dans le système par le système, tant il est vrai que l’observation n’est rien d’autre qu’une modification de l’état interne du système observateur où ce dernier produit lui-même la distinction entre lui-même, l’observateur et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire son environnement.

En effet, l’hétéro-référence, de manière récursive, renvoie comme un boomerang à l’autoréflexivité du système, c’est-à-dire à la distinction du système et de l’environnement que le système opère de lui-même et « réentre » en lui, de manière précisément autoréférentielle. L’autonomie, en ce cas, n’est pas seulement l’émancipation d’avec l’environnement par rupture ou émergence, mais bien plutôt la production et reproduction récursives d’une distinction qui produit indissolublement le système et l’environnement, l’autoréférence et l’hétéro-référence qui ramène sans cesse à cette même autoréférence. C’est dire que le système ne peut se déprendre de son autoréférence. En effet, l’auto-observation de l’observateur suppose un point aveugle. Il s’agit du paradoxe de l’observateur observé. Cet observateur opère en lui la distinction observant/observé aussi bien à propos des autres observateurs qu’il perçoit en lui comme l’observant que de lui-même comme s’observant en train d’observer les autres l’observant, et ainsi de suite. Dans cette hypothèse, « le cercle de l’objet et du sujet » est « brisé » (Barbesino/ Salvaggio 1996, p.34). Les deux auteurs ci-avant développent très clairement les effets du paradigme de l’autoréférence et de l’autopoïèse : « Une des conséquences épistémologiques les plus importantes….réside dans l’abolition par Luhmann de la distinction ontologique du sujet et de l’objet (observateur et observé, pensée et être). Historiquement, seule la conscience du sujet était retenue capable d’établir des observations alors que l’inertie présumée de l’objet le destinait  à ne faire office que de cible externe des observations…L’épistémologie dominante de ce vingtième siècle forte de son héritage historique, avait elle aussi conçu sujet et objet comme des îlots séparés et avait retenu possible d’observer et de décrire le monde de l’extérieur …». A propos de la distinction du sujet et de l’objet, Luhmann « adopte une position constructiviste d’après laquelle le monde externe – dont l’existence n’est pas niée et ne saurait l’être – reste inaccessible et la connaissance apparaît comme une construction interne au système connaissant [souligné par nous L.B.]. L’épistémologie constructiviste se fonde sur le refus de poser la réalité out there comme référence de la connaissance. Le monde résulte d’une construction de la part d’un observateur qui utilise ses propres catégories… » (Barbesino/Salvaggio 1996, p.31-33, passim)

 En conséquence, tout système, qu’il soit vivant, psychique ou social s’auto-définissant comme n’étant pas son environnement, tout système est donc tout à la fois clos et ouvert. Il y a bien clôture par absence d’entrée (input) et de sortie (output). Clôture c’est-à-dire distinction et donc coupure pour assurer cette autoréférence. Est-ce à dire que tout système est condamné à l’autisme et au solipsisme ? Oui et non. Oui, car l’environnement n’est envisageable que par une modification de l’état interne du système. Non, car cette modification interne est interprétée et produite par l’activité cognitive du système comme signal et information sur l’environnement et en même temps comme réaffirmation de la différence, de la clôture. C’est par sa clôture même que le système est ouvert, en ce sens qu’il est sensible au monde, qu’il n’existe que par cette coupure par rapport au monde. C’est ce qui explique cette réentrée récursive de la distinction du système et de l’environnement dans le système par le système lui-même.

Cette autoréférence assure l’autopoïèse et en est étroitement solidaire. Qu’est-ce donc qu’un système autopoïétique ? C’est un système « organisé comme un réseau de processus de production de composants qui a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe [….] » (Varela 1989, p.45).

Il faudrait infiniment nuancer et préciser ce qui vient d’être dit, car Varela et son collègue Maturana restreignent cette définition au vivant, et critiquent son extension aux systèmes sociaux animaux et humain (Varela 1989, pp.84-85). C’est ainsi que Luhmann est amené à constater que, aussi bien von Fœrster que Maturana et Varela, soit « les plus célèbres défenseurs de la clôture opérationnelle [...] rejettent catégoriquement son application aux systèmes sociaux [….] » (Luhmann 1990-1993, p.77). A titre méthodologique provisoire, je me rallie à la position de ce dernier auteur, conscient toutefois qu’il faudra un jour, à l’instar de Teubner et à l’encontre de Luhmann, nuancer les degrés d’autonomie. On l’a dit, autoréférence et autopoïèse sont enchaînées et leur lien se situe dans le cercle autoréférentiel cognitif où «…les résultats des opérations du système sont les opérations du système » (Varela 1989, pp.84-85). Autoréférence, autopoïèse, auto-description et cognition sont les modes-mêmes d’émergence et de reproduction du système. La clôture opérationnelle et informationnelle, on le voit, a des conséquences épistémologiques. Il faut redire qu’auto-description n’implique nullement auto-connaissance d’un sujet autonome face à un objet extérieur à lui, tel qu’en lui-même, du fait du point aveugle. Le système ne peu se déprendre de son autoréférence, car l’observation, la cognition «…est constitutivement liée à l’organisation du sujet connaissant… » (Maturana 1974, p.162).

Il faut donc admettre la pluralité des mondes tels qu’observés à raison d’un monde observé par observateur. Admettre aussi que chaque observateur, dans ces mondes observés, repère d’autres observateurs qui l’observent, et qui l’observent les observant. Admettre enfin que l’observation n’est rien d’autre qu’une modification de l’état interne du système observateur où ce dernier, comme on vient de l’écrire quelques lignes plus haut, produit lui-même la distinction entre lui-même, l’observateur et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire son environnement. Au risque de se répéter, on redira ici que l’observateur opère en lui la distinction observant/observé aussi bien à propos des autres observateurs qu’il perçoit en lui comme l’observant que de lui-même comme s’observant en train d’observer les autres qu’il observe en train de l’observer et ainsi de suite… Cela signifie que ce que l’observateur perçoit comme propriétés d’un objet ou d’un événement (forme, couleur d’une part, moment t, durée [t1-t0] d’autre part) « sont des propriétés de descriptions (représentations) plutôt que des propriétés d’objets » (von Fœrster 1974, p.141). Allons plus loin, avec l’auteur : « objets et événements ne sont pas les expériences primitives … [mais] … des représentations de relations » (von Fœrster 1974, p.143). Ainsi, l’environnement, les objets, la réalité sont déterminés par les modes de calcul internes à l’observateur. Est-ce à dire que l’on souscrive à quelque variante de solipsisme radical, jusqu’au doute de l’existence d’un monde objectif ? On dira simplement ceci : du point de vue de tout objet non vivant, il semble évident qu’aucune problématique (voire simple sensation, voire simple mécanisme) d’une auto-existence face à un environnement n’est possible ; par définition, un tel objet (rocher, cadavre, …) ne sait rien de lui-même et ne sait pas qu’il ne sait rien. Seuls les systèmes autoréférentiels et autopoïétiques (êtres vivants, consciences psychiques, systèmes sociaux) font advenir un monde vécu comme distinction entre le système en question (amibe, ver de terre, fourmi, cheval, individu humain, organisation, société mondiale) et le reste du monde, du monde perçu, vécu. En effet, pour tout système, il n’est d’autre monde que le monde perçu, vécu. Cependant, il faut bien postuler quelque chose comme du réel objectif, mais inaccessible en soi et dont, par conséquent, on ne peut parler (alors, il convient de se taire avec Ludwig Wittgenstein) ; il faut bien postuler un réel qui serait le substrat des innombrables mondes vécus par les innombrables systèmes. Inversement, sans la production sensorielle, cérébrale ou intellectuelle, par un système quelconque, de la distinction système/environnement, distinction réentrée dans le système par le système lui-même, la nuit se fermerait à jamais. Il n’y aurait pour aucun observateur (végétal, animal [dont animal-humain]) aucun monde, aucun environnement « perçu comme la résidence d’objets stationnaires, mobiles ou changeants » (von Fœrster 1974, p.141).

A l’issue de ce bref périple autour des surprises et des paradoxes de l’autonomie, on ne pourra conclure pour l’instant. Mais on prendra comme acquis désormais que « le cercle de l’objet et du sujet » est « brisé » et qu’observer les systèmes est une opération du système observant et s’auto-observant plongé dans un monde à jamais inévitable, à jamais inconnaissable « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change » (Mallarmé, 1974, p ;189), en permanence observé de l’intérieur par des unités autoréférentielles closes, tissus de ce monde : observing systems, selon l’expression heureuse titrant un recueil de von Fœrster (1981), c’est-à-dire observer les systèmes mais aussi systèmes observant.

 

 

Références

 

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[1] Ex-MCF de Sciences Economiques, Université de Picardie J.Verne, CRIISEA, baslemartin@wanadoo.fr ; blog : « Cercle d’Etudes Luhmanniennes » http://louisbasle.unblog.fr/

 

 

 

Article n° 2 : Le communisme et la question monétaire

14 avril 2009

53ème CONGRÈS DE L’A.I.E.L.F.

Athènes 26-28 mai 2003

« Monnaie, Convergence et Croissance »

_______________

Le communisme et l’économie de la société moderne :

la question monétaire comme révélateur.

Une tentative d’éclairage sur le cas soviétique et russe

dans la perspective de Niklas Luhman.

 

Louis Baslé (*) 

 

 

Résumé                 Il s’agit de tester la validité méthodologique et analytique de la théorie sociologique de N.Luhmann. Cette théorie repose sur le concept de système autopoïétique et autoréférentiel, tout système s’auto-définissant comme différence d’avec son environnement et sur la différenciation de la société moderne en systèmes fonctionnels. A la lumière de cette théorie, on procédera à l’analyse comparée de la monnaie dans l’économie moderne et dans l’économie communiste de type soviétique. L’économie, selon Luhmann, est un système autonome, comme les autres systèmes de la société (droit, politique, etc.), selon le principe de différenciation. Le système de l’économie s’auto-reproduit par l’enchaînement des paiements, le médium étant l’argent et ce système oscille entre variété (liberté et indétermination) et redondance (contrainte et décision hiérarchiques). Le projet communiste consiste, tout en refusant la différenciation, à vouloir moderniser par la maîtrise politique de toute la société, maîtrise exercée par le parti unique. Le système politique tente un couplage trop brutal avec le système économique, – réduit dès lors à une machine asservie (ou triviale) – ce qui paralyse et stérilise la monnaie, laquelle ne peut être activée que dans l’économie de l’ombre, ce qui engendre un capitalisme clandestin mal formé et préjudiciable à une bonne sortie du communisme. 

Mots-clés : système autopoïétique, système économique, différenciation, communisme, monnaie active et passive, monobanque.

 

Les économistes, avec d’autres spécialistes, s’interrogent sur les dynamiques de transformation post-socialiste ou post-communiste. Je me propose ici d’éprouver les vertus heuristiques du paradigme de Niklas Luhmann, à propos d’abord des exigences fonctionnelles du sous-système de l’économie dans la modernité et plus particulièrement à propos de la monnaie. A propos ensuite du traitement de l’économie et de la monnaie par  la tentative de modernisation de type soviétique c’est-à-dire le communisme historique, dont l’échec est désormais patent et la disparition prochaine. Le sociologue allemand Niklas Luhmann part du postulat suivant. La société mondiale, la société, est une dans sa diversité, sa complexité, et l’unité de cette diversité complexe est celle de la modernité d’une part, et de la modernisation d’autre part. Modernité s’entend ici comme la propension à ce que se spécialisent les domaines ou fonctions de la vie sociale (politique, économie, droit, religion, art, éducation, morale, vie amoureuse, etc.) où se développent des procédures spécifiques à chaque fonction. Modernisation signifie que toutes les zones géographiques sont touchées par la dynamique de différenciation fonctionnelle. Le corollaire de cette position théorique – discutable certes – est qu’il nous semble nécessaire d’envisager la transformation post-communiste comme un avatar historique d’un processus tourmenté de modernisation, dont la longue traversée du communisme constitue un épisode paradoxal qui s’est généralement produit dans des sociétés aux lisières du monde moderne et perturbées et « irritées » par le défi de la modernité. Il convient dès le début d’insister sur l’aspect « évolutionnaire » et non pas évolutionniste de la théorie de Niklas Luhmann sur la société moderne, la différenciation fonctionnelle s’apparentant plutôt à « une évolution contingente pouvant résulter tant de progrès que de contingences dans la société » (Braun & Papadopoulos [2001], p.16). Cela dit, « le schéma universel de la différenciation fonctionnelle » ne s’actualise pas dans une sorte de « modernité multiple », mais peut produire ici et là des formes de « réalisation asymétrique » (Hayoz [1997] p.45, comme le communisme et les diverses variantes « modernes » de tyrannies passées, présentes ou à venir. Comme quoi, la modernisation n’a pas été, n’est pas et ne sera pas un processus linéaire. On ne peut dire qu’elle correspond à « une évolution vers un état meilleur ». En définitive, elle peut « échouer ou conduire à davantage de problèmes », car « nous ne pouvons pas savoir si le monde supportera dans le long terme la dynamique de la société moderne » (Hayoz [1997] p.56). Cela dit, la modernité développe des exigences fonctionnelles redoutables, par exemple dans le domaine monétaire. Mon propos consiste donc à tester l’apport heuristique de Luhmann dans l’analyse comparative de la monnaie dans l’économie de la modernité et dans la contre tentative communiste de modernisation. 

Ces préalables posés, on procédera en trois temps. En premier lieu, je tenterai de résumer le paradigme luhmannien (1). Ensuite, je développerai, à cette lumière, une analyse du fonctionnement et des processus de l’économie et de la monnaie (2). En troisième lieu, il faudra analyser le statut de la monnaie dans l’économie du communisme En conclusion, on esquissera quelques pistes pour interpréter les difficultés de la monétarisation et de la financiarisation de la Russie

 

1/ Le paradigme luhmannien

 

En premier lieu, il faut préciser que N.Luhmann se réfère à une certaine version de la théorie des systèmes, la théorie des systèmes dits autoréférentiels et autopoïétiques. Selon cet auteur, ce qui définit un système ce n’est plus l’idée cybernétique de « totalité constituée de parties » avec des inputs, des outputs et une téléonomie exoprogrammée mais la « constitution autoréférentielle » de ce système par production et reproduction « autopoïétiques » de « différences entre système et environnement » (Luhmann [1999] pp.51-52). Luhmann se réfère explicitement à Maturana, Varela et Von Foerster (Maturana [1974], Varela [1989] p.45, Von Foerster [1974-1981a, 1981b-1988 et 1981c]). L’idée de constitution autoréférentielle, qui implique la clôture du système sur lui-même, entraîne la conséquence suivante : « il n’y a dès lors pas d’input ou d’output de communication » du système avec son environnement, car « la communication est toujours une opération interne de l’autopoïèse du système » (Luhmann [1999] p.52). Pour traduire l’idée d’autopoïèse, on reprendra la définition de Varela : un système est dit autopoïétique s’il « est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau » (Maturana [1974] p.162, Varela [1989] p.45, Teubner [1989-1993] pp.39-40 citant Maturana). L’autopoïèse implique donc l’autoréférence c’est-à-dire qu’un système doit se référer à lui-même par clôture sur lui-même pour se différencier de l’environnement ; mais ces opérations ne peuvent se produire sans une observation et, plus élaboré, une description du système lui-même se rapportant à lui-même, selon la sémantique à lui pertinente. Luhmann parle d’auto-observation et d’auto-description. Il écrit ainsi : « L’observation ne signifie rien de plus que la conduite de distinctions. C’est seulement dans les systèmes psychiques que le concept présuppose la conscience […]. L’auto-observation est l’introduction de la distinction système-environnement dans le système qui se constitue lui-même à l’aide de cette distinction » (Luhmann [1995] pp.36-37). Il convient enfin de « distinguer entre auto-observation (vécu en cours) et auto-description (préparation d’artéfacts sémantiques) » (Luhmann [1984b-2001] p.50).

Mais de quels « objets » la notion de système permet-elle le traitement ? N.Luhmann distingue d’abord les machines soit les systèmes artificiels, informationnellement et opérationnellement ouverts et donc triviaux parce que parfaitement prévisibles (sauf dysfonctionnement), hétéroprogrammés et exoprogrammés. A proprement parler, on ne peut ici parler de systèmes. Aux machines s’oppose l’ensemble des systèmes autoréférentiels et autopoïétiques. Ces derniers se subdivisent en trois grandes classes : les  organismes, les systèmes psychiques (humains, en l’occurrence, c’est-à-dire les entités constituées par les individus) et, ce qui nous intéresse ici, les systèmes sociaux. On différencie ceux-ci par degré, des plus volatils aux plus pérennes : on passe ainsi  des multiples interactions qui se font et défont à chaque instant aux organisations, formes plus durables dont on reparlera pour enfin en arriver aux sociétés (Luhmann [1995] p.2). A noter que systèmes sociaux et systèmes psychiques sont réciproquement des environnements les uns pour les autres, la société n’étant pas formée d’individus mais de communication.

Les sociétés modernes se caractérisent par la différenciation par émergence [ausdifferenzierung - outdifferenciation] en systèmes fonctionnels autonomes comme les systèmes de l’économie, de la politique, du droit, etc. Luhmann parle de systèmes autoréférentiels et autopoïétiques tandis que Teubner [1993 & 1990-1996a] émet l’hypothèse d’une graduation dans l’autonomie des systèmes, de l’autoréférence à l’autopoïèse. Pour chacun de ces systèmes, la société et les autres systèmes de la société constituent son environnement. Du point de vue de l’économiste, la modernité d’une société peut être caractérisée par l’autonomie du système économique avec les institutions afférentes, comme cela est communément admis en particulier par les néo-institutionnalistes (Williamson [1975 et 1985-1994]). Ce qui n’empêche que la société se révèle en même temps un système « ouvert, irritable et sensible », dans la mesure où la communication « fait continuellement référence à l’environnement. » (Luhmann [1999] pp.52-53). Chaque système de la société, par conséquent, obéit à son propre code (avoir / ne pas avoir pour l’économie, majorité / opposition pour la politique, légal / illégal pour le droit, etc.). Chaque système est constitué de communications à propos de ces codes binaires, communications utilisant un médium spécifique, un langage spécialisé visant à réduire « la probabilité du refus de communiquer » (Luhmann [1999] p.57). Ce seront ici respectivement l’argent, le pouvoir, le droit comme procédure. Le système sociétal lui-même, on l’a dit, n’est pas constitué d’individus, qui sont des systèmes psychiques autonomes compris dans l’environnement de la société, mais de communications ou plutôt de Communication à propos des communications propres à chaque système fonctionnel, Communication et société constituant l’environnement des systèmes psychiques individuels et réciproquement. Cette exclusion de l’individu pose la question de l’action et des acteurs (question qui ne sera pas abordée ici), mais traite de façon radicale le débat sans issue à propos de l’individualisme et du holisme méthodologiques et de l’origine des institutions et modes de coordination qui encadrent et informent les stratégies et les conduites des acteurs. Certains disciples dissidents de Luhmann tentent de réintroduire l’action et les acteurs (Mayntz R. & F.W. Scharpf [1995-2001]).

Les systèmes sociaux simplement issus de l’interaction problématique entre Ego et Alter, au sein de l’encadrement institutionnel et de la différenciation fonctionnelle, peuvent prendre des formes organisées aux fins de réagir à « l’augmentation de l’improbabilité des attentes de comportement » (Luhmann [1999] p.58). Cette augmentation est spécifique aux sociétés différenciées où les contraintes traditionnelles de type  coutumier, communautaire, religieuse ou autre sont levées, accroissant l’indétermination et l’imprévisibilité des comportements et le risque de refus de communiquer. L’organisation va, dès lors, conjointement au médium de communication propre au système contribuer à réduire ce risque, mais à sa manière propre. Il y a ainsi des organisations dans tous les systèmes de la société. Dans l’économie ce sera principalement l’entreprise ou la firme, mais pas seulement. On peut avec Luhmann donner une définition plus précise de l’organisation comme type particulier de formations socio-systémiques « dans lesquelles on peut entrer au moyen de décisions et desquelles on peut à nouveau sortir par d’autres décisions » (Luhmann [1999] p.58). Comme il faut se soumettre aux règles de l’organisation pour en devenir membre et pour le rester, il devient possible, même compte tenu des aléas et des écarts dus au détournement, à l’ignorance voire au boycott, de « normaliser un comportement très improbable et auquel on ne pourrait pas s’attendre dans un autre contexte » (Luhmann [1999] p.59). Dès ce moment, au sein de n’importe quel système différencié, le médium et l’organisation peuvent être combinés pour coordonner l’agir politique, esthétique, religieux, juridique et, dans le cas présent, économique.

On introduira ici une des questions cruciales de la sociologie, celle de l’individu et de l’intégration sociétale (Durkheim), dite aussi celle de l’insertion ou de l’inclusion de l’individu. Luhmann reprend, on le sait, la vieille opposition  entre société traditionnelle stratifiée et société moderne différenciée. Dans la société traditionnelle, l’individu est inclus par le biais de son appartenance statutaire-communautaire (caste, ordre, clan, famille,…), la société étant stratifiée à partir d’un centre supposé et les segments d’appartenance, multifonctionnels. Cette inclusion implique ipso facto et symétriquement l’exclusion de toute autre appartenance. Dans la société moderne, paradoxalement, l’individu est a priori exclu du système social et des sous-systèmes fonctionnels, puisqu’il ne peut être « perçu » qu’au titre d’environnement de celui-là et de ceux-ci. Bref, l’individu est a priori sans statut. La seule solution pour l’individu est de s’inscrire tour à tour ou simultanément dans les différents rôles sociaux correspondant aux diverses fonctions, ce qui lui permet d’acquérir les statuts qui vont l’inclure dans la reproduction d’un ou de plusieurs sous-systèmes fonctionnels, ce que « Parsons[1] et Luhmann expriment par le terme inclusion qui signifie que tous les individus peuvent être des participants potentiels dans tous les domaines fonctionnels, en tant qu’électeurs, consommateurs, patients, admirateurs de l’art, etc. […] Le destin de l’individu dans la société moderne n’est plus fixé sur un seul « lieu » social ; il ne peut plus être intégré sur la base d’un seul principe, d’une seule valeur : dans ce sens, l’individu est exclu de la société. Et cette exclusion qui résulte de la différenciation fonctionnelle implique précisément la découverte et la réalisation de degrés de libertés qui étaient impensables dans des sociétés traditionnelles » (Hayoz [1991] p.57).

Le fonctionnalisme luhmannien, il faut le souligner, est tout sauf optimiste et naïf : couplage, interpénétration et clôture, autopoïèse et différenciation se produisent dans la contingence, l’asynchronie, les dissonances, l’entropie et l’incertitude et donc dans un mixte de bien-être et de souffrance psychiques pour des individus toujours plus ou moins mal « adaptés » au « système » que leur interaction a engendré, à moins que ce ne soit l’inverse. Ce qui fonctionne ne fonctionne pas sans coût et sans à coups. Bref, tout cela ne marche pas si bien que cela. En outre, les systèmes ont beau être autonomes, il est insensé de les imaginer isolés. On voit mal l’économie et la politique sans couplage et « irritation » réciproques, sans processus et tentatives d’instrumentalisation là aussi réciproques. Peu ou prou, la société a toujours quelque chose d’insupportable, d’autant plus qu’entraînés tous et chacun dans la logique et les affaires auxquelles nous contraignent la Communication sociale et le fonctionnement de chacun des systèmes, il nous est désormais impossible de nous référer à un consensus commun et indiscutable sur la signification de tout cela. La révolte moderne contre la modernité a de beaux jours devant elle. L’intérêt de la théorie luhmannienne réside, me semble-t-il, dans la prise en compte de l’impossible « sortie » hors du monde moderne avec les « bons » acquis de la modernité, de l’impossible sortie « couplée » au désir lancinant de cette sortie. Outre ses potentialités heuristiques sur la description du monde social moderne, elle permet d’en développer sur le sens de la tentative marxiste-léniniste, comme le montre l’ouvrage de Nicolas Hayoz à propos de l’expérience soviétique (Hayoz [1997]), et, comme je le propose modestement ici, sur la question monétaire dans l’économie communiste.

 

 

2/ L’économie et la monnaie dans la perspective luhmannienne.

 

        2.1/ L’économie comme sous-système de la société dans la perspective luhmannienne

 

      2.1.1/ Perspectives générales

 

            Au risque d’être réducteur, Luhmann définit tout système par son code binaire et son médium spécifiques. Il opère ainsi pour le système économique dont le code sera avoir/ne pas avoir et le  médium, la monnaie (Luhmann [2001] pp.30-32). Le couplage fonctionnel du code et du médium engendre le binôme paiement / non-paiement qui constitue l’élément d’autoreproduction récursive du système : les paiements permettent d’autres paiements et ainsi de suite. L’unité élémentaire ainsi identifiée n’est possible que parce que chaque « événement basique », chaque paiement se réfère à « d’autres paiements ». En outre, la possibilité et la survenue du paiement impliquent la possibilité et la « survenue » du non-paiement : le paiement implique  le non-paiement en passant par la négation. En effet, « celui qui paie ne peut justement pas garder son argent et celui qui le garde ne peut payer, si bien qu’un  choix participe toujours de son contraire ». Dès que l’on décide de payer ou de ne pas payer, le choix est fait, irréversible, et la liberté de choix ainsi détruite transmise à d’autres. On a ainsi une dynamique autonome et récursive de la circulation de l’argent « à travers la négation du contraire chaque fois nécessaire » et c’est ce « doublage des opérations élémentaires » (Luhmann [2001] p.31), c’est-à-dire la négation symétrique et réciproque du paiement et du non-paiement, qui fait de l’économie un système autonome différencié.

On insistera sur quelques conséquences de cette conception systémique du fonctionnement de l’économie. En premier lieu, « le système devient indépendant de la réciprocité » au sens de Karl Polanyi, c’est-à-dire indépendant du statut personnel des échangistes. Luhmann remarque malicieusement contre Polanyi qu’on peut être égoïste « dans les conditions de la réciprocité » et faire jouer le critère du profit en dehors de tout égoïsme (Luhmann [2001] p.34 n.2, Polanyi [1983]). Luhmann inverse la relation valeur et prix, base canonique commune aux classiques, aux marxistes ainsi qu’aux néo-classiques. Pour lui, c’est le prix qui précède la valeur, car on ne peut régler des paiements sans que s’établissent des prix, lesquels seuls permettent d’anticiper la somme à payer et de communiquer là-dessus (Luhmann [2001] p.32). Dès lors, interactions et organisations peuvent opérer, jouer, influer sur des structures perceptibles. Pour compléter son dispositif, l’auteur nous livre, comme en passant, une théorie très éclairante sur le profit. A lire Luhmann, on s’aperçoit qu’avec le profit, le système établit définitivement sa reproduction autopoïétique en la renforçant par un « processus réflexif » : dans ce cas, le paiement initial, s’il fait disparaître pour le payeur la possibilité de ce même paiement au même moment, permet d’acquérir, le plus souvent de manière élargie, des possibilités de paiement futur. Ainsi, « on paie pour rafraîchir ses propres possibilités de paiement futur et, si c’est possible, les accroître (au lieu de simplement garder l’objet ou le service pour lequel on paie) ». De manière peut-être plus radicale que Marx, Luhmann met au cœur de l’économie moderne la reproduction du capital. Elle devient ici « processus réflexif » d’enchaînement élargi des paiements, renforçant l’autopoïèse du système qui devient ainsi totalement indépendante des mobiles et des préférences normatives des agents. Le mobile du profit « même dépouille celui qui s’y consacre », et ce mobile a juste pour fonction « la fermeture autoréférentielle du système fonctionnel » (Luhmann [2001] p.33). On voit ici que dire que l’économie est capitaliste relève de la tautologie. En effet, le profit permet au système de ne jamais s’arrêter : on dépense de l’argent dans la perspective de pouvoir dépenser plus d’argent à l’avenir. Autrement dit, le critère du profit sert « à référer cette récursivité à elle-même » (Luhmann [2001] pp.39-40). C’est redire en un langage éclairant, le cycle du capital de Marx (Marx [1963], pp.691-702) et les concepts et présupposés du capitalisme de Max Weber (Weber [1923-1981-1991], pp.295-298). On comprend dès lors la fixation de Marx et, plus généralement, de la critique humaniste de l’économie sur la question du profit, car c’est ici que l’émancipation du système économique par rapport au politique apparaît « politiquement insupportable ». En effet, sa performance même renforce le sentiment d’injustice puisqu’il tend de manière cumulative à donner davantage aux riches qu’aux pauvres, les crédits et donc les chances de profit et de gains allant vers les chances de profit et de gains.

Le paradoxe de ce système, paradoxe commun aux systèmes différenciés de la société, est que son indifférence à toute finalité du fait de sa clôture lui permet une ouverture à toute finalité, à « tous les arrangements objectifs / moyens », chaque arrangement n’étant qu’un épisode particulier. Mais cette ouverture se fait rigoureusement dans les conditions de clôture du système, l’environnement étant perçu de manière interne comme modification (voire irritation) de l’état interne du système. Dès lors, tous les objectifs économiques deviennent sensés ; ainsi, sont permises « des contingences élevées et réexploitables ». On voit que la clôture « oblige à l’ouverture » et qu’en même temps , la dépendance du système par rapport à l’environnement « dépend du système lui-même », ce qui lui permet de « se structurer de façon interne après des épisodes » (Luhmann [2001] pp.35 ; 37 ; 46). Ainsi, peuvent être réintroduits tous les « faits dérivés », comme les besoins qui ne peuvent être pris en compte que dans la mesure où ils mettent en mouvement des paiements. On comprend donc la critique humaniste de l’économie selon laquelle le marché et le cycle du capital engendrent un système bouclé sur lui-même, un système indifférent aux vrais besoins et développant de faux besoins.

 

      2.1.2/ L’économie entre variété et redondance : marché et organisation.

           

Le marché

Venons-en à la question du marché, au sens du grand marché autorégulateur de Karl Polanyi et du marché mondial de Marx. Comme je l’ai indiqué plus haut, le scandale suprême, pour la critique anticapitaliste, c’est celui de ce système bouclé sur lui-même, de ce système sourd à toute autre finalité que la reproduction élargie du capital, sensible seulement aux signaux aléatoires qu’il se renvoie à lui-même dans son anarchie aveugle. On notera que les mésaventures du communisme historique ont ramené le marché à l’avant-scène. Il remplace le capital comme objet d’exécration sous les traits de la mondialisation et de la marchandisation dites ultra-libérales ou néo-libérales : le marché, diabolisé comme naguère le capital, exercerait sa dictature, sous une forme démultipliée, les marchés financiers. Cette dictature résumerait l’essence maléfique intrinsèque de la société moderne. Où l’on confond les médiums du politique, le pouvoir, et de l’économique, l’argent.

Pour Luhmann, le marché se différencie de l’organisation : celle-ci s’inscrit dans la complexité « déterminée ». Le marché s’inscrit, quant à lui, dans la complexité « indéterminée », dans « la double contingence et le cercle autoréférentiel suivant : ce que l’on fait dépend, entre autres, de ce que l’on fait » (Luhmann [2001] p.48). La double contingence, soit la communication problématique entre Ego et Alter est le point de départ de réflexions contemporaines sur l’interaction, la coopération, du dilemme du prisonnier à l’équilibre de Nash, de l’équilibre de Nash à la théorie des conventions (OrlÉan [1994a], pp.9-40). On évoquera aussi les célèbres chapitres 12 et 13 de la General Theory (Keynes [1936-1964]) et leur commentaire par Jean-Pierre Dupuy ([1992], pp.184-187) à quoi on ajoutera les réflexions du même sur le cercle autoréférentiel walrasien qui fait dépendre les prix…des prix ! (Dupuy [1992], pp.207-209). Le marché comme la démocratie sont les exemples mêmes d’aporie autoréférentielle soit toutes les formes de codétermination circulaire du tout et des parties évoquée par le même Dupuy. On a déjà relevé que Luhmann, en la matière, dépassait le dilemme de l’opposition entre l’individualisme et le holisme méthodologiques, par la définition de la société comme constituée non pas d’individus mais de communication, c’est-à-dire comme système autoreproduit de manière contingente. Les individus sont eux-mêmes des systèmes psychiques pour qui le système sociétal et les systèmes différenciés constituent un environnement, ainsi que les interactions et les organisations et réciproquement. Le marché est un mode spécifique d’interaction et donc de complexité indéterminée. Comme tel, il repose sur « l’absence de transparence ». Sur ce point, Luhmann rejoint Hayek (Hayek [1945]). Pour signifier cette opacité, Jean-Pierre Dupuy emploie l’expression « d’autotranscendance du social » (Dupuy [1992], pp.38-40) ce qui revient à dire cette extériorité réciproque des systèmes psychiques et du système sociétal. L’opacité du marché se présente d’abord ainsi du point de vue de la production : les consommateurs sont rares, ce qui fait de la tendance à la surproduction, l’état « naturel ». On ajoutera que, du point de vue du postulant à l’emploi, les postes sont rares, ce qui, parallèlement, fait du chômage, une composante inévitable de l’économie moderne. Profit, surproduction, chômage sont donc les conditions mêmes de l’autopoïèse du système économique de la société.

 

L’organisation et les macro-organisations

 La théorie économique établie a mis beaucoup de temps à incorporer un ensemble d’évidences : organisations, réseaux, institutions sont également constitutifs de l’autopoïèse de l’économie. Seuls des courants minoritaires ont longtemps développé ces thèmes, avant qu’ils soient pleinement intégrés dans le programme de recherche des sciences économiques. Nous sommes maintenant familiarisés avec les théories microéconomiques comme la théorie des coûts de transaction, la théorie des coûts d’agence, le courant néo-institutionnaliste qui tentent de fonder en rationalité économique l’existence des organisations comme prolongement et complément mais aussi comme négation, dans leurs limites, du marché (Akerlof [1970], Coase [1937-1988-1997], Williamson [1975], [1994], Coriat & Weinstein [1995], MÉnard [1990]). Il reste une difficulté commune à tous les individualismes méthodologiques : les procédures du marché ou de l’organisation sont moins le résultat de choix individuels rationnels, que le résultat de processus évolutifs ["évolutionnaires"] fortement aléatoires où interviennent de multiples interactions, où se combinent contingence, stratégies et irréversibilité (Boyer, Chavance, Godard [1991]). Ces processus contextualisent toujours déjà l’action qui vient ; l’évolution est toujours dépendante d’elle-même, ce qu’exprime l’idée de path-dependency (Chavance & Magnin [1996]). L’approche luhmannienne fait l’économie de toutes ces questions en couplant les concepts de contingence et de fonction. En effet, il n’est pas nécessaire de recourir à la rationalité plus ou moins limitée des agents, comme les néo-institutionnalistes, ni à de mystérieux processus évolutifs sélectionnant les meilleurs procédés grâce à quelques leaders inventifs imités par la foule (Hayek [1973-1980-1995]). Il y a bien sûr évolution, sélection, mais largement contingente, aléatoire, tâtonnante, incohérente. Mais il reste que toute forme évolutive contingente qui se maintient dans l’être n’a pu le faire et ne peut le faire qu’au prix incertain, difficile mais inévitable d’un minimum d’autorégulation fonctionnelle c’est-à-dire d’une réduction de la complexité de son environnement au besoin en accroissant sa propre complexité par différenciation. L’organisation est une de ces formes contingentes, produites par l’accroissement de la complexité sociétale et redynamisée par la différenciation fonctionnelle de la société. On peut sans doute s’interroger sur le réductionnisme luhmannien congédiant, sans autre forme de procès, action et acteurs, sauf à les inscrire dans la Communication.

Précisons maintenant un peu plus la conception luhmannienne de l’organisation, enrichie par les apports de G.Teubner. L’organisation, comme on l’a dit, désigne un type particulier de formations socio-systémiques « dans lesquelles on peut entrer au moyen de décisions et desquelles on peut à nouveau sortir par d’autres décisions » (Luhmann [1999] p.58). Le concept canonique d’organisation développé par la science économique admet en général que l’organisation s’oppose au marché tout en le complétant fonctionnellement dans la coordination des actes économiques, ce qui converge avec le point de vue luhmannien dans la mesure où l’organisation peut être classée parmi les dispositifs dont la fonction sera de réagir à « l’augmentation de l’improbabilité des attentes de comportement » (Luhmann [1999] p.58), puisqu’elle rend possible de « normaliser un comportement très improbable et auquel on ne pourrait pas s’attendre dans un autre contexte » (Luhmann [1999] p.59). Ainsi, pour le système économique, le marché, avec son médium l’argent, s’identifiera à la variété, la souplesse, l’autonomie des acteurs, tandis que l’organisation évoquera la redondance, la contrainte hiérarchique, l’intégration des acteurs. La liberté extrême du médium monétaire qui rend équivalentes des opérations totalement indépendantes (acheter des fleurs, faire le plein d’essence, etc.) entre acteurs autonomes c’est-à-dire non intégrés « dans une quelconque unité d’action », cette liberté s’analyse comme libération d’une « fonction de mémoire », comme capacité extrême à pouvoir s’adapter à des besoins en modification constante. Mais elle s’observe aussi comme une « perte permanente d’information » (Luhmann [1999] p.60). En revanche, l’organisation peut bien plus fortement « limiter le possible » et par conséquent « s’imposer plus facilement que le médium » qui est pour sa part intégré plus faiblement. C’est précisément parce que le médium est si flexible et adaptable que les organisations lui impriment leurs propres particularités et leurs limitations internes (Luhmann [1999] pp.64-65). Mais, surgit ici un problème : autant, dans la société moderne différenciée, il est nécessaire que se combinent fonctionnellement organisations et médiums ; autant, en outre, il est nécessaire que des macro-organisations se constituent comme lieux institutionnels d’articulation entre l’unité du médium (argent, pouvoir, discours juridique, vérité académique, etc.) et les organisations, autant il est impossible qu’un système fonctionnel soit « organisé comme unité ». Cela présupposerait « l’entrée et la sortie de membres », ce qui est contradictoire avec une évidence, à savoir que la participation aux systèmes fonctionnels est, par nature, « ouverte à la société tout entière ». Fort logiquement donc, on trouve dans chaque système fonctionnel « une multiplicité d’organisations ». (Luhmann [1999] p.68). Et Luhmann de faire référence aux partis et à la bureaucratie dans la politique, aux entreprises de production, de commerce et de services dans l’économie, aux universités et instituts de recherche dans la science.

On a évoqué plus haut les macro-organisations. Les macro-organisations peuvent se définir ainsi : d’un point de vue, elles correspondent à la définition de l’organisation ; mais d’un autre point de vue, elles s’en différencient par la possibilité pour n’importe qui de participer à celles-ci sans en être membre, dans la mesure où chacune est au centre du dispositif fonctionnel d’un sous-système différencié : ainsi, il n’est pas besoin d’être ministre, député ou membre d’un cabinet ministériel pour être citoyen, électeur, usager ou contribuable, ni d’être administrateur, salarié ou même client de la banque centrale pour faire partie de la communauté de paiement. Assurant l’unité du médium et relayés par les organisations spécifiques à telle ou telle fonction (partis politiques, entreprises et banques…), les macro-organisations sont un dispositif fonctionnellement nécessaire. De même que la politique, ce n’est pas seulement du pouvoir vagabond (Hobbes), le droit, du contrat (Durkheim), l’économie ne se résume pas à la variété marchande. Ce n’est pas non plus qu’il faille opposer de manière simpliste, la variété marchande économique, la variété contractuelle juridique à la redondance bureaucratique politique. Pour comparer les systèmes de la politique, de l’économie et du droit, il y a du médium vagabond et source, pour le meilleur et pour le pire, de variété, à savoir le pouvoir et l’argent ; il y a de l’organisation, des organisations mais aussi au moins une macro-organisation dont le paradoxe est qu’elle répond en même temps aux critères de l’entrée et de la sortie et, à sa manière, de substitut à l’absence d’organisation unique du système fonctionnel. Tout comme le pouvoir, pour être politique, fait référence à l’Etat, forme historique singulière et spécifique à la société différenciée, l’argent, pour être pleinement « économique », doit s’ancrer sur le système bancaire hiérarchisé et le droit, pour se dire, doit s’appuyer sur l’organisation judiciaire. On voit dès lors que le marché, pour l’économie, la démocratie, pour la politique, le contrat, pour le droit se désintègreraient dans une entropie définitive, sans ces macro-organisations. Toutes artificielles ou « construites » (Hayek) que les macro-organisations apparaissent, elles n’en sont pas moins comme « points fixes endogènes » (Dupuy), des éléments fonctionnels et constitutifs des ordres humains, de même que gestion, gouvernance, stratégie. Il faudrait donc dire pour l’économie, économie de marché et d’organisation, et ce, à deux titres, celui de la macro-organisation qui lui est spécifique et celui des organisations qui, parallèlement au médium, concourent à sa reproduction. Les réflexions de Luhmann éclairent sérieusement et les aléas de la construction économique et politique européenne, et les questions récurrentes et lancinantes d’une gouvernance mondiale tant politique que monétaire. On pressent mieux ces tensions et difficultés si l’on observe que le système économique obéit à une logique spatiale, avec d’autres systèmes comme la science, l’art, la religion, alors que les système de la politique et du droit obéissent à une logique plutôt territoriale. Cela introduit des distorsions et asynchronies dans l’interpénétration et le couplage de l’économie avec la politique et le droit. Ainsi, la monnaie, medium de l’économie, est tiraillée entre une légitimité politique et sa légitimité fonctionnelle.

 

2.2/ La monnaie, le paiement, le profit dans la perspective luhmannienne.

 

            On partira de la perplexité de Carl Menger, reprise en écho par Shackle puis Arrow, perplexité devant l’énigme suivante : pourquoi accepter un objet ou un signe inutile et sans valeur ? Finalement, la seule explication reste la logique autoréférentielle de l’acceptation généralisée : les agents parviendraient à une sorte « d’équilibre général » de Nash, la monnaie s’autoréalisant et se soutenant sur la base d’une « connaissance commune » comme convention et institution. C’est ainsi que Ganßman montre que toutes les explications ne peuvent éviter la circularité et suggère une hypothèse : la circularité ne serait-elle pas « une caractéristique générale des faits sociaux » ? (Ganßman  [2001] p.139).

            Finalement, la monnaie est à ranger du côté des « faits institutionnels » qui, dans la problématique de Searle, s’opposent aux « faits bruts », en cela qu’ils ne peuvent exister que sur la base de la croyance des acteurs (Searle [1998]) ou, comme l’écrit Ganßman, « que parce qu’il y a des agents qui peuvent parler […] et […qui…] agissent en regard de ces faits de telle sorte qu’ils les confirment comme étant des faits » (Ganßman [2001] p.140). C’est dire que la monnaie, comme le langage, se réfère à des conventions, des règles rendant possible la communication sociale et réduisant le risque du refus de communiquer (Luhmann). Il s’agit donc ici d’une solution institutionnelle et conventionnelle à un problème de coordination, fondée sur l’émergence d’une reconnaissance mutuelle des agents, laquelle reconnaissance permet le développement d’une « attitude réflexive des uns envers les autres » (Ganßman [2001] p.144) attitude résumée dans une règle commune. Dans le système de l’économie, on constate ainsi qu’il est possible pour a de convaincre b d’agir de telle ou telle façon grâce à la contrepartie d’une certaine quantité de monnaie : la communication économique est donc ainsi rendue possible et, du même coup, sa poursuite ou sa reproduction indéfinie, selon des règles qui sont celles de l’achat-vente et du contrôle de l’accès aux ressources (Ganßman [2001] p.153). Ainsi, l’institution économique « monnaie », couplée à l’institution juridique « propriété », garantit que « rien n’est donné pour rien » et que « personne ne peut prétendre à mon argent que légalement » (Luhmann [1984a-1995], p.377).

            Et l’on revient à la définition de l’économie exposée ci-dessus. L’économie serait donc, à l’instar du droit, de la politique, de la science et des autres systèmes, un jeu rendu possible par son langage spécifique ou plutôt, son « médium symboliquement généralisé », la monnaie et son code avoir / ne pas avoir. Cette proposition a des conséquences très lourdes : elle « signifie que toutes les opérations qui relèvent de l’économie et seulement celles-ci renvoient à la monnaie ». L’économie ne se réalise pas autrement que « par l’usage de la monnaie comme communication », et l’économie n’a pas d’autre signification que la reproduction par lui-même de son processus élémentaire, le paiement, puisque ce dernier n’a d’autre finalité que « la possibilité d’autres paiements » (Luhmann [1984-1995], p.461). Mais, pour cela, le système, comme tout système, doit constamment se nourrir de ce qui n’est pas lui, de quelque chose qui lui vient de son environnement. Disons autrement : c’est par sa clôture même que le système opère son ouverture. Il faut une motivation, une impulsion exogène : c’est parce que le système économique est autopoïétique, c’est-à-dire obstinément aveugle et sourd à tout ce qui n’est pas lui, qu’il ne peut survivre qu’en entrant dans de problématiques, instables mais inévitables couplages (Luhmann [1984-2001], p.37, Cartelier [2001], pp.111-135).

            Comme on l’a écrit plus haut, avec le profit, le système établit définitivement sa reproduction autopoïétique en la renforçant par un processus réflexif. Le profit est donc bel et bien la véritable finalité autoréférentielle et récursive qui maintient l’autopoïèse du système économique. En effet, c’est le profit anticipé qui est à l’origine de la volonté d’endettement des agents en besoin de financement et de sa réciproque duale, la prise de risque des banques. C’est donc le profit anticipé qui engendre le processus cyclique de création-destruction de monnaie, soit le processus qui « produit » le medium. Et c’est le profit engendré qui stabilise l’élargissement de la masse monétaire, puisqu’il permet le règlement des endettements nets qui sont à son origine tout en relançant de nouveaux endettements sur la base de nouveaux profits anticipés. Il faudrait ici introduire la dynamique de reproduction élargie des finances publiques, dont l’endettement courant (court et long) permanent contribue massivement, parallèlement à la dynamique du profit anticipé et engendré, à la création nette de monnaie et, partant, à la reproduction des paiements par les paiements. Cela signifie que sans un endettement net de la communauté de paiement envers elle-même, assis sur une créance nette de cette même communauté envers elle-même, ou, disons autrement, sans « soldes monétaires non nuls » des unités de paiement de cette communauté, il n’y a point de monnaie. Ces soldes sont bien évidemment soumis à la contrainte de règlement (Aglietta/Cartelier [1998], p.138).    

Mais pour que tout cela fonctionne, il faut des conditions multiples. Il faut un ensemble d’organisations concourant à instituer un système bancaire hiérarchisé avec prêteur en dernier ressort ; il faut un ensemble d’organisations dites entreprises établissant des comptes d’exploitation et de bilan et décidant, sur cette base, de recourir à l’autofinancement et, en cas de besoin de financement, à l’endettement bancaire ou au marché financier ; il faut aussi que les organisations bancaires et les entreprises procèdent dans les termes prescrits aux règlements de leurs dettes ; il faut enfin des unités de dépense finale, c’est-à-dire des unités de paiement dont la fonction ou l’une des fonctions soit la dépense finale de leur revenu : les ménages répondent totalement à ce critère ; les administrations publiques, partiellement, avec les dépenses publiques de consommation finale marchande. Ainsi, la monnaie fait retour vers les dépensiers productifs, ce qui permet le règlement de leurs dettes et la couverture de l’ensemble des coûts et, last but not least, dégage le profit. Il est donc entendu que, bon an mal an, le jeu des dettes et des créances se poursuit à peu près sans à-coups majeurs et que les organisations incapables de jouer le jeu sont éliminées. On voit ici que le système économique est contraint à des interpénétrations et couplages avec d’autres systèmes comme le système juridique ne serait-ce que pour le respect des contrats, et le système politique du fait, au minimum, des finances publiques et de la redistribution. Au minimum, car on peut imaginer des couplages plus « serrés » où le système politique tente, sinon d’asservir, du moins d’influencer fortement le système économique au moyen par exemple d’une appropriation publique d’une plus ou moins grande partie des banques et des entreprises. Au moyen, plus classiquement, de la manipulation des divers leviers de la politique économique conjoncturelle. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela n’invalide pas la thèse de l’autonomie et de la clôture de chaque système. Pour ce qui est de l’économie, des finalités externes à son autopoïèse ne peuvent lui être audibles que pour autant qu’elles se traduisent dans son code et son médium, qu’elles mettent en œuvre des paiements et entrent dans le cycle de leur reproduction. En outre, l’intervention publique doit sauvegarder un mixte organisation/marché et la rareté relative de la monnaie, de telle sorte que l’autopoïèse de l’économie se poursuive.

Tel qu’il vient d’être décrit, ce jeu « autorécursif » des dettes et des créances reste fortement instable, fragile et, par conséquent, sujet à des crises parfois majeures, crises de change, crises de liquidités, hyperinflations, déflations, crises qui ont la particularité d’être contagieuses d’une monnaie aux autres, d’une communauté de paiement aux autres (Sgard [2002]). Du fait du caractère autoréférentiel de la confiance qui inscrit la monnaie comme « point fixe endogène », selon l’expression de J.P. Dupuy, ce même point fixe, passé un seuil critique, peut se désintégrer soudainement par contagion et mimétisme pour être remplacé par un autre point fixe endogène, la panique (Dupuy [1992], pp.35-37). L’enchaînement des défauts de paiements, d’abord interne à une monnaie, peut contaminer d’autres monnaies jusqu’au risque de crise générale de liquidité. Les principales banques centrales, hantées par le spectre de 1929, ont appris à se concerter pour mettre au point des contre-feux, relativement efficaces jusqu’à maintenant.

On va voir que ces clauses sont essentielles. En particulier, il va être intéressant de voir les effets de la dénaturation de la contrainte monétaire, effets liés à la tentative d’asservissement mono-organisationnel de l’économie.

 

 

3/ La monnaie et l’économie du communisme : l’exemple soviétique.

 

L’expérience du communisme doit être réinterprétée au prisme du paradigme luhmannien. Du point de vue du politiste, Nicolas Hayoz (Hayoz [1997]) propose une interprétation magistrale et très éclairante, que nous suivrons (2.1). Ensuite, nous tenterons une description du fonctionnement de l’économie du point de vue de l’analyse monétaire (2.2).

 

3.1/ Signification du communisme comme « réalisation asymétrique »

 

On pourrait résumer en termes luhmanniens la tentative communiste comme la volonté illusoire de moderniser la société ou, à défaut, un ou plusieurs territoires géopolitiques, en réduisant celle-ci (ou ceux-ci) à une organisation, au sens strict défini plus haut de formation socio-systémique « dans laquelle on peut entrer au moyen de décisions et de laquelle on peut à nouveau sortir par d’autres décisions » (Luhmann [1999] p.58). On le voit, ce projet entretient la confusion entre système social, système fonctionnel différencié, organisation et macro-organisation. Avec la différenciation fonctionnelle, on l’a vu, s’accroissent l’indétermination et l’imprévisibilité des comportements ainsi que le risque de refus de communiquer. La Communication sociale doit ,en conséquence, multiplier les couplages et interpénétrations avec un environnement de plus en plus incertain, à savoir, les systèmes psychiques individuels. Il s’agit de maintenir la Communication, alors même que, faute de consensus et, paradoxalement, du fait du développement des médiums et des organisations, on assiste à « une extension considérable des possibilités de compréhension au sein d’une société, mais aussi des risques de refus de la communication » (Martuccelli 1999, p. 163), et donc des risques de dissensus, d’incommunicabilité, d’opportunisme et d’aléa moral. On constate fort logiquement que la réduction de complexité par des dispositifs fonctionnels, comme les médiums et les organisations conduit à plus de complexité. Cette dernière apparaît intolérable à la critique socialiste et communiste du XIXe siècle européen et à ses disciples des premières décennies du XXe siècle, sous les arguments de l’aliénation, de l’anarchie aveugle du marché et de la domination. Une seule solution : l’auto-organisation de la société dans un organisme unique et simple. Avec des nuances importantes, c’est le projet commun de Saint-Simon, Marx, Bakounine et …LÉnine ! Dans tous ces cas de figure, il s’agit de rompre avec la société traditionnelle, d’achever l’ère révolutionnaire ouverte par 1789, d’entrer pour de bon dans la rationalité moderne tout en maintenant (ou renouant avec) la société une, mais cette fois-ci sans les formes archaïques de représentation du tout : la société moderne a vocation à devenir maîtresse et consciente d’elle-même et, par là même, omnisciente, « omnicompétente » et « omnifonctionnelle ». C’est oublier que toute cognition introduit une différence, un clivage et que l’auto-observation et l’auto-description d’un système le rendent à jamais exilé de lui-même, opaque à lui-même, extérieur à lui-même puisqu’à lui-même son propre environnement.

Faute de pouvoir ramener la société à elle-même, on va introduire une différence : la société sera à jamais clivée entre les membres du parti unique et les « sans-parti ». Voulant intégrer la société en un tout cohérent et conscient de lui-même, le parti la divise en deux catégories, excluant du coup la majorité de la population. Ensuite, sur ce parti monolithique, vont se greffer des organisations spécialisées censées mener à bien, par délégation du parti et sous son œil vigilant, les fonctions modernes de la politique, de l’économie, du droit, de la science, de l’art, etc. Le parti est donc tout à la fois une organisation puisque, par des décisions, il y est décidé qui est membre ou non, c’est-à-dire les conditions d’appartenance et de radiation, et une macro-organisation honteuse qui, faute de mieux, délègue à des organisations exécutives et centralisées, contrôlées par lui, les fonctions politique, économique, juridique, artistique, etc. Ainsi, pense-t-on, l’insertion de la totalité des individus (excepté les ennemis du peuple) est assurée en concédant le moins possible à la différenciation fonctionnelle. Le tout de la société reste, croit-on, représentable : le parti n’est pas tant le sommet de la société que son « huile essentielle », sa substance même. Le projet communiste a donc cultivé l’idée d’un modèle centralisé réalisable et viable, par une identification de la société à une organisation, ce que Hayoz résume, pour l’Union Soviétique, sous le label « USSR Inc. » (Hayoz [1997] p.207). Le communisme en tant que projet historique s’efforçant à se réaliser s’est auto-décrit comme la seule alternative totale de modernisation. Il s’est présenté comme anticapitalisme et post-capitalisme. Ainsi, il ne peut se comprendre que dans cette dépendance rivalitaire et mimétique à son ennemi supposé, le capitalisme. Il convient ici d’insister sur deux points essentiels : premièrement, on ne peut penser les divers avatars de concrétisation historique du communisme comme des variantes d’une forme historique autonome et complète, la société socialiste comme société organisée, comme système sociétal total autonome, viable et alternatif au système résumé improprement dans le descriptif dit « capitalisme »[2] ; deuxièmement et en conséquence, il est vain d’opposer et comparer capitalisme et communisme, comme de grands systèmes complets, fonctionnels, comme de grands modèles choisis au libre-service de l’histoire, en combinant des éléments et des modes d’organisation selon des préférences normatives et pragmatiques, comme enfin de grandes machines obéissant à des logiques cybernétiques plus ou moins opposées, plus ou moins complémentaires. On aurait plutôt affaire avec le communisme à une variante de crise de modernisation. Cette crise entraîne la mobilisation et le recyclage idéologique d’un contre-projet, d’un contre-modèle donnant lieu à une « réalisation asymétrique » (Hayoz [1997] p.45), suite à des conjonctures historiques favorables, dans un mélange d’improvisation et de « fanatisme pragmatique et créatif » dont LĖnine constitue incontestablement l’archétype (Malia [2002], pp.458-459). En conséquence de ce qui vient d’être dit, il ne faut pas conclure à l’idée d’un « changement de système » (Kornai [1999]) avec l’effondrement du régime soviétique. Il me semble qu’il vaut mieux analyser  cette chute comme l’interruption d’un processus volontariste et artificiel, comme l’échec d’une tentative de modernisation rebelle à certains développements de la différenciation fonctionnelle, comme la faillite d’une entreprise impossible de transformation de zones géographiques en machines cybernétiques et organisations uniques. En effet, cette opération est, par définition impossible pour la société et ses systèmes différenciés et cela, même « dans un seul pays » (Hayoz [1997]). Il en a toutefois résulté une réalisation dont il convient de faire l’analyse. Car cette réalisation asymétrique a fortement pénétré les sociétés où elle s’est incarnée, surtout dans le cas où le communisme s’est pratiquement identifié à la modernisation. On pourra le constater à l’occasion de la description des institutions et processus économiques de type soviétique et, en particulier, la curieuse monnaie soviétique et sa non moins curieuse mono-banque d’émission.

 

3.2./ La monnaie dans l’organisation monolithique.

 

            Du point de vue de l’analyse monétaire, on peut caractériser le communisme historique par un double refus : refus de laisser le système productif, en particulier industriel, à la régulation « aveugle » des lois du marché et de l’échange monétaire, refus du capital et du profit et donc de la monnaie comme finance. Après les tentatives infructueuses d’abandon complet de l’argent, on est arrivé au compromis suivant : une monobanque incluse dans le collectif ministériel de gestion de l’économie et un double circuit monétaire, celui des ménages salariés consommateurs où la monnaie (presque uniquement fiduciaire) est dite active et celui des entreprises où la monnaie (strictement scripturale) est dite passive (Vahabi [2002], pp.28 et s.). A vrai dire, on a là une monnaie disloquée, paralysée, muselée, amputée de sa dynamique financière, principe même de son autopoïèse récursive.

Prenons la monnaie dite passive.  Ce n’est, à notre avis, en aucun cas une monnaie. On ne peut en effet parler de monnaie pour une unité de compte qui ne fait que redoubler l’enregistrement en nature des flux interentreprise. Cette unité de compte n’est pas un moyen de paiement puisque l’entreprise défaillante reçoit malgré tout les livraisons prévus par le plan, livraisons pour lesquelles quoi qu’il arrive est créditée l’entreprise fournisseuse[3] ; ce n’est pas, en conséquence, une réserve désirable et désirée comme liquidité, sauf pour l’entreprise à détenir frauduleusement des encaisses liquides fiduciaires. Ajoutons que les prix sont strictement administrés et soumis aux priorités politiques, et qu’ils n’ont en conséquence aucun effet sur le comportement des entreprises, que le surplus éventuel est intégralement repris par le centre. On comprendra dès lors que les jeux d’écriture de la monobanque ne sont qu’une forme supplémentaire d’enregistrement et de contrôle administratifs (de Boissieu [2002], p.307). On sera d’accord ici avec Kornai [1980-1984] et Vahabi [2001] pour établir une connexion étroite entre cette pseudo-monnaie, la contrainte budgétaire lâche et l’économie de pénurie. La monobanque a donc un double rôle : renforcer le contrôle administratif par le contrôle « par le rouble », servir d’interface entre les deux circuits.

Venons-en maintenant à la monnaie dite active : on comprendra immédiatement que les ménages ne pouvant en aucun cas se muer en entrepreneurs, il leur soit impossible d’activer cette monnaie en finance et capital, d’autant plus que l’accès au crédit est inimaginable ; on remarquera ensuite qu’elle ne peut guère fonctionner comme unité de compte et pouvoir d’achat universel : d’une part, les prix relatifs des biens de consommation sont aberrants soit à la baisse (produits de première nécessité) soit à la hausse (autres produits) ; d’autre part, et en conséquence, la pénurie renforce artificiellement le principe de rivalité qui entraîne une exclusion par le rationnement et non par les prix. Il n’est donc pas étonnant que s’accumule de manière incongrue une épargne stérile, épargne couplée avec un niveau de vie plus que modeste et donc une demande largement insatisfaite hors contrainte budgétaire des ménages ; disons autrement : le rationnement et l’exclusion ne sont pas opérés par les prix et la contrainte budgétaire. Cette épargne est le seul moyen pour l’économie administrée de continuer à simuler un salaire incitatif avec des primes, accroissant ainsi un pseudo-pouvoir d’achat, tout en proposant, à prix plafonnés, une offre insuffisante : le gel du pouvoir d’achat par ce moyen est en effet la seule issue. Ajoutons qu’une grande partie des services culturels, de loisirs et de santé sont distribués au sein des collectifs de travail ou des organisations sociales. Ajoutons enfin qu’une partie non négligeable des biens de consommation sont distribués en nature par les mêmes canaux.

Une question importante est celle des points de contact entre les jeux d’écriture comptable (qu’on pourrait qualifier d’écriture « amonétaire ») du secteur des entreprises et des administrations et les jeux d’écriture créant ou détruisant « l’infra-monnaie » fiduciaire. Le circuit officiel est assez simple : la monobanque inscrit les salaires comme sortie des entreprises et des administrations (réduisant d’autant leur actif scriptural mais sur une ligne spécifique aux salaires) et fournit à celles-ci le papier-monnaie correspondant. Celui-ci fait retour dans les magasins d’Etat qui le restituent à la monobanque, en contrepartie d’un avoir correspondant en écriture. La monobanque récupère en outre l’épargne quasi forcée des ménages. Ce même papier-monnaie est prêt pour un nouveau circuit. On constate que ce circuit est fractionné en circuits locaux autour des agences locales de la banque d’Etat et des collectifs dépendant des entreprises, des administrations et des organisations sociales. Il faudra s’en souvenir pour comprendre la fragmentation de l’espace économique et monétaire russe, une fois disparues les figures du centre que sont le Plan, la banque d’Etat et les ministères. On notera ici que, pour le reste, c’est-à-dire les flux entre les entreprises et les administrations d’une part, les magasins d’Etat d’autre part, le circuit reste strictement étanche à celui du papier-monnaie. Les effets combinés de la contrainte budgétaire lâche et de la vosdouchni val ou « production brute d’air » (Masuch [1991], p.433), entraînent un gonflement inflationniste des écritures enregistrant les flux entre les entreprises et donc une surestimation de la production brute, au besoin répercutée dans une hausse invisible des prix. La politique des stimulants matériels a le même effet sur la masse salariale. Dans les deux cas, la pénurie d’inputs et de biens de consommation induit un rationnement de l’offre. L’idée « d’inflation réprimée », assez discutée, veut rendre compte de ce phénomène. Il n’en reste pas moins qu’on observe comme une dérive inflationniste dans le secteur productif, invisible aux dirigeants, et qui leur a caché la stagnation de la production (Seurot [1983]). On peut observer que cette modernisation asymétrique a engendré une économie incapable d’engendrer un système autoreproductif de paiements par les paiements ce qui a entraîné une inversion par rapport au sous-système différencié de l’économie, lorsque son autonomie n’est pas l’objet d’un interdit. En effet, la reproduction autopoïétique de l’économie exige une rareté instituée de la monnaie c’est-à-dire un rationnement marchand et/ou administré du crédit, ainsi qu’une rareté relative de la demande sur l’ensemble des marchés et donc un constant excès relatif de l’offre de biens et de l’offre du service travail, c’est-à-dire une tendance permanente à la surproduction et au chômage.

Or, qu’elle est la configuration ? L’inexistence d’une quelconque contrainte monétaire et financière pour le secteur d’Etat, un mixte d’absence de contrainte, de relations marchandes officielles et clandestines pour l’agriculture kolkhozienne, et des fuites en monnaie, en troc, en prix « libérés » vers l’économie de l’ombre à la fois fonctionnelle, commensale et parasitaire, sans oublier un plein emploi au moins apparent obligatoire. Cela aboutit à un fonctionnement où les échanges bureaucratiques sont compartimentés officiellement par ministère industriel, mais aussi au niveau territorial par les échanges horizontaux grâce au réseau universel du parti. La banque d’Etat tient lieu pour chaque réseau local fractionné de banque locale qui entérine les échanges planifiés au besoin en avançant les « fonds » à l’entreprise défaillante, et qui distribue le papier-monnaie en fonction des besoins en salaires. Bien évidemment, l’économie officielle n’est que la partie visible de l’iceberg : l’économie de l’ombre prolifère en réseaux fractionnés, le troc à 2 ou n acteurs suppléant l’insuffisance du numéraire. Par là se développe un capitalisme de l’ombre caractérisé par la primauté de la force sur le droit, l’enrichissement rapide et risqué et l’impossibilité d’une exploitation régulière à moyen terme, capitalisme strictement spéculatif et fortement teinté de pratiques peu orthodoxes comme  trafic d’influence, corruption, détournement voire violence et crime. Ce mode de fonctionnement s’est perpétuée et se perpétue plus ou moins avec cette différence que le centre a disparu et que les échanges planifiés n’existent plus. Chaque banque s’est crue monobanque locale, tout en se jetant dans les délices de la spéculation financière. La masse de pouvoir d’achat des consommateurs a tout d’abord été anéantie par l’hyperinflation puis la vigilance des organisations internationales a raréfié le numéraire, ce qui ne laisse place qu’au troc, à l’endettement non réglé et au fractionnement de l’espace monétaire (roubles, devises, veksels), cependant que le circuit fisco-financier public ne peut s’établir. Ce n’est pas en un jour que l’on efface des décennies, surtout si l’on sait que la différenciation sociale était à peine amorcée en Russie en 1917.

            Comment survit un régime communiste ? Lorsqu’il réduit au minimum les concessions à l’autonomie des systèmes fonctionnels c’est au prix d’une « étreinte » (Hayoz [1997]) exercée par le pouvoir, aux fins de réprimer ou, au minimum, d’endiguer en permanence tout développement autonome des fonctions qu’elles soient économique, politique, juridique, éducative, artistique ou religieuse. Pour l’économie, le résultat est une pénurie généralisée, entrecoupée de disettes voire de famines. Même dans ces cas extrêmes, la fonction économique se réactive et s’autonomise clandestinement et ce, de manière généralisée. Une partie du papier-monnaie ne fait pas retour et s’en va irriguer les marchés parallèles et les caisses noires des entreprises qui se dédoublent en abritant des ateliers de production privée de biens de consommation et de biens de production. L’échange clandestin mêle le troc, y compris le crédit de gré à gré et l’achat-vente monétarisée. Il peut même se développer, on vient de le voir, une forme de capital avec ou sans finance, sans droit de propriété formelle et pour cause. Tout cela se développe grâce à l’auto-organisation en réseaux des entreprises industrielles et des interactions individuelles et collectives et à la gestion empirique de l’économie à l’aide de ces réseaux.

Il est donc patent que la régime a tenu parce qu’il n’a que très partiellement fonctionné selon ses propres normes, lesquelles restaient essentielles comme repères formels et symboliques. Il convient donc d’insister à nouveau sur l’importance de l’émergence spontanée et sauvage d’un système économique en quête de différenciation, et le surgissement des multiples formes organisationnelles, institutionnelles, interactionnelles utilisant, parasitant ou contournant les organisations, institutions et interactions officielles. Bien évidemment, chaque réforme permissive ne fait qu’accroître l’autonomie des fonctions, ce qui provoque des cycles de répression et de réforme. Lorsque le régime communiste laisse plus de champ, il s’efforce de sélectionner la ou les fonctions auxquelles il va concéder une certaine autonomie. S’il ne sélectionne pas, l’expérience montre qu’il est rapidement condamné. En effet, l’échec est assuré si se développe l’illusion qu’il suffirait de rendre l’illicite et l’invisible, licite et visible (sous condition de fonctionnalité et de conformité à l’éminence et à l’hégémonie du parti, bien entendu) pour que le « système » reprenne vie et sorte de l’immobilisme brejnevien. Gorbatchev définissait ainsi la glasnost : « Nous l’entendons […] comme l’obligation faite au parti dirigeant et à tous les organes de pouvoir d’observer les principes de transparence (otkrytost) dans les processus de prise de décisions, de répondre de leurs agissements, de réagir par des actes à la critique, de tenir compte des conseils et des recommandations proposées par les collectifs de travailleurs, les organisations sociales, les citoyens individuels ». Il s’agit donc de « surmonter l’habitude invétérée du décalage entre réalité et vérité proclamée » (Gorbatchev dans Niqueux 1990, p.104). Certes, mais c’est oublier que ce décalage est vital à toute entreprise asymétrique de ce type. Le régime s’est maintenu et a péri tout à la fois du fait des processus sauvages de différenciation et d’auto-organisation des systèmes de l’économie, de la science, de l’art, etc. Quand Gorbatchev a imprudemment ouvert les vannes du pluralisme politique, artistique et médiatique, des processus anarchiques de différenciation se sont développés (Hayoz [1997] pp.49-50). En effet, « la « barre » de la glasnost s’élève poussée par la base ». La limite à peine indiquée et remontée par Gorbatchev, « le lendemain une revue franchit cette limite. Le surlendemain c’en est une autre. Au bout d’un mois, tout le monde a oublié où était la barre… ». Le même Gorbatchev en est réduit à écrire : « Je ne peux taire que sous couvert de Glasnost on tente d’attaquer le PCUS » (Niqueux 1990, p.104). Le pragmatisme chinois « montre qu’un « système » communiste basé sur un parti unique et sur la gestion centralisée de l’économie ne se dirige pas nécessairement, ou en tout cas dans le court terme, vers l’écroulement s’il adapte ses mécanismes de régulation et de modernisation au moment approprié et s’il sait admettre, du moins partiellement, l’autonomie du social, qui est, ici surtout, celle de l’économie… » (Hayoz [1997] pp.47-48). Si l’on revient à l’exemple russe, l’héritage soviétique explique largement l’originalité des dysfonctionnements et des crises du système monétaire et financier, fort bien décrit par nombre de spécialistes (Boumendil [2002], Mercier-Suissa [2002],  dans Brana, Mesnard, Zlotowski [2002][4], Ould-Ahmed [1999]). En particulier, une différenciation fonctionnelle exige un temps historique long et des passages critiques pour une population et des habitus  » formatés » avec brutalité par une histoire tourmentée. Elle ne s’épanouit pas spontanément, une fois levés les obstacles institutionnels apparents.

 

Conclusion

 

Tout ce qui vient d’être décrit peut parfaitement s’interpréter dans une perspective luhmannienne. On voit bien qu’il est impossible de réduire aucun système fonctionnel de la société moderne à une organisation, car leur fonction et leur fonctionnement transcendent toute organisation, tout réseau, toute interaction. En conséquence, « aucune organisation ne peut représenter à elle seule la fonction  d’un système. […] Si tel était le cas, on serait confronté à l’absurdité de ne pouvoir participer à un système fonctionnel qu’à condition d’en être membre, ce qui contredit, […] le principe même de l’inclusion qui implique l’ouverture de tous les systèmes fonctionnels sur toute la société ». Certes, la territorialisation demeure nécessaire en particulier aux systèmes du droit et de la politique même si l’on entrevoit les prodromes d’une mondialisation macro-organisée du droit et de la politique. Quoi qu’il en soit, « la fonction ne peut être monopolisée par une organisation du système, elle ne peut pas non plus être organisée en tant que telle. Elle doit au contraire être différenciée avant de pouvoir être organisée » (Hayoz [1997] p.113). Le projet communiste ne peut donc prendre corps qu’au prix d’un projet totalitaire s’efforçant de ramasser la société dans un « programme finalisé », inconditionnel, programme censé redonner ou donner âme et centre à une société qui les a perdus et se trouve donc dans un désordre foncier. Bien évidemment, l’impossible projet totalitaire, s’il violente gravement les structures sociales traditionnelles ou modernes, ne peut survivre qu’au prix de concessions constantes à la « réalité » et d’une fantastique dénégation de l’origine fonctionnelle de ces concessions. Où l’on redécouvre au travers de ce projet et de l’hégémonie de l’Etat-parti, des individus, des groupes, des réseaux, des institutions, des organisations qui vivent, souffrent, trichent, inventent et bricolent par le truchement de procédures et des médiums de substitution. Toute analyse concrète doit prendre garde de distinguer les âges d’un régime communiste entre sa jeunesse où il se nourrit d’un « environnement de combat », utilisant des leviers traditionnels de mobilisation comme « l’héroïsme » et le « charisme » réels ou supposés des dirigeants du parti et sa maturité pour ne pas dire sa sénilité, où se combinent les éléments traditionnels néo-patrimoniaux et les éléments modernes impersonnels : on assiste alors à la « routinisation néo-traditionnelle » (Hayoz [1997] p. 167, citant un analyste américain, Ken Jowitt). C’est dire aussi qu’il faut se garder de conclure hâtivement à l’impossibilité de compromis durables entre économie de marché et pouvoir communiste, comme le montre l’exemple chinois mais aussi de conclure à leur compatibilité pérenne. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit plus de savoir si le communisme est ou non réformable en distillant ici ou là un peu de marché, un peu d’incitation, etc., ni de chercher les origines de la chute dans quelque déviation d’une trajectoire faisable parce qu’imaginaire. Il faudra s’en accommoder désormais, il n’y a pas de « feasible socialism », de « socialisme réalisable » au sens macrosociologique (Nove [1983]). On voit aussi que Masuch comme Kornai ont foncièrement raison en soulignant les inévitables dysfonctionnements d’un tel régime partocratique (Hayoz [1997] p.184), obligeant les systèmes de la société à remplir leur fonction dans la clandestinité. D’un régime obligé de recourir tout en les combattant à des formes archaïques de socialisation communautaire et à des formes « capitalistes » d’intéressement et d’émulation. D’un régime simulant la société traditionnelle stratifiée avec l’inclusion, le contrôle et la promotion des individus par les appareils du Parti, tout en prétendant stimuler une mobilité sociale méritocratique typiquement moderne, antinomie parfaitement résumée dans le concept de nomenklatura. La succession des phases dites « de gauche » et des phases dites « de droite » tant en URSS qu’en Chine Populaire témoigne de cette impossible quête.

 Cela dit, cette réalisation asymétrique ne laisse pas indemnes les sociétés où elle s’est incarnée, surtout dans le cas où le communisme s’est pratiquement identifié à la modernisation. Il est évident que la sortie du communisme, en ces cas, est un processus critique et que les institutions, conventions et comportements reçus en héritage vont fortement marquer ce processus. La question de la transformation post-communiste est finalement celle de la poursuite, selon des voies non marxistes-léninistes, d’une difficile et incertaine différenciation fonctionnelle, et cela dans des zones géographiques où s’est entretenue l’illusion d’une maîtrise organisée totale du processus de modernisation. Pour ce qui est de la politique et de l’économie, il faut se défaire des illusions de leur maîtrise organisée et de leur soumission à une vérité unique, tenue par l’organisation unique, de même qu’il faut se défaire des illusions du tout marché, comme si la société se ramenait au système des paiements et des organisations de production. Mais, dans le même temps, les institutions et cadres organisationnels de la différenciation doivent se mettre en place progressivement, ce qui n’est pas une mince affaire. Les réseaux et institutions informels, héritage de l’ancien régime, peuvent constituer tout à la fois des vecteurs de la transformation et des obstacles à celles-ci. En particulier, les macro-organisations ne doivent pas être accaparées par des cliques oligarchiques, sous peine de dysfonctionnements graves. Ces macro-organisations comme l’Etat, la Banque Centrale ne sont là que pour opérer à distance l’inclusion du public dans les systèmes fonctionnels de la politique comme citoyens, contribuables ou électeurs et de l’économie comme créanciers, débiteurs, entrepreneurs, salariés ou consommateurs sans la rigidité de l’organisation ni l’entre soi du réseau. Les péripéties de la transformation russe montre que la différenciation n’est pas un processus linéaire et qu’elle peut fort bien être différée tout en « travaillant » douloureusement les interactions humaines. Le présent reste erratique, le futur prochain très imprévisible. C’est afin d’éclairer le présent et le futur prochain que je vous ai proposé cette réflexion sur le passé communiste et le présent de la modernité.

 

 

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(*) Maître de Conférences CRIISEA – Université de Picardie J.Verne Amiens – E.mail (bureau) : louis.basle@u-picardie.fr E.mail (personnel) : baslemartin@wanadoo.fr.

 

[1] Notamment dans Le système des sociétés modernes (Parsons [1971-1973])

 

[2] Comme système spécifique et, pourrait-on dire, complet donc multifonctionnel, grâce à la mono-organisation, le socialisme est censé prévenir la désastreuse autonomisation des systèmes fonctionnels, en particulier le système économique : c’est méconnaître la dynamique même de la modernisation.

 

[3] Selon la logique de la « contrainte budgétaire lâche » (Kornai  J.[1980-1984]- Vahabi M. [2001])

 

 

[4] Toutes les contributions de cette ouvrage sont à lire sur la question.

Article n° 3 : Note d’introduction à Luhmann

14 avril 2009

C.R.I.I.S.E.A. – AMIENS                                                                                       Avril 2000

Note pour une introduction à la théorie sociologique

de Niklas Luhmann

Document de travail – Louis BASLÉ

1.         L’idée de système autoréférentiel et autopoïétique.

            Pour comprendre quelque chose à cet auteur, il faut se familiariser avec la théorie des systèmes autoréférentiels et autopoïétiques. Ces prédicats barbares ont été proposés par Maturana et Varela, deux biologistes d’origine chilienne, à propos du vivant. Que veut-on dire par système, par autoréférence (ou réflexivité) et par autopoïèse ?

      Par système, il faut comprendre tout ensemble finalisé d’éléments et de processus en interaction, distinct de son environnement et doté d’un comportement propre. Par autoréférence ou réflexivité, il faut entendre « la relation du système avec soi-même par laquelle il assure constamment sa propre identité, où il s’observe au travers de soi-même (auto-observation, réflexion) » (Martuccelli 1999, p.172). Luhmann définit quant à lui l’autoréférence comme « l’idée que les systèmes sont capables avec leurs propres opérations, de construire une description d’eux-mêmes et de s’auto-observer » (Luhmann 1991 p.154). Enfin, un système est dit autopoïétique s’il « est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau » (Varela 1989, p.45). Il résulte de cela qu’un système s’autodéfinit et se clôt par opposition à ce qui n’est pas lui, son environnement. Autrement dit, toute « observation » d’un système est d’abord distinction de ce qui n’est pas lui (« son environnement »), mais de manière autoréférentielle c’est-à-dire observation de ses propres observations perçues comme modifications internes au système à partir de perturbations ou « irritations » en provenance de l’environnement : on revient à l’autoréférence, tant il est vrai qu’autoréférence et autopoïèse sont strictement solidaires. Du réel, du monde, complexité inépuisable, le système ne peut éprouver, percevoir, voir que ce qu’il éprouve, perçoit, voit par ses modifications internes, donc en se rapportant à lui-même comme observateur. La connaissance n’est, dès lors, « qu’un pur produit de la clôture informationnelle du système sur lui-même ». (Maturana & Varela 1980, cité par Martuccelli 1999, p.147). L’autoréférence n’implique aucun solipsisme, idéalisme ou subjectivisme[1]. En effet, l’environnement, le monde sont strictement impliqués dans la définition et l’existence du système, lequel se ramène à ce qui se distingue de ce qui n’est pas lui. L’autopoïèse ne signifie pas « autocréation », ce qui serait absurde : en ce cas, le monde serait « noyé….dans une équiprobabilité vertigineuse » (Clam 1997, pp.251-252) ; elle signifie « continuation dans le temps, de l’effectuation, opération après opération ou événement après événement, d’un système, c’est-à-dire d’une performance fonctionnelle devenue autolimitante (i.e. autonome) » (Clam 1997, p.254). Autonomie, clôture et autopoïèse ne se confondent pas avec autarcie (Clam 1997, p.250) du système, mais renvoient à l’idée que seuls « peuvent se rencontrer en lui et influer sur son organisation des éléments » élaborés par lui (Clam 1997, p.250). Ce faisant, chaque système fonctionne ainsi par « réduction de complexité » puisque par sa clôture et son auto-observation il ne reçoit de l’environnement, hors les ressources énergétiques, que ce qu’il perçoit en lui, que ses propres modifications internes, soit ce qui lui est pertinent. Il « ignore » ce qu’il n’observe pas en lui, c’est-à-dire tous les états de l’environnement qui n’entraînent pas de changement auto-observable. Pour paraphraser Wittgenstein, « ce qui ne peut être observé, on ne peut que l’ignorer »[2]. A propos des effets éventuels de l’environnement sur le système, Luhmann emploie le terme imagé d’ »irritation ». Il en résulte une première conséquence méthodologique pour la sociologie et les sciences sociales. Toute théorie de la société doit entretenir un rapport autoréférentiel à son propre objet, en ce sens qu’elle doit être un de ses propres objets, faisant partie intégrante de l’objet étudié. Il n’y a pas de sujet qui serait observateur d’un objet « en face de » lui. En outre, l’antihumanisme méthodologique voire le parti pris anti-axiologique de N.L. (voir n.1 ci-dessus) conduisent cet auteur à récuser le point de vue critique d’un monde perfectible qui devrait être conforme à un certain ordre. En ce cas, ce qui, du monde vécu est perçu comme défaut, désordre est considéré comme faisant problème. Il faut au contraire, selon N.L., considérer le « normal » non seulement comme contingent mais comme hautement invraisemblable (Luhmann 1981 p.996).

 

2.                  Couplage structurel et interpénétration.

Il faut partir de l’idée que système social et systèmes psychiques sont opérationnellement et informationnellement clos : en conséquence, l’un et les autres sont donc respectivement étrangers, celui-là à ceux-ci et ceux-ci à celui-là, le système social faisant partie de l’environnement des systèmes psychiques et réciproquement[3]. On comprend dès lors qu’on doive considérer le « normal » non seulement comme contingent mais comme hautement invraisemblable.

Cette contingence et cette invraisemblance peuvent, pour ce qui est de la société, s’exprimer ainsi : comment un ordre social est-il possible, étant donné la double dépendance des acteurs sociaux les uns à l’égard des autres, étant donné la double dépendance circulaire   d’Ego et d’Alter, et donc leur inaptitude circulaire à l’autodétermination et cela dans l’hypothèse d’une absence de communication ? Comment, dès lors, peut émerger le lien social, Ego dépendant de la stratégie d’Alter, et réciproquement ? Comment donc sortir de la double contingence ? Selon Luhmann, la solution n’est pas à chercher du côté de valeurs partagées préalables à toute socialisation, à toute communication, comme chez Parsons. Elle est dans le recours à un approfondissement de la théorie des systèmes autopoïétiques par les concepts de couplage structurel et d’interpénétration des systèmes qui nous conduisent à celui de la communication.

Selon J.Clam, N.L. développe « une thèse radicale qui s’énonce ainsi : 1/ la société n’est rien d’autre que la succession des opérations autopoïétiquement continuée de la communication ; 2/ seule la communication communique ; 3/ l’ »homme » – l’individu, la personne […], en tant qu’unité (système) psychique – se situe en dehors de la communication et en constitue un environnement. L’homme n’entre pas dans le champ d’une théorie de la société » (Clam 1998, pp.508-509). Pour saisir quelque chose de cette « thèse radicale », il faut d’abord élucider les concepts d’ interpénétration et  de couplage structurel avant  d’aborder celui de communication.

Aucun système n’est isolé. Par conséquent, l’existence d’un système autopoïétique dépend des conditions permissives de ce qui constitue son environnement, soit les autres systèmes « contigus ». En d’autres termes, l’existence du système doit être au moins compatible avec celle des autres systèmes environnants, ce qui ne signifie pas une parfaite adaptation, bien au contraire. Cela dit, l’autopoïèse du système demeure, ce qui signifie que l’environnement ne détermine pas les informations et opérations du système, toujours autodéterminées. Toutefois, l’environnement provoque des « irritations » au sein du système, perçues « de l’intérieur » comme provenant « de l’extérieur ». Les systèmes environnants sont perçus comme un environnement dont la complexité se présente comme désordre qu’il convient de réduire, paradoxalement à l’aide d’un accroissement de complexité. Les systèmes sont   condamnés à la cohabitation, c’est-à-dire au couplage structurel : ils sont donc condamnés à se perpétuer en maintenant des structures compatibles avec l’environnement. Mais il y a plus : le couplage structurel va de pair avec l’interpénétration. Le couplage structurel pourrait se définir comme la cohabitation des systèmes qui engendre « un certain nombre d’éléments non arbitraires […] sous la forme d’un système [ou de systèmes (L.B.)] » (Luhmann 1981 p.1001). Quant à l’interpénétration, concept fort voisin, voire un peu redondant, D.Martuccelli la présente comme « une relation générale […] entre systèmes dont l’un appartient à l’environnement de l’autre », et plus précisément comme « la manière dont chaque système met sa propre complexité au service d’un autre système, ou bien la manière dont un système autopoïétique présuppose les réalisations de l’autopoïesis d’un système et peut ainsi les traiter comme une partie de son propre système » (Martuccelli 1999, p.154). Ainsi, on peut aller jusqu’à dire que, par couplage et interpénétration, des systèmes autopoïétiques émergent. Quoi qu’il en soit, demeurent les logiques de la clôture autoréférentielle et donc celles de l’autonomie et de l’étrangeté des systèmes les uns par rapport aux autres, ce qui n’est pas un mince paradoxe. On arrive ainsi aux conclusions suivantes. Tout d’abord, c’est « de l’intérieur » d’un système que se définit pour celui-ci l’autre du système lui-même, dont la complexité se présente, dans l’auto-observation, comme désordre, « irritation » : l’ »irritabilité » d’un système déclenche en lui les opérations de « réduction de complexité ». Ensuite, l’enchevêtrement des systèmes qui va jusqu’au partage d’éléments communs n’empêche pas l’autodétermination radicale de chaque système, selon les logiques de l’autoréférence et de l’autopoïèse. Enfin, on comprend mieux désormais qu’il faille considérer le « normal » non seulement comme contingent mais comme hautement invraisemblable. On constate ainsi que toute action conduite, toute interaction fait émerger des éléments non arbitraires qui la rendent possible, éléments qui prennent forme de système par « autocatalyse ». On est tout à la fois dans une indéterminable qui se détermine et dans une interdépendance réciproque contingente, improbable, qui peut s’interrompre à tout moment. La genèse et la reproduction des systèmes autoréférentiels (systèmes biologiques selon Maturana Varela et Von Foerster, systèmes psychiques [les individus] et systèmes sociaux selon Luhmann) s’opèrent grâce à des processus d’enchaînements sélectifs qui réduisent l’infinie complexité du possible, rendant ainsi l’invraisemblable normal et le fortuit non arbitraire. Pour ce qui est des systèmes sociaux, il faut en revenir à la « thèse radicale » de N.L. selon  laquelle la société se ramène à de la communication.

 

3.         La Communication.

            C’est l’élément constitutif du système social en tant que système autopoïétique autoréférentiel. Le « composant » élémentaire du système social n’est donc pas l’action humaine (Weber, Parsons, Boudon et beaucoup d’autres) ni, on le sait, l’individu. Pour ce qui est de l’action, elle n’entre dans la logique du système que de deux façons : soit, si cette action n’est pas communicationnelle, comme « thème d’une communication », soit précisément comme « action de communication » (Luhmann 1991 p.150)[4], communication étant ici entendue au sens restreint de faire savoir (« Mitteilung ») qui n’est qu’un des moments, une des « trois positions » de la Communication au sens large (« Kommunication »)[5], laquelle est « la synthèse de trois éléments – l’information, la communication et l’attente d’un succès – … » (Luhmann 1991 p.136, p.137). La Communication ainsi entendue, toute improbable et contingente qu’elle soit, comme « processus de sélection […] à trois places » (Luhmann 1991 p.135), à savoir l’émetteur ou Alter, le récepteur ou Ego et enfin la sélectivité de l’information, fait émerger un système propre qui ne renvoie pas aux individus mais à lui-même. « L’horizon de toutes les communications possibles n’est autre alors que la société dans sa totalité » (Martuccelli 1999 p.160).

            Revenons au processus de sélection. On doit le comprendre dans le contexte de la double contingence et du caractère invraisemblable du normal. La Communication n’est pas transmission par un émetteur (soit, Alter) à un récepteur (soit, Ego) d’une chose qui leur préexisterait et qui leur deviendrait commune par l’information transmise. Elle est, tout au contraire, processus de sélection. Pourquoi cela ? C’est que la Communication implique le sens et que tout sens, y compris le comportement de communication lui-même, implique à son tour une sélection. En effet, faire savoir, transmettre « n’est rien d’autre qu’une proposition de sélection, une incitation. La communication ne s’établit que lorsque cette situation est saisie, lorsque le stimulus est traité » (Luhmann 1991 pp.134-135). Il faut, en particulier, se garder de croire, piégé par la métaphore de la transmission, « que l’information transmise est la même pour l’émetteur que pour le récepteur […car…] l’identité d’une information doit au demeurant être pensée comme compatible avec le fait que sa signification peut être très différente pour l’émetteur et pour le récepteur ». La Communication est donc « un procès de sélection », mais « la sélection qui est actualisée dans la communication  constitue son propre horizon. Elle constitue déjà ce qu’elle choisit en tant que sélection, c’est-à-dire comme information. » (Luhmann 1991 p.135). C’est pour toutes ces raisons que, selon N.L., la Communication doit être « traitée dorénavant comme une unité à trois positions » car « il faut produire une synthèse de trois sélections pour que la communication puisse se constituer comme événement émergent » (Luhmann 1991 p.136). Mais « la synthèse des trois éléments – l’information, la communication (Mitteilung) et l’attente d’un succès – dans un même acte d’attention présuppose un « codage » » (Luhmann 1991 p.137).

            Ce dernier se présente comme un code binaire du type oui/non. Sans ce code binaire, pas de Communication possible, car le système ne pourrait sélectionner son information[6], c’est-à-dire réduire la complexité de son environnement et opérer des choix, soit fonctionner et se perpétuer. Le code, on l’a dit, est binaire, en cela qu’il inclut en excluant et réciproquement. Pour le dire autrement, le code permet au système de définir, à partir de lui-même, ce qui est, si l’on peut dire, de son ressort et ce qui n’en est pas. Par cette auto-observation, ce retour sur soi et cette « ré-entrée » (« reentry ») de l’autre en lui-même, en vue de son auto-définition, de son autodétermination dans le temps et la contingence, le système, du même mouvement, en incluant grâce à son code ce qui relève de ce code, exclut ce qui n’en relève pas.

            Derrière cette appareillage conceptuel, N.L. veut rénover de fond en comble le fonctionnalisme. On peut admettre qu’il a en vue la société moderne fonctionnellement différenciée, avec une tendance à la spécialisation et à la différenciation croissante, chaque système opérant sa propre clôture grâce à son code propre[7]. « La société moderne n’est rien d’autre justement que la formation de systèmes de plus en plus autonomes, s’autoconservant comme des systèmes autoréférentiels » (Martuccelli 1999, p. 161). On a ainsi le code du droit, légal/illégal (recht/unrecht)[8], celui de l’économie, avoir/non avoir (ou valeur/non valeur), celui du politique, majorité/opposition. On comprend mieux qu’il est vain de demander à un système particulier de sortir de son code. « C’est ainsi, par exemple, que tout ce qui est économiquement pertinent s’exprime en termes d’argent, et que, par voie de conséquence, reste exclu d’une expression en argent tout ce qui ne l’est pas » (Martuccelli 1999, p. 161).

            La Communication n’est possible que par ce que N.L. désigne comme les médiums de communication, lesquels « possèdent une structure ouverte rendant possible la relation avec différentes formes » (Martuccelli 1999, p. 161). Il ne faut pas oublier le caractère contingent et improbable de la Communication (voir p.2 ci-dessus), puisqu’« il y a la possibilité de refuser la communication » (Martuccelli 1999, p. 162). Mais le développement  des médiums multiplie les opportunités. Le premier médium est le langage, médium limité « puisqu’il exige la coprésence physique des participants » (Martuccelli 1999, pp. 162-163). Outre le langage, s’est développé un second type de médiums, les médiums de diffusion comme l’écriture, l’impression et maintenant les N.T.I.C.. A noter que grâce au développement des formes du second type, « les médiums de communication permettent une extension considérable des possibilités de compréhension au sein d’une société, mais aussi des risques de refus de la communication » (Martuccelli 1999, p. 163). Les risques de dissensus et d’incommunicabilité deviennent extrêmes. Il faut donc récuser « tout recours à une conception voulant fonder la possibilité de la communication sur des consensus normatifs » (Martuccelli 1999, p. 163). Avec N.L. est définitivement congédiée toute sociologie holistique, tout horizon d’une heureuse intégration consensuelle comme nécessité fonctionnelle des systèmes sociaux. Si l’incommunicabilité n’est pas totale, c’est qu’intervient une troisième catégorie de médiums, les médiums de communication généralisés au plan symbolique, que D.Martuccelli présente comme « des langages spécialisés » dont le « rôle est de transformer les probabilités de négation en acceptation », et que l’on peut interpréter « comme des équivalents fonctionnels de la morale » (Martuccelli 1999, pp. 163-164). Comme médiums relevant de cette catégorie, citons l’argent et la propriété, le pouvoir et le droit, l’art, la vérité, l’amour. Tous ces médiums « préstructurent la communication pour la rendre possible, et régularisent par là la contingence des situations » (Martuccelli 1999, p. 164). Pas besoin ici de consensus communicationnel pour que sélections et motivations des individus puissent se rencontrer. Ainsi la coordination par l’argent s’opère « en dehors de toute considération sur l’état psychique des individus » (Martuccelli 1999, p. 164).

            La place et le temps manquant, il reste à tracer quelques perspectives. Tout d’abord, il faudra terminer le tour d’horizon de la pensée de N.L. par les réflexions de l’auteur sur la différenciation de la société moderne, sur l’évolution et les crises. Ensuite, une collaboration s’impose avec les juristes (privatistes et publicistes) et les politistes. Des rapprochements s’imposent en outre entre juristes, politistes, sociologues et économistes. En sociologie d’abord, il serait intéressant de « retraiter » certains concepts de P.Bourdieu en les radicalisant et épurant de leur connotations normatives. La sociologie de la justification, quant à elle, ne pourrait que s’enrichir à risquer la confrontation. En économie, des références viennent immédiatement à l’esprit : les travaux de J.P.Dupuy, les écoles de la régulation et des conventions, les analyses évolutionnistes ou, selon l’appellation contrôlée, « évolutionnaires » et toute la mouvance néo-institutionnaliste standard ou hétérodoxe[9]. La radicalité du questionnement luhmannien ne peut ici et là être ignorée. Enfin, dans un domaine plus concret, il serait intéressant de reconsidérer à cette lumière, les avatars du post-communisme, chaotique ou non. Comme on voit, le travail ne manque pas.

 

 

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[1] Voire aucun scepticisme, mais très évidemment une forme d’antihumanisme, précisément un « antihumanisme méthodologique » (Clam 1998, p.509), accompagné d’une rigoureuse neutralité axiologique (Clam 1998, pp.511-512). On y reviendra.

 

[2] « Un système seul peut voir ce qu’il peut voir ; il ne peut voir ce qu’il ne peut pas voir. Il ne peut non plus voir qu’il ne voit pas ce qu’il ne voit pas » (Luhmann, Oekologische Kommunication, 1986, cité par Garcia Amado 1993, p.125).

 

[3] « Considéré en tant qu’individu, l’être humain ne peut faire partie d’autres systèmes » (Luhmann 1993c, p.77).

 

[4] « Le processus élémentaire qui constitue le social comme réalité particulière est un processus de communication. Mais pour pouvoir se guider lui-même, ce processus doit être réduit à des actions, décomposé en actions. Les systèmes sociaux ne sont pas construits à partir d’actions […]. Les systèmes sont divisés en actions ; par cette réduction, ils acquièrent les moyens de se connecter avec d’autres communications » (Luhmann 1991 p.134). Pour N.L., l’action n’existe pas par elle-même : elle ne peut s’inscrire et prendre sens social qu’au sein de la Communication.

 

[5] Convenons de traduire Mitteilung par communication et Kommunication par Communication. 

 

[6] L’information est toujours traitement actif  et néguentropique par un système d’un mixte de « bruit » et précisément de ce qui peut être traité par le système. Où l’on réintroduit et relativise les notions de bruit et de désordre

 

[7] C’est le sens, le code qui définissent la clôture. Un même « événement » relève donc généralement de plusieurs systèmes (Droit, Economie Politique, Vie affective)

 

[8] Qu’on pourrait traduire par relevant/ne relevant pas du droit

 

9 Je n’ai malheureusement pas eu le temps de travailler les ouvrages et articles de Gunther Teubner (Teubner 1993 et 1996) qui devrait intéresser tant les juristes que les économistes des organisations, des institutions et des réseaux.

 

Article n° 1 : Economie et communisme

14 avril 2009

 

Dynamiques institutionnelles et organisationnelles

dans la transformation post-socialiste

Colloque international  - 24 et 25 janvier 2002, Amiens (France)

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Marché, organisation, réseau :

l’économie de la société

et la problématique communiste et post-communiste.

Quelques réflexions dans une perspective luhmannienne.

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Louis Baslé (*)  (**) (***)

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Résumé                 Il s’agit de tester la validité méthodologique et théorique de la théorie sociologique de N.Luhmann. Cette théorie repose sur l’idée de système autopoïétique et autoréférentiel, tout système s’auto-définissant comme différence d’avec son environnement. Ce test sera appliqué aux problèmes de la disparition (presque terminée) des formes soviétiques d’économie et des dynamiques évolutives divergentes et erratiques qui s’ensuivent. L’économie, selon Luhmann, est un système autonome, comme les autres systèmes de la société (droit, politique, etc.). Cette différenciation en systèmes émergents est typique de la modernité. Le système de l’économie s’auto-reproduit par l’enchaînement des paiements, le médium étant l’argent et ce système oscille entre variété (liberté et indétermination) et redondance (contrainte et décision hiérarchiques). Le projet communiste consiste, tout en refusant la différenciation, à vouloir moderniser par la maîtrise politique de toute la société, maîtrise exercée par le parti unique. Le système politique tente un couplage trop brutal avec le système éconimique, – réduit dès lors à une machine asservie (ou triviale) – ce qui invalide l’enchaînement des paiements, détruit l’anticipation probabiliste des agents et aboutit d’une part à l’asphyxie, d’autre part à la multiplication des réseaux et des relations de clientèle, seuls remparts au manque de variété. Le communisme n’est pas un système qui pourrait être comparé à un autre système. C’est d’abord par rapport à la modernité, une protestation interne et une auto-description critique.  C’est ensuite une tentative de développement moderne sans l’inévitable différenciation, mise en œuvre dans des pays « irrités » et perturbés par le défi de la modernité. L’échec du communisme et les façons d’en sortir dépendent du contexte historique et culturel eu égard à la différenciation fonctionnelle, lequel contexte déterminera largement les diverses voies de sortie.

Mots-clés : système autopoïétique, communisme, différenciation, système économique, sortie du communisme, auto-référence

 

Abstract                 How methodologtcally and theorically valid is Luhmann’s sociological theory based on the idea of an « autopoietic », self-referential system? Every system is said to define itself as a difference with his environment. This theory is tested in relation to the (now nearly) extinct Soviet economics and the divergent, erratic patterns that ensued.  According to Luhmann, the economy is a self-contained system, like other systems in society (law, politics, etc.). this differentiation into systems being typical of modernity. The economic system reproduces itself through the chaining of payments using money as a medium. It swings back and forth between variety (freedom, indeterminacy) and redundancy (constraint and hierarchical decision-making). Refusing differentiation, Communism sought to modernize the economy by exercising, through a single party, political control over all the society. The political system tried to command the economic system, running it like a trivial machine. This broke the chain of payments, undermined actors’ probability-based on expectations and stifled the economy. In turn, patronage networks proliferated, since they only defence against the lack of variety. Communism is not a system that can be compared to another system. In relation to modernity, it represents « an internal protest » and « a critical self-description ».  It was also an attempt, undertaken in countries « irritated » and disturbed by the challenge of modernity, to achieve modern development without the inevitability of differentiation. Following the collapse of Communism, the ways of  « exiting » from it depend on  historical political and cultural context with regard to functional differentiation.y Words : autopoietic system, communism, differentiation, economic system, exit from communism, self-reference

 

               

 

Le vingt-et-unième siècle reçoit en héritage la question des diverses voies de sortie du communisme, entendu ici comme régime politique de type soviétique et s’auto-définissant comme « socialisme réalisé ». Les économistes, avec d’autres spécialistes, s’interrogent sur les  dynamiques de transformation post-socialiste ou post-communiste. Il me semble que, pour une meilleure compréhension du problème, il faille partir du postulat théorique suivant. La société mondiale, la société, est une dans sa diversité, sa complexité, et l’unité de cette diversité complexe est celle de la modernité d’une part, et de la modernisation d’autre part. Modernité s’entend ici comme la propension à spécialiser les domaines ou fonctions de la vie sociale (politique, économie, droit, religion, art, éducation, morale, etc.) et à les traiter selon des procédures spécifiques à chaque fonction. Modernisation signifie que toutes les zones géographiques sont touchées par la dynamique actuellement universelle de différenciation fonctionnelle. Le corollaire de cette position théorique – discutable et, espérons-le, « réfutable » – est qu’il nous semble nécessaire d’envisager le communisme, non pas comme un système spécifique (Motamed-Nejad [1999]) mais tout d’abord comme un discours interne au monde moderne décrit par Luhmann, ensuite comme une réponse historique, un processus de modernisation en miroir et en réaction, processus conduit dans des sociétés aux lisières de ce monde moderne et perturbées et « irritées » par le défi de la modernité. C’est pourquoi on partira ici des hypothèses de travail de Niklas Luhmann sur la société moderne. Il convient dès le début d’insister sur l’aspect « évolutionnaire » et non pas évolutionniste de cette théorie. L’idée de transition reprise aux marxistes n’est pas dépourvue de toute pertinence. Cependant, elle risque de conduire à des inférences erronées, surtout si elle signifie un passage non critique à une « démocratie de marché » non  problématique. En effet, si la modernisation semble, pour le temps présent, notre horizon historique indépassable, il n’est aucune « fin de l’histoire », aucune voie prédéfinie : il n’y a rien d’autre que des processus évolutifs contingents voire chaotiques et donc largement « imprédictibles », comme on peut le constater en observant l’histoire du « siècle des extrêmes », le siècle qui vient de s’achever. On préférera donc à l’idée de transition, celle de transformation, conformément à l’intitulé de ce colloque. Autrement dit, « le schéma universel de la différenciation fonctionnelle », s’il ne s’actualise pas dans une sorte de « modernité multiple », peut produire ici et là des formes de « réalisation asymétrique » (Hayoz [1997] p.45). Qu’on ne se méprenne pas : la méfiance envers l’idée de transition ne signifie pas pour autant l’espérance en la possibilité d’alternatives souhaitables de transformation, lesquelles, comme naguère le communisme, pourraient être réalisées « régionalement » (Hayoz [1997] p.61) ou localement. Elle ne signifie pas davantage que la modernisation correspondrait à « une évolution vers un état meilleur », car « nous ne pouvons pas savoir si le monde supportera dans le long terme la dynamique de la société moderne » : la modernisation  peut « échouer ou conduire à davantage de problèmes » (Hayoz [1997] p.56). Comme l’écrivent D.Braun et Y.Papadopoulos, Luhmann défend l’idée d’une différenciation fonctionnelle moderniste « plutôt comme une évolution contingente pouvant résulter tant de progrès que de contingences dans la société » (Braun & Papadopoulos [2001], p.16, n.3). Mon propos consiste donc à tester l’apport heuristique de Luhmann à cette question de la transformation post-communiste, à la question des voies de sortie du communisme. 

Ces préalable posés, on procédera en quatre temps. En premier lieu, je tenterai de résumer le paradigme luhmannien (1).  En second lieu, il faudra interpréter la tentative communiste à l’aune de ce paradigme tout en exposant la logique fonctionnelle du système économique comme sous-système différencié autonome, en y intégrant la question de l’organisation et du réseau (2). En troisième lieu, je confronterai à la problématique luhmannienne une description cybernétique de l’économie du communisme (3). Enfin, je développerai quelques perspectives sur le signification de l’échec et de la chute du communisme et sur les diverses voies de sorties. A ce propos, il pourra se révéler utile de comparer à gros traits les trajectoires divergentes centre-européenne (en particulier Pologne et Hongrie), russe et chinoise (4). On terminera par quelques réflexions (5).

 

 

         1./ Le paradigme luhmannien

 

En premier lieu, il faut préciser à quelle théorie des systèmes se réfère N.Luhmann. Selon cet auteur ce qui définit un système ce n’est plus l’idée cybernétique de « totalité constituée de parties » avec des inputs, des outputs et une téléonomie « exoprogrammée » mais la « constitution autoréférentielle » de ce système par production et reproduction « autopoïétique » de « différences entre système et environnement » (Luhmann [1999] pp.51-52). Luhmann se réfère explicitement à Maturana, Varela et Von Foerster (Maturana [1974], Varela [1989] p.45, Von Foerster [1974-1981a et 1981b-1988]). L’idée de constitution autoréférentielle, qui implique la clôture du système sur lui-même, entraîne la conséquence suivante : « il n’y a dès lors pas d’input ou d’output de communication » du système avec son environnement, car « la communication est toujours une opération interne de l’autopoïèse du système » (Luhmann [1999] p.52). Pour traduire l’idée d’autopoïèse, on reprendra la définition de Varela : un système est dit autopoïétique s’il « est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau » (Maturana [1974] p.162, Varela [1989] p.45, Teubner [1993] pp.39-40 citant Maturana). L’autopoïèse implique donc l’autoréférence c’est-à-dire qu’un système doit se référer à lui-même par clôture sur lui-même pour se différencier de l’environnement ; mais ces opérations ne peuvent pas se produire sans une observation et, plus élaboré, une description du système lui-même se rapportant à lui-même, selon la sémantique à lui pertinente. Luhmann parle d’auto-observation et d’auto-description Il écrit ainsi : « l’observation ne signifie rien de plus que la conduite de distinctions. C’est seulement dans les systèmes psychiques que le concept présuppose la conscience (…). L’auto-observation est l’introduction de la distinction système-environnement dans le système qui se constitue lui-même à l’aide de cette distinction » (Luhmann [1995] pp.36-37). Il convient enfin de « distinguer entre auto-observation (vécu en cours) et auto-description (préparation d’artéfacts sémantiques) » (Luhmann [2001] p.50).

Mais de quels « objets » la notion de système permet-elle le traitement ? N.Luhmann distingue d’abord les machines soit les systèmes artificiels, informationnellement et opérationnellement ouverts et donc triviaux parce que parfaitement prévisibles (sauf dysfonctionnement) et « hétéroprogrammés » et « exoprogrammés ». A proprement parler, on ne peut ici parler de systèmes. Aux machines s’oppose l’ensemble des systèmes autoréférentiels et autopoïétiques. Ces derniers se subdivisent en trois grandes classes : les  organismes, les systèmes psychiques (humains, en l’occurrence, c’est-à-dire les entités constituées par les individus) et, ce qui nous intéresse ici, les systèmes sociaux. On différencie ceux-ci, par degré, des plus  « volatils »  aux plus pérennes : on passe ainsi  des multiples interactions qui se font et défont à chaque instant aux organisations, formes plus durables dont on reparlera pour enfin en arriver aux sociétés (Luhmann [1995] p.2).

Les sociétés modernes se caractérisent par la différenciation par émergence [ausdifferenzierung - outdifferenciation] en systèmes fonctionnels autonomes comme les systèmes de l’économie, de la politique, du droit, etc. Luhmann parle de systèmes autoréférentiels et autopoïétiques tandis que Teubner [1989-1993 & 1994-1996] émet l’hypothèse d’une graduation de l’autonomie des systèmes, de l’autoréférence à l’autopoïèse. Pour chacun de ces systèmes, la société et les autres systèmes de la société constituent son environnement. Du point de vue de l’économiste, la modernité d’une société peut être caractérisée par l’autonomie du système économique avec les institutions afférentes, comme cela est communément admis en particulier par les néo-institutionnalistes (Williamson [1975 et 1985-1994]). Ce qui n’empêche que la société se trouve en même temps être un système « ouvert, irritable et sensible », dans la mesure où la communication « fait continuellement référence à l’environnement. » (Luhmann [1999] pp.52-53). Chaque système de la société, par conséquent, obéit à son propre code (avoir/ne pas avoir pour l’économie, majorité/opposition pour la politique, légal/illégal pour le droit, etc.). Chaque système est constitué de communications à propos de ces codes binaires, communications utilisant un médium spécifique, un langage spécialisé visant à réduire « la probabilité du refus de communiquer » (Luhmann [1999] p.57). Ce seront ici respectivement l’argent, le pouvoir, le droit comme procédure. Le système sociétal lui-même n’est pas constitués d’individus, qui sont des systèmes psychiques autonomes compris dans l’environnement de la société, mais de communications ou plutôt de Communication à propos des communications propres à chaque système fonctionnel, Communication et société constituant l’environnement des systèmes psychiques individuels et réciproquement. Cette exclusion de l’individu pose la question de l’action et des acteurs, question qui ne sera pas abordée ici, mais traite de façon radicale le débat sans issue à propos de l’individualisme et du holisme méthodologiques et de l’origine des institutions et modes de coordination qui encadrent et informent les stratégies et les conduites des acteurs.

Les systèmes sociaux simplement issus de l’interaction problématique entre Ego et Alter, au sein de l’encadrement institutionnel et de la différenciation fonctionnelle, peuvent prendre des formes organisées aux fins de réagir à « l’augmentation de l’improbabilité des attentes de comportement » (Luhmann [1999] p.58). Cette augmentation est spécifique aux sociétés différenciées où les contraintes traditionnelles (coutumières, communautaires, religieuses) sont levées, accroissant l’indétermination et l’imprévisibilité des comportements et le risque de refus de communiquer. L’organisation va, dès lors, conjointement au médium de communication propre au système contribuer à réduire ce risque, mais à sa manière propre. Il y a ainsi des organisations dans tous les systèmes de la société. Dans l’économie ce sera principalement l’entreprise ou la firme, mais pas seulement. On peut avec Luhmann donner une définition plus précise de l’organisation comme type particulier de formations socio-systémiques « dans lesquelles on peut entrer au moyen de décisions et desquelles on peut à nouveau sortir par d’autres décisions » (Luhmann [1999] p.58). Comme il faut se soumettre aux règles de l’organisation pour en devenir membre et pour le rester, il devient possible, même compte tenu des aléas et des écarts dus au détournement, à l’ignorance voire au  boycott, de « normaliser un comportement très improbable et auquel on ne pourrait pas s’attendre dans un autre contexte » (Luhmann [1999] p.59). Dès ce moment, au sein de n’importe quel système différencié, le médium et l’organisation peuvent être combinés pour coordonner l’agir politique, esthétique, religieux, juridique et, dans le cas présent, économique. On reviendra sur cette question de l’organisation, tant à propos du néo-institutionnalisme que de la problématique du communisme.

Le fonctionnalisme luhmannien, il faut le souligner, est tout sauf optimiste et naïf : couplage, clôture, autopoïèse et différenciation se produisent dans la contingence, l’asynchronie, les dissonances, l’entropie et l’incertitude et donc dans un mixte de bien-être et de souffrance psychiques pour des individus toujours plus ou moins mal « adaptés » au « système » que leur interaction a engendré, à moins que ce ne soit l’inverse. Peu ou prou, la société a toujours quelque chose d’insupportable, d’autant plus qu’entraînés tous et chacun dans la logique et les affaires auxquelles nous contraignent la Communication sociale et le fonctionnement de chacun des systèmes, il nous est désormais impossible de nous référer à un consensus commun et indiscutable sur la signification de tout cela. La révolte moderne contre la modernité a de beaux jours devant elle. L’intérêt de la théorie luhmannienne réside, me semble-t-il, dans la prise en compte de l’impossible « sortie » hors du monde moderne, avec les « bons »  acquis de la modernité et du désir lancinant de cette sortie. Outre ses potentialités heuristiques sur la description du monde social moderne, elle en développe sur le sens de la tentative marxiste-léniniste, comme le montre l’ouvrage de Nicolas Hayoz sur l’expérience soviétique (Hayoz [1997]).

 

 

         2./ Le communisme et l’économie de la société moderne

 

            Il s’agit ici d’interpréter la problématique communiste, soit ici le cours historique issu du léninisme, à l’aune du paradigme luhmannien (2.1), pour ensuite le confronter au système différencié de l’économie (2.2) et à ses développements fonctionnels par les relais du marché, de l’organisation et des réseaux (2.3).

 

2.1/ La signification du communisme

Le projet communiste, ramené ici à sa racine léniniste, peut s’interpréter comme un combiné d’anti-capitalisme, de post-capitalisme et de contre-capitalisme (BaslÉ [1990b] p.44). Il s’agit de faire advenir par une stratégie anti-capitaliste, le post-capitalisme socialiste-communiste en « construisant » un contre-capitalisme empruntant, le cas échéant, au système ennemi, pour les lui retourner, des instruments et méthodes plus ou moins adaptés et travestis. Il est ici extrêmement important d’insister sur la dépendance totale de ce projet à l’image qu’il se construit de son autre négatif. Il est aussi important de relever que cette image s’oppose et se combine aux diverses formes d’auto-observation et d’auto-description de la société moderne, et par là même, d’observation et de description du communisme. On peut donc considérer le communisme d’abord comme un mouvement intellectuel et social d’auto-description critique de la société moderne. On peut constater ensuite, qu’en tant que forme historique, il s’est présenté comme une des seules voies, la seule voie alternative totale de modernisation. Comme forme historique, il ne se peut comprendre que dans cette dépendance rivalitaire et mimétique, ce qui nous conduit à deux corollaires : premièrement, on ne peut le penser comme une forme historique autonome et complète ; le second corollaire nous fait conclure qu’il est vain d’opposer et comparer capitalisme et communisme, comme de grands systèmes complets, fonctionnels, de grands modèles choisis au libre-service de l’histoire, en combinant des éléments et des modes d’organisation selon des préférences normatives et pragmatiques, de grandes machines obéissant à des logiques cybernétiques plus ou moins opposées, plus ou moins complémentaires.

Ainsi, le « paradigme systémique » revendiqué et pratiqué avec un grand bonheur par Janos Kornai relève davantage d’un combiné de cybernétique et d’économie comparative traditionnelle que de la théorie des systèmes entendue ici. Le recours à un tel paradigme ne fait que mieux ressortir les mérites de ses travaux mais en marque les limites (Kornai [1992-1993-1996] & [2000-2001], Chavance, Kornai, Magnin, Motamed-Nejad, dans Chavance e.a. [1999]). Ce paradigme systémique tend à retomber dans le typologisme du vieux comparatisme faisant du capitalisme et du communisme deux « espèces systémiques » (Chavance [1999]), deux formes historiques complètes et antagonistes. En outre, il cède largement à une conception cybernétique du fonctionnement social, concluant hâtivement à l’idée d’un « changement de système » (Kornai [1999]) avec l’effondrement du régime soviétique. Il me semble qu’il vaut mieux analyser  cette chute comme l’interruption d’un processus volontariste et artificiel, d’une modernisation rebelle à certains développements de la différenciation fonctionnelle, d’une tentative impossible de transformer en une seule machine cybernétique, en une seule organisation ce qui ne peut l’être, c’est-à-dire la société et ses systèmes (Hayoz [1997]). Il convient de relever cette particularité  du projet communiste : l’organisation,  soit, dans le cas présent, la macro-organisation unique « ramassant » toute la société aux fins de bonne gouvernance est à la fois modernisatrice et contre-modernisatrice, modernisatrice puisqu’il s’agit de s’affranchir des contraintes traditionnelles, contre-modernisatrice puisqu’il s’agit de prévenir la différenciation fonctionnelle et ses conséquences. C’est cette ambiguïté contradictoire et ce malentendu qui constituent l’expérience de type soviétique et ses suites. Cela dit, à l’intérieur de la  problématique comparatiste et cybernétique, une des meilleures descriptions du communisme, une des plus exhaustives, une des plus fidèles, du point de vue économique, reste celle de Janos Kornai, qu’il s’agisse de la description d’ensemble, qu’il s’agisse des mécanismes de la contrainte budgétaire lâche et de la pénurie (Kornai [1980-1984], [1992-1993-1996] & [2000-2001], Vahabi [2001]). On procédera plus loin au compte rendu d’un modèle cybernétique du mode de décision soviétique, modèle très proche de la description de Kornai.

Le projet communiste et, avec lui, d’autres manifestations historiques de l’évolution critique du monde moderne, semble confirmer certaines vues de Karl Polanyi. Il y a quelque chose de juste quoique de fortement biaisé et réducteur dans son intuition d’une sorte de résistance de la société moderne à sa propre modernité (Polanyi [1983, p.22, p.320]), doublée d’une même résistance des sociétés pré-modernes à leur propre modernisation, résistance pouvant aller jusqu’au ressentiment, on le constate suffisamment. Mais il serait juste de compléter l’intuition de l’auteur cité en notant que cette résistance se double d’une attirance fascinée. Ce n’est pas que la modernité s’identifierait à une sorte de fin de l’histoire ou d’avènement de la rationalité. Disons plutôt qu’une série de contingences historiques a conduit à cette forme de société différenciée, porteuse, du fait même de cette différenciation, d’une efficacité redoutable en même temps que d’une indétermination libératoire et angoissante. L’exigence de compétence et de performance individuelle se couple d’une incertitude radicale sur le sens de l’existence. Cela dit, le simple énoncé de la théorie luhmannienne fait ressortir la double bévue polanyienne : il apparaît clairement qu’on ne peut caractériser la société moderne par l’autonomisation et la domination de la seule économie tout comme il est évidemment vain de vouloir « réencastrer »  ["reembed"] l’économie ou tout autre système fonctionnel « dans la société ».

            On admettra ici que le communisme, produit critique d’une modernité questionnée et inquiète, est un moment et un mouvement internes à celle-ci. Son apparition et son développement comme forme historique se sont en revanche localisés pour l’essentiel aux franges historiques et géographiques du monde moderne, sous l’argument d’une négation active des structures et institutions de la société moderne, désignée comme l’ère historique de la bourgeoisie. L’essence de cette société est censée résider dans son économie, dans son mode de production qualifié de capitaliste, épithète résumant les contradictions et potentialités historiques de ce monde moderne. Il convient donc comme préalable de l’analyse de caractériser ce monde du point de vue de son économie afin de procéder à sa description théorique et du même coup à la description théorique de la tentative communiste. 

 

2.2./ L’économie comme système autonome

            Au risque d’être réducteur, Luhmann définit tout système par son code binaire et son médium spécifiques. Il opère de la même manière pour le système économique dont le code sera avoir/ne pas avoir et le  médium, la monnaie (Luhmann [2001] pp.30-32). Le couplage fonctionnel du code et du médium engendre le binôme paiement/non-paiement qui constitue l’élément d’autoreproduction récursive du système : les paiements permettent d’autres paiements et ainsi de suite. L’unité élémentaire ainsi identifiée n’est possible que parce que chaque « événement basique », chaque paiement se réfère à « d’autres paiements ». En outre, la possibilité et la survenue du paiement impliquent la possibilité et la « survenue » du non-paiement : le paiement « implique » le non-paiement « en passant par la négation. Celui qui paie ne peut justement pas garder son argent et celui qui le garde ne peut payer, si bien qu’un  choix participe toujours de son contraire ». Dès que l’on décide de payer ou de ne pas payer, le choix est fait, irréversible, et la liberté de choix ainsi détruite transmise à d’autres. On a ainsi une dynamique autonome et récursive de la circulation de l’argent « à travers la négation du contraire chaque fois nécessaire » et c’est ce « doublage des opérations élémentaires » (Luhmann [2001] p.31), soit la négation symétrique et réciproque du paiement  et du non-paiement qui fait de l’ économie un système autonome différencié.

On insistera sur quelques conséquences de cette conception systémique du fonctionnement de l’économie. En premier lieu, « le système devient indépendant de la réciprocité » au sens de Karl Polanyi, c’est-à-dire indépendant du statut personnel des échangistes. Luhmann remarque malicieusement contre Polanyi qu’on peut être égoïste « dans les conditions de la réciprocité » et faire jouer le critère du profit en dehors de tout égoïsme (Luhmann [2001] p.34 n.2, Polanyi [1983]). Luhmann (comme Keynes ?) inverse la relation valeur et prix, base canonique commune aux classiques, aux marxistes ainsi qu’aux néo-classiques. Pour lui, c’est le prix qui précède la valeur, car on ne peut régler des paiements sans que s’établissent des prix, lesquels seuls permettent d’anticiper la somme à payer et de communiquer là-dessus (Luhmann [2001] p.32). Dès lors, interactions et organisations peuvent opérer, jouer, influer sur des structures perceptibles. Pour compléter son dispositif, l’auteur nous livre, comme en passant, une théorie très éclairante sur le profit. A lire Luhmann, on s’aperçoit qu’avec le profit, le système établit définitivement sa reproduction autopoïétique en la renforçant par un « processus réflexif » : dans ce cas, le paiement initial, s’il fait disparaître pour le payeur la possibilité de ce même paiement au même moment, permet d’acquérir, le plus souvent de manière élargie, des possibilités de paiement futur. Ainsi, « on paie pour rafraîchir ses propres possibilités de paiement futur et, si c’est possible, les accroître (au lieu de, simplement garder l’objet ou le service pour lequel on paie) » De manière peut-être plus radicale que Marx, Luhmann met au cœur de l’économie moderne la reproduction du capital. Elle devient ici « processus réflexif » d’enchaînement élargi des paiements, renforçant l’autopoïèse du système qui devient ainsi totalement indépendante des mobiles et des préférences normatives des agents. Le mobile du profit « même dépouille celui qui s’y consacre », et ce mobile a juste pour fonction « la fermeture autoréférentielle du système fonctionnel » (Luhmann [2001] p.33).

Le paradoxe de ce système, paradoxe commun aux systèmes différenciées de la société, est que son indifférence à toute finalité du fait de sa clôture lui permet une ouverture à toute finalité, à « tous les arrangements objectifs/moyens », chaque arrangement n’étant qu’un épisode particulier. Mais cette ouverture se fait rigoureusement dans les conditions de clôture du système, l’environnement étant perçu de manière interne comme modification (voire irritation) de l’état interne du système. Dès lors, tous les objectifs économiques deviennent sensés ; ainsi, sont permises « des contingences élevées et réexploitables ». La clôture « oblige à l’ouverture », selon une boucle récursive où se renforcent réciproquement, d’une part la différenciation par émergence [ausdifferenzierung - outdifferentiation] correspondant à la clôture, d’autre part la différenciation interne [innendifferenzierung - innerdifferentiation] correspondant à l’ouverture. Autrement dit, la dépendance du système par rapport à l’environnement « dépend du système lui-même », ce qui lui permet de « se structurer de façon interne après des épisodes » (Luhmann [2001] pp.35 ; 37 ;46). Ainsi, peuvent être réintroduits tous les « faits dérivés ».

Prenons parmi ces derniers les besoins, ce qui nous permettra d’introduire la problématique communiste. Celle-ci, contrairement à ce qui est communément admis, n’est pas tant fondée sur une critique de l’exploitation que sur le double scandale suivant. Tout d’abord, les humains, pour se libérer du lien et de la domination communautaires doivent se soumettre aux lois aveugles du marché ; ensuite, la logique du cycle du capital engendre un système bouclé sur lui-même et son propre élargissement. On aura donc un système indifférent aux vrais besoins et développant de faux besoins. Il est vrai qu’avec la différenciation de l’économie, le besoin comme environnement doit être « réinstallé » dans la reproduction autopoïétique des paiements par des paiements. Le besoin va dès lors changer de sens pour s’inscrire dans la différenciation interne du système. Pour ce faire, il perdra sa signification première de situation d’indigence pour d’abord désigner l’envie coûteuse du riche, « quand la couche supérieure peut légitimement s’occuper de gain d’argent », premier pas vers l’universalité du concept et la différenciation fonctionnelle de la société. Il renverra finalement aux besoins propres de l’économie, aux besoins de production, test de la différenciation fonctionnelle. Ce qui peut mettre en péril la reproduction des paiements, si l’on ne prend pas garde à y inclure les besoins liés à la consommation de masse. On voit ainsi combien la dépendance du système par rapport à l’environnement dépend du système lui-même, mais, en même temps, combien la clôture est liée à l’ouverture, laquelle, à son tour, « devient dépendante de l’économie ». Ici, le profit joue un rôle central puisqu’il permet au système de ne jamais s’arrêter : on dépense de l’argent dans la perspective de pouvoir dépenser plus d’argent à l’avenir. Autrement dit, le critère du profit sert « à référer cette récursivité à elle-même » (Luhmann [2001] pp.39-40). C’est redire en un langage éclairant, le cycle du capital de Marx et les concepts et présupposés du capitalisme de Max Weber (Weber [1991], pp.295-298). On comprend dès lors la fixation de Marx sur la question du profit, car c’est ici que l’émancipation du système économique par rapport au politique apparaît « politiquement insupportable ». En effet, sa performance même renforce le sentiment d’injustice puisqu’il tend de manière cumulative à donner davantage aux riches qu’aux pauvres, les crédits et donc les chances de profit et de gains allant vers les chances de profit et de gains. On comprend dès lors la protestation socialiste et communiste, fondée sur l’illusion d’une production sociétale totale de l’avenir dans le présent, d’un avenir inversion et négatif du présent.

 

2.3./ L’économie entre variété et redondance : marché, organisation, réseau.

            2.3.1./ Le marché

Venons-en à la question du marché, au sens du grand marché autorégulateur de Karl Polanyi et du marché mondial de Marx. Comme je l’ai indiqué plus haut, le scandale suprême, pour la critique anticapitaliste, c’est celui de ce système bouclé sur lui-même, de ce système sourd à toute autre finalité que la reproduction élargie du capital, sensible seulement aux signaux aléatoires qu’il se renvoie à lui-même dans l’anarchie aveugle du marché. On notera que les mésaventures du communisme historique ont ramené le marché à l’avant-scène. Il remplace le capital comme objet d’exécration sous les traits de la mondialisation et de la marchandisation dites ultra-libérales ou néo-libérales : le marché, diabolisé comme naguère le capital, exercerait sa dictature, sous une forme démultipliée, les marchés financiers. Cette dictature résumerait l’essence maléfique intrinsèque de la société moderne. Où l’on confond les médiums du politique, le pouvoir, et de l’économique, l’argent.

Pour Luhmann, le marché se différencie de l’organisation : celle-ci s’inscrit dans la complexité « déterminée ». Le marché s’inscrit, quant à lui, dans la complexité « indéterminée », dans « la double contingence et le cercle autoréférentiel suivant : ce que l’on fait dépend, entre autres, de ce que l’on fait » (Luhmann [2001] p.48). La double contingence, soit la communication problématique entre Ego et Alter est le point de départ de réflexions contemporaines sur l’interaction, la coopération, du dilemme du prisonnier à l’équilibre de Nash, de l’équilibre de Nash à la théorie des conventions (OrlÉan [1994], pp.9-40). On évoquera aussi les célèbres chapitres 12 et 13 de la General Theory (Keynes [1936-1964]) et leur commentaire par Jean-Pierre Dupuy ([1992], pp.184-187) à quoi on ajoutera les réflexions du même sur le cercle autoréférentiel walrasien qui fait dépendre les prix…des prix ! (Dupuy [1992], pp.207-209). Le marché, comme la démocratie sont les exemples mêmes d’aporie autoréférentielle soit toutes les formes de codétermination circulaire du tout et des parties évoquée par le même Dupuy. On a déjà relevé que Luhmann, en la matière, dépassait le dilemme de l’opposition entre l’individualisme et le holisme méthodologiques, par la définition de la société comme constituée non pas d’individus mais de communication, c’est-à-dire comme système autoreproduit de manière contingente. Les individus sont eux-mêmes des systèmes psychiques pour qui le système sociétal et les systèmes différenciés constituent un environnement, ainsi que les interactions et les organisations et réciproquement. Le marché est un mode spécifique d’interaction et donc de complexité indéterminée. Comme tel, il repose sur « l’absence de transparence ». Sur ce point, Luhmann rejoint Hayek [1945]. Pour signifier cette opacité, Jean-Pierre Dupuy emploie l’expression « d’autotranscendance du social » (Dupuy [1992], pp.38-40) ce qui revient à dire cette extériorité réciproque des systèmes psychiques et du système sociétal.

L’opacité du marché se présente d’abord sous la forme du cargo merveilleux de l’immense accumulation de marchandises (Marx) qui ravit et angoisse le consommateur de l’Est qui franchit le mur. Le soupçon communiste commence là, au nom d’un autre cargo, celui de l’avenir radieux. Comme les adeptes du culte du cargo, les marxistes, leurs « frères spirituels » supposent « qu’un navire est en route avec les biens tant désirés, mais que quelqu’un en empêche l’arrivée à bon port » (Luhmann [1981b], p.996). L’absence de transparence du marché se présente ensuite et surtout ainsi du point de vue de la production : les consommateurs sont rares, ce qui pousse à la surproduction. On ajoutera que, du point de vue du postulant à l’emploi, les postes sont rares, ce qui pousse au chômage, comme l’ont immédiatement constaté les Allemands de l’Est qui, se précipitant sur les marchandises de l’Ouest, s’empressent de se mettre eux-mêmes au chômage. Profit, surproduction, chômage, conditions mêmes de l’autopoïèse du système économique de la société. L’ambition du communisme fut de briser ce cercle, de refuser l’indétermination, l’opacité, l’incertitude et le risque par la détermination de l’organisation unique et maîtrisée de l’économie soumise au politique. Ce fut pour retomber dans d’autres effets symétriques : l’autoreproduction de la pénurie, l’autoreproduction du suremploi (Kornai [1980-1984]), sans échapper pour autant à l’opacité.

2.3.2./ L’organisation

 La théorie économique établie a mis beaucoup de temps à incorporer un ensemble d’évidences : organisations, réseaux, institutions sont aussi constitutifs de l’autopoïèse de l’économie. Seuls des courants minoritaires ont longtemps développé ces thèmes, avant qu’ils soient pleinement intégrés dans le programme de recherche des sciences économiques. Nous sommes maintenant familiarisés avec les théories microéconomiques comme la théorie des coûts de transaction, la théorie des coûts d’agence, le courant néo-institutionnaliste qui tentent de fonder en rationalité économique l’existence des organisations comme prolongement et complément mais aussi comme négation, dans leurs limites, du marché (Akerlof [1970], Coase [1937-1988-1997], Williamson [1975], [1985-1994], Coriat & Weinstein [1995], Ménard [1990]). Il reste une difficulté commune à tous les individualismes méthodologiques : les procédures du marché ou de l’organisation sont moins le résultat de choix individuels rationnels, que le résultat de processus évolutifs ["évolutionnaires"] fortement aléatoires où interviennent de multiples interactions, où se combinent contingence, stratégies et irréversibilité (Boyer, e.a. [1991]). Ces processus contextualisent toujours déjà l’action qui vient, l’évolution est toujours dépendante d’elle-même, ce qu’exprime l’idée de path-dependency (Chavance & Magnin [1996]). L’approche luhmannienne fait l’économie de toutes ces questions en couplant les concepts de contingence et de fonction. En effet, il n’est pas nécessaire de recourir à la rationalité plus ou moins limitée des agents, comme les néo-institutionnalistes, ni à de mystérieux processus évolutifs sélectionnant les meilleurs procédés grâce à quelques leaders inventifs imités par la foule (Hayek [1973-1980-1995]). Il y a bien sûr évolution, sélection, mais largement contingente, aléatoire, tâtonnante, incohérente. Mais il reste que toute forme évolutive contingente qui se maintient dans l’être n’a pu le faire et ne peut le faire qu’au prix incertain, difficile mais inévitable d’une autorégulation fonctionnelle c’est-à-dire d’une réduction de la complexité de son environnement au besoin en accroissant sa propre complexité par différenciation. L’organisation est une de ces formes contingentes, produite par l’accroissement de la complexité sociétale et redynamisée par la différenciation fonctionnelle de la société.

Précisons maintenant un peu plus la conception lumannienne de l’organisation, enrichie par les apports de G.Teubner. L’organisation, on l’a dit, peut être classée parmi les dispositifs dont la fonction sera de réagir à « l’augmentation de l’improbabilité des attentes de comportement » (Luhmann [1999] p.58). Le concept canonique d’organisation développé par la science économique admet en général que l’organisation s’oppose au marché tout en le complétant fonctionnellement dans la coordination des actes économiques. La conception luhmannienne, on l’a noté plus haut, définit l’organisation comme un type particulier de formations socio-systémiques qui rendent possible de « normaliser un comportement très improbable et auquel on ne pourrait pas s’attendre dans un autre contexte » (Luhmann [1999] p.59). Ainsi, pour le système économique, le marché (qu’on assimilera ici au contrat) avec son médium l’argent, s’identifiera à la variété, la souplesse, l’autonomie des acteurs, tandis que l’organisation évoquera la redondance, la contrainte hiérarchique, l’intégration des acteurs. La liberté extrême du médium monétaire qui rend équivalentes des opérations totalement indépendantes (acheter des fleurs, faire le plein d’essence, etc.) entre acteurs autonomes c’est-à-dire non intégrés « dans une quelconque unité d’action », cette liberté s’analyse comme libération d’une « fonction de mémoire », comme capacité extrême à pouvoir s’adapter à des besoins en modification constante. Mais elle s’observe aussi comme une « perte permanente d’information » (Luhmann [1999] p.60). En revanche, l’organisation peut bien plus fortement « limiter le possible » et par conséquent « s’imposer plus facilement que le médium » qui est pour sa part intégré plus faiblement. C’est précisément parce que le médium est si flexible et adaptable que les organisations lui impriment leurs propres particularités et leurs limitations internes (Luhmann [1999] pp.64-65). On comprend dès lors pourquoi la modernité occidentale a vu et voit encore surgir à sa périphérie de formidables résistances à la différenciation. De même qu’elle a vu et voit encore se répandre en son sein une autocritique fondée sur le désir de réconcilier liberté et sécurité, autonomie et intégration, variété et redondance. L’attrait du marxisme vient sans doute de ce qu’il a été la précipitation la plus aboutie de ce rêve autocritique. Mais laissons cela pour soulever une question. Autant, dans la société moderne différenciée, il est nécessaire que se combinent fonctionnellement organisations et médiums ; autant, en outre, il est nécessaire que des macro-organisations se constituent comme lieux institutionnels d’articulation entre l’unité du médium (argent, pouvoir, discours juridique, vérité académique… ) et les organisations, autant il est impossible qu’un système fonctionnel soit « organisé comme unité ». Cela présupposerait « l’entrée et la sortie de membres », ce qui est contradictoire avec une évidence, à savoir que la participation aux systèmes fonctionnels est, par nature, « ouverte à la société tout entière ». Fort logiquement donc, on trouve dans chaque système fonctionnel « une multiplicité d’organisations ». (Luhmann [1999] p.68). Et Luhmann de faire référence aux partis et à la bureaucratie dans la politique, aux entreprises de production, de commerce et de services dans macro-organisations l’économie, aux universités et instituts de recherche dans la science.

On a évoqué plus haut les macro-organisations. Elles sont fonctionnellement nécessaires dans la société moderne et les différents systèmes de la politique, du droit, de l’économie puisqu’elles assurent l’unité du médium. De même que la politique, ce n’est pas seulement du pouvoir vagabond (Hobbes), le droit, du contrat (Durkheim), l’économie ne se résume pas à la variété marchande. Ce n’est pas non plus qu’il faille opposer de manière simpliste, la variété marchande économique, la variété contractuelle juridique à la redondance bureaucratique politique. Pour comparer les systèmes politique et économique, il y a du médium vagabond et source, pour le meilleur et pour le pire, de variété, à savoir le pouvoir et l’argent ; il y a de l’organisation, des organisations mais aussi au moins une macro-organisation dont le paradoxe est qu’elle répond en même temps aux critères de l’entrée et de la sortie et, à sa manière, de substitut à l’absence d’organisation unique du système fonctionnel. Tout comme le pouvoir, pour être politique fait référence à l’Etat, forme historique singulière et spécifique à la société différenciée, l’argent, pour être pleinement « économique » doit s’ancrer sur le système bancaire hiérarchisé. Les réflexions de Luhmann éclairent sérieusement et les aléas de la construction européenne, y compris les aléas moraux, et les questions récurrentes et lancinantes d’une gouvernance mondiale tant politique que monétaire. Toutes artificielles ou « construites » (Hayek) que les macro-organisations apparaissent, elles n’en sont pas moins comme « points fixes endogènes » (Dupuy) des éléments fonctionnels et constitutifs des ordres humains, de même que gestion, gouvernance, stratégie.

Arrivé à ce point, on peut se demander s’il n’y a peut-être un manque dans la théorie de Luhmann, pointé par certains de ses disciples plus ou moins critiques : comment intégrer dans celle-ci une théorie de l’action et des institutions ? Pour ce qui est des institutions, cette figure plus ou moins palpable qui contribue aussi à rendre moins improbable les comportements, il y a du médium de communication, il y a du codage, il y a de l’interaction mais aussi de l’organisation, dans un spectre allant « des modèles de comportement normalisés » à « des construits sociaux » (Mayntz & Scharpf [2001], p.96). Certes, le flou du concept ouvre à toutes les manipulations théoriques « ad hoc » ; il n’enreste pas moins fécond.

 

2.3.3./ Le réseau

Si Luhmann n’a pas, à ma connaissance, développé le concept de réseau, sa théorie ne l’interdit pas comme le montrent les travaux de son disciple Teubner. Ce dernier, outre qu’il a, en juriste, approfondi la réflexion sur le contrat et l’organisation, s’est inscrit dans la littérature foisonnante sur le concept de réseau (Teubner [1992-1996], Castells [1996-2001], Curien [2000], Granovetter [1973-2000], Rizopoulos [1997 & 1999]). La définition la plus synthétique est peut-être celle de Castells : « Les réseaux sont des structures ouvertes, susceptibles de s’étendre à l’infini, intégrant des nœuds nouveaux en tant qu’ils sont capables de communiquer au sein du réseau, autrement dit qui partagent les mêmes codes de communication. Une structure sociale fondée sur des réseaux est un système très dynamique et ouvert, capable d’innover sans mettre en cause son équilibre » (Castells [2001], pp.576-577). On peut postuler sans trop de risque qu’une telle définition devrait faire l’objet d’un consensus. En effet, il y a accord des auteurs sur l’ouverture et la souplesse des interconnexions établies par le réseau. Accord aussi sur le fait que, dans ces « formes souples de coopération », on va au-delà des simples « interactions transitoires » sans pour autant que cette coopération prenne la « densité propre à l’organisation formelle » (Teubner [1996], pp.271-272). Dans cette optique, la tentation est grande de faire du réseau un troisième dispositif situé quelque part entre l’organisation et le marché, manipulable à dessein par des acteurs rationnels et venant, comme un second joker à côté de l’institution, combler les trous fâcheux de la théorie par des explications « ad hoc ». Le réseau, « ensemble d’acteurs  liés par des relations implicites ou explicites, qui vont de la simple connaissance mutuelle à la coopération » (Rizopoulos [1997] p.379), « ordre décentralisé d’acteurs autonomes » doit être pensé « au delà du contrat et de l’organisation » (Teubner [1996], p.271). C’est une forme « d’auto-organisation ». Les réseaux se constituent de manière quasi parasitaire comme des systèmes sociaux autopoïétiques « de degré supérieur » par rapport au marché, à l’organisation, à toutes les formes codifiant, médiatisant et organisant l’interaction humaine. Les réseaux s’élaborent sur les « occasions manquées » et les ratés fonctionnels imputables aux market failures ainsi qu’aux organization failures, eu égard au dosage précaire et mouvant de la redondance et de la variété. On l’a vu, si les relations marchandes pèchent par le manque « d’orientation à long terme, de persistance, de cohérence, de persévérance et d’expériences accumulées », l’organisation, en revanche, engendre « la rigidité, le bureaucratisme, les problèmes de motivation, le manque d’innovation et l’importance des coûts d’information » (Teubner [1996], pp.275-276). Alors, se réintroduisent « le marché dans l’organisation, l’organisation dans le marché » (Imai & Itami [1984]). Cette reentry ne dépend pas, bien évidemment, « de l’agir intelligent d’acteurs rationnels » mais de mécanismes évolutifs complexes (Teubner [1996], pp.275-276). 

Muni de ce passe-port analytique, peut-être pourra-t-on interpréter le fonctionnement d’une économie communiste et d’analyser les diverse voies de sortie ?

 

         3./ L’économie du communisme : de l’épuisement de la machine aux voies étranges et sinueuses du post-communisme

 

            J’ai souligné plus haut l’apport et les limites d’une approche cybernétique de l’économie du communisme. Le paradoxe en l’affaire est que le rêve léniniste de l’organisation unique et, pourrait-on dire, simple se reflète assez bien dans l’organigramme formel du système de décision et de gestion de type soviétique. La tentation est grande alors de procéder à une description de type cybernétique, même critique et amendée d’analyse cognitiviste sur le pouvoir, l’idéologie et la vision du monde marxiste-léniniste (Kornai [1992-1993-1996]). La description de Kornai entre en parfaite harmonie avec une analyse du mode de décision soviétique passée inaperçue, celle de Michaël Masuch. Cette analyse se réfère à une logique cybernétique de l’organisation et de la décision. Il s’agit d’une contribution d’un spécialiste allemand du management et de l’intelligence artificielle (Masuch [1981-1991]). Son intérêt pour notre propos c’est la référence très éclairante bien que plus ou moins explicite à la cybernétique.

            Avant de poursuivre, il convient que je m’explique sur ma démarche. Je vais quitter provisoirement la problématique luhmannienne pour suivre les résultats d’une analyse de type cybernétique, poussée à ses limites les plus fines. La motivation méthodologique de cette démarche est double. En premier lieu, il est frappant de constater l’homologie voire l’homomorphisme entre les deux mythes du communisme et de l’organisation hiérarchique rationnelle, mais aussi de voir ainsi que toute organisation s’écarte d’elle-même, s’échappe à elle-même, car la complexité du monde vécu la déborde de toutes parts. En second lieu, cette analyse postule plus ou moins explicitement l’idée du communisme comme système spécifique opposé à un autre système, le capitalisme et que, de ce fait, la convergence ayant fait long feu, toute forme de compromis entre un pouvoir de type communiste et une plus grande autonomie de l’économie est strictement impossible. Or, dans la conception luhmannienne de la différenciation fonctionnelle et de l’unité complexe de la société mondiale, il n’y a pas plus de système communiste ou socialiste que de système capitaliste mais une logique de différenciation et d’autonomisation des systèmes de la société dont le système économique, logique chaotique et fortement perturbée. Il en résulte des bifurcations, des combinaisons, des évolutions tératologiques. Faut-il le rappeler, si les régimes de Franco et de Salazar furent des tentatives strictement conservatrices jusqu’à l’anti-modernisme, nazisme, fascisme mussolinien, justicialisme péroniste et kémalisme furent des formes historiques modernisatrices, pleinement solidaires des évolutions troubles de la modernisation du monde.

Revenons maintenant à l’exposé de la thèse de Michaël Masuch. On commencera par un descriptif de la machine (3.1), pour en venir à son fonctionnement (3.2). On conclura par des réflexions sur le destin du communisme et sur ses diverses voies de sorties (3.3).

 

3.1/ La machine soviétique de décision et de gestion

Soit une macro-organisation comportant un sous-système de décision et de pouvoir (de commande) couplé à un sous-système cognitif comme capteur et traiteur d’information. Il s’agit ici du pouvoir du parti communiste autolégitimé dans sa représentation de lui-même et du monde, selon un cercle strictement autoréférentiel et récursif bien que non réflexif. Le couplage information-commande de la machine se traduit ici dans l’organisation de la planification, c’est-à-dire, pour simplifier, les flux descendants de directives, d’incitations et d’inputs et les flux ascendants d’information et de comptes rendus sur les résultats, les ressources et les besoins. Le système centralisé de commandement et d’affectation des ressources est doublé d’un système parallèle, en principe redondant, en fait souvent incohérent avec le précédent : ce système parallèle est la duplication du premier en langage comptable, c’est-à-dire paramonétaire et parafinancier, aux fins de contrôle et d’incitations. Nous disons bien  paramonétaire et parafinancier  car tout doit être asservi à la comptabilité et à la planification  matières.

            Dans tout mode d’organisation et de décision, il est essentiel d’appréhender la ou les logiques cognitives à l’œuvre. Masuch, quant à lui, distingue « trois niveaux » de « perception de la réalité » (Masuch [1991], p.416) par les acteurs, en l’occurrence les dirigeants : en premier lieu, le niveau élémentaire de la vision du monde ou des « cartes cognitives » ; ensuite, le niveau plus élaboré mais plus étroit des « idéologies-théories » visant à « rendre compte de la structure concrète de certains domaines de la réalité » ; enfin le niveau plus empirique du « savoir, c’est-à-dire » des « informations concrètes dont dispose l’acteur/le théoricien ». Simultanément, un système cognitif doit contribuer à formuler des réponses normatives/évaluatives, des réponses rationnelles/pragmatiques et enfin des réponses affectuelles qu’on pourrait traduire ici par mobilisatrices par appel à l’émotion et à la tradition (Masuch [1991], p.417). On reconnaît ici les quatre termes ramenés à trois de la typologie weberienne de l’action rationnelle. C’est dans ce contexte cognitif  que circule l’information. Pour être plus précis, l’auteur différencie trois niveaux : les événements, soit ce qui advient, indépendamment des symboles ; les informations proprement dites « c’est-à-dire le codage symbolique d’événements ou d’autres informations » ; enfin, « les institutions, qui déterminent les modes de réaction des acteurs face aux événements ou aux informations » (Masuch [1991], p.418). Il faut ici prendre la mesure du contexte du mode de décision soviétique : il convient, en particulier de se départir d’une vision naïve qui verrait  la vision du monde, l’idéologie/théorie et le savoir se superposer sans trop de dommage envers « une définition rationnelle – et ajouterions-nous, objective – de la situation », qui ne serait que perturbée et biaisée, l’observation demeurant foncièrement adéquate. La conclusion de l’auteur, et nous la reprenons c’est que « la structure de décision du socialisme réel résulte …d’une inadéquation dans la définition de la situation sur laquelle se fondent les dirigeants du parti » (Masuch [1991], p.419).

            La théorie cybernétique enseigne que l’information est tout à la fois un travail néguentropique effectué par le système de traitement cognitif de la machine et le résultat de ce travail. Dans cette perspective, la notion d’information parfaite costless et timeless n’a pas de sens. Quant à celles d’information imparfaite et d’information asymétrique, elles n’en sortent pas indemnes, bien qu’elles demeurent heuristiques. Parler d’information brouillée ou réduite par une rationalité bornée ou procédurale (March & Simon [1958-1971]) semble plus approprié, étant admis que les limites et le contexte de l’information ne constituent pas des défauts à l’origine de biais et de déformation mais le mode d’existence même de la production d’information. Simplement, dans une logique cybernétique, l’information doit être pertinente aux processus, aux finalités et à l’environnement de la machine, faute de quoi des incohérences, des dysfonctionnements, des cercles vicieux vont apparaître, s’auto-entretenir, voire s’amplifier. On admettra avec Michaël Masuch que le contexte du mode de décision soviétique conduit à une sorte de dissonance voire de schizophrénie cognitives, entre l’autodéfinition du régime comme incarnant la dynamique historique rationnelle et la stagnation sclérosante dans la répétition des cercles vicieux.

           

            3.2/ Le fonctionnement de la machine : les cercles vicieux

Une fois tout cela admis, on peut tenter en suivant l’auteur d’entrer dans la machinerie du mode de décision en question. Partons du cercle redondant et récursif de l’hégémonie idéologique du marxisme-léninisme et du rôle dirigeant du parti unique, lequel cercle induit la planification centralisée et l’organisation hiérarchique de la gestion de l’économie. Il s’agit, en effet, de la volonté de maîtrise politique de la vie économique et, pour ce faire, « d’essayer de fixer tous les processus économiques essentiels grâce à des plans ex ante » (Masuch [1991], p.424). Il saute aux yeux que la rusticité du mode de gestion et de décision, renforcée par l’obsession d’une planification matérielle ou en nature, n’est pas tout à fait adaptée à la gestion d’un système économique  complexe. Tout cela est bien connu mais demande à être explicité dans ses conséquences. En premier lieu, on constate que le centre s’impose des tâches impossibles ; le plan ne peut donc prendre forme et opérer qu’au prix d’une telle réduction de cette complexité qu’il devient précisément inopérant. Toutes les analyses, dont celle de Michaël Masuch, convergent vers cette « complexité insuffisante de la planification ». Ainsi, selon cet auteur, « les entreprises se retrouvent…dans un piège décisionnel. Elles doivent réaliser des plans irréalisables » car « le mode de décision fonctionne…comme si …[l’avenir]…était déjà prévu », alors que, pour les entreprises, « l’avenir est imprévisible,…le plan insuffisamment complexe [prenant]…la forme d’un avenir trop complexe » (Masuch [1991], p.425). En d’autres termes, les décideurs fonctionnent sous l’hypothèse d’information parfaite dans l’espace et dans le temps : dans l’espace, car le sous-système de décision prétend connaître toute la machine ; dans le temps, puisque l’avenir est certain. On ne peut mieux s’enfermer dans un piége décisionnel où la certitude de l’information parfaite se mue ne son contraire, l’incertain radical. On assiste alors à un comportement adaptatif des niveaux subalternes analogue à la célèbre préférence pour la liquidité de Keynes : « les entreprises essaient d’accumuler des réserves sous toutes sortes de formes, de constituer un stock décisionnel… Il peut s’agir de capacités de production, de main-d’œuvre, de réserves de matières premières qui restent dissimulées, mais aussi de temps, d’informations ou de bonnes relations – qui n’étaient pas prévues par le plan – avec les entreprises voisines » (Masuch [1991], pp.425-426). Cela fausse définitivement « les données empiriques globales » : la production systématique de « brouillard informationnel » met le centre supposé omniscient dans la situation du principal qui serait victime d’une asymétrie d’information. Le second effet est le phénomène de trappe à réserves qui entretient de manière circulairement vicieuse la pénurie de ressources : dans le langage imagé russo-soviétique, on appelait ce phénomène esprit de Pliouchkine, d’après un personnage des Ames mortes de Gogol. Brouillard et esprit de Pliouchkine enclenchent une rétroaction amplifiant et entretenant la complexité insuffisante de la planification. Les plans sont « élaborés sur la base d’informations brumeuses » ce qui « ne fait qu’aggraver les incohérences » (Masuch [1991], p.426) et accroître la pénurie. Celle-ci pousse les entreprises à répondre de manière purement formelle aux paramètres de directives à la sémantique trop simpliste : on produit du poids, de la quantité, selon la nomenclature employée, quand on ne produit pas tout simplement du vent (vosdouchni val ou production brute d’air). Aggravant et entretenant ce double cercle vicieux tout en étant provoqué par lui, le « conservatisme technologique » (Masuch [1991], p.427) est une réaction collective de survie des entreprises : toute nouvelle technologie entraîne un coût externe sous la forme d’un risque moral généralisé concernant la réalisation formelle du plan. Ce mécanisme est analysé de manière approfondie dans Asselain [1981]. Pour couronner le tout, l’économie parallèle constitue une réponse fonctionnelle et tout à la fois contre-fonctionnelle à la pénurie, car vicieuse pour le système puisqu’elle aggrave le brouillard informationnel et la préférence pour les réserves. Ces rétroactions récursives parce qu’auto-entretenues autour de l’insuffisante complexité de la planification en font émerger une autre du même type mais d’une toute autre gravité puisque cette dernière atteint les fondations mêmes du mode décision par la mise en crise permanente de la légitimité du cercle autoréférentiel fondateur.

            La réaction des autorités sera conforme à leur logique cognitive qui postule que, dans la transition socialiste, la planification constitue la forme adéquate de gestion et « d’organisation des processus économiques » (Masuch [1991], p.423) et qu’elle ne peut donc être à l’origine des difficultés. Ne restent alors que « trois types de causes qui sont interprétées comme un manque de forces productives, le résultat d’actions de l’ennemi de classe, des cas exceptionnels ou isolés étrangers au socialisme » (Masuch [1991], p.429). Ce diagnostic va déterminer une panoplie restreinte de réponses à chacun des niveaux.

Pour ce qui est de l’insuffisance des forces productives, on répondra par la planification tendue et la chasse aux réserves cachées tout en accentuant la priorité au secteur des moyens de production ; enfin, périodiquement, un changement technologique sera promu et décidé d’en haut. Il n’est pas difficile d’imaginer que, ce faisant, on ne fait que dégrader la situation à laquelle on voulait remédier : la planification tendue et le surinvestissement vont amplifier pénurie et incertitude avec leurs conséquences ; quant au progressisme technologique des dirigeants, il cache une solide aversion au risque et donc un conservatisme, ponctué de brusques prise de conscience du retard. Les directives qui tombent alors de donner priorité d’abord à la chimie puis à l’électronique rendent, pour les entreprises, l’avenir encore plus imprévisible et provoquent les réactions que l’on a décrites ci-dessus. Des cercles vicieux sont donc en place. Si c’est l’action de l’ennemi de classe intérieur et extérieur qui est supposée en cause, deux réponses sont envisageables : la répression politique pour l’intérieur, l’accroissement du budget de la défense. La première réponse, largement utilisée à l’époque stalinienne, outre qu’elle peut provoquer de graves désorganisations, n’a pu être poursuivie à la même échelle car, à terme, elle « ne fait qu’aggraver la crise de légitimation et son cercle vicieux, lui-même né de l’approvisionnement insuffisant de la population et de la contradiction entre l’idéologie du système et le socialisme réel » (Masuch [1991], p.431). Quant à l’effort accru sur la défense, il va encore réduire davantage la production de biens de consommation. Il reste la rubrique passe-partout des phénomènes étrangers au socialisme. D’après Michaël Masuch, la panoplie des dirigeants est constituée de cinq réponses : la moralisation, le durcissement, la recentralisation, la révision des plans existants et le principe du mécanisme à cliquet.  La moralisation et le durcissement ont « des effets quasiment nuls » (Masuch [1991], p.432). La recentralisation comme réaction au désordre de la planification entraîne les dirigeants dans le maquis des décisions opérationnelles, provoque une hypertrophie bureaucratique et, en fin de compte, accroît la réalité et les symptômes de l’insuffisante complexité dont le désordre de la planification. Quant aux révisions du plan, elles sont permanentes – l’auteur avance sur un exemple le chiffre de plus de 1500 pour une année ! – accroissant les incohérences et déplaçant la pénurie. Elles semblent avoir au moins un effet positif : in fine, le plan est miraculeusement réalisé car les objectifs sont réajustés « en fonction …des résultats effectivement escomptés », les ministères étant évalués « selon le degré de réussite du plan » (Birman 1978, cité par Masuch [1991], p.433). Reste enfin l’arme absolu du planificateur central, l’encliquetage. Conscient qu’il est d’être victime d’une asymétrie d’information, le centre, par compensation, navigue à l’estime en surévaluant les réserves et sous-évaluant les coûts et les besoins et, sur la base des informations reçues concernant la production brute, ajoute quelques points de pourcentage assortis de stimulants pour l’exercice suivant. On a ainsi une planification grossière pour une économie aux structures sectorielles rigides, en expansion quantitative de plus en plus ralentie, incapable d’affronter des chocs asymétriques comme un défi technologique ou une réforme radicale. Dans cet article de 1981, Michaël Masuch avançait que toute tentative de transformation qualitative de ces structures menacerait le système d’effondrement : c’était en effet bien vu, neuf ans avant la dislocation de l’Union Soviétique.

            L’auteur conclut à l’enchaînement de « huit cercles vicieux » (Masuch [1991], p.435). Les dirigeants s’enferment dans une idéologie qui est vitale à leur légitimité (cercle 1), mais, ce faisant, s’obligent à une planification rationnelle censée tout résoudre (cercle 2) alors que cette dernière ne peut, par définition être aussi complexe que le système à gérer. S’ensuivent deux autres cercles : la trappe à réserves (cercle 3), le brouillard informationnel (cercle 4), provoqués l’un et l’autre par la préférence pour les réserves de précaution. Il en résulte trois phénomènes, à savoir le conservatisme technologique, la pénurie auto-entretenue et l’économie parallèle qui vont provoquer les réactions du centre en fonction de ses cartes cognitives lesquelles vont diagnostiquer des contradictions dues au retard des forces productives, aux menées de l’ennemi de classe et enfin à quelques reliquats du monde ancien dans les consciences. On va donc en premier lieu tenter de répondre au premier diagnostic par la planification tendue et la priorité aux moyens de production. Le conservatisme technologique, au lieu d’être combattu sera accentué par le centre, jusqu’à ce qu’il prenne conscience du retard et décide de modifier les priorités, accroissant l’incertitude, le désordre et les incohérences. Tout cela contribue à renforcer l’insuffisante complexité du plan (cercle 5) et la pénurie, en particulier de biens de consommation (cercle 6). Enfin, l’ennemi de classe sera combattu, à l’intérieur, par la répression avec des effets négatifs sur la légitimité des dirigeants (cercle 7), à l’extérieur, par l’effort de défense, avec accentuation de la pénurie comme ci-dessus (cercle 6). Si l’on diagnostique des exceptions étrangères au socialisme, le durcissement va rejoindre le cercle 7, la recentralisation et la révision des plans vont enclencher un nouveau cercle vicieux avec la surcharge décisionnel et gestionnaire du centre (cercle 8) qui n’a dès lors d’autre issue que la reproduction approximative et quantitative de l’économie par le principe du cliquet.

           

4/ Perspectives : les divers chemins de la transformation

 

L’analyse ci-dessus est très éclairante à plus d’un titre. Il est intéressant de constater que, puisque l’organigramme officiel de la macro-organisation unique et totale avec ses satellites tient en une page, une analyse cybernétique pertinente en soit, en première approximation, possible. Elle reflète la conception communiste et léniniste du système social comme machine triviale avec, bien sûr, ses pannes et ses ratés, mais machine tout de même que l’on peut piloter des hauteurs du politique. Lénine, aussi fin tacticien que grand stratège et piètre idéologue, a pu constater pour s’en désoler que la machine n’allait pas où son pilote éclairé et, plus tard, son timonier, voulaient qu’elle aille : la machine devient un cheval rétif quand ce n’est pas un moujik obtus et contre-révolutionnaire. Néanmoins, cette analyse demeure d’une grande pertinence car elle rend bien compte de la rigidité du système soviétique et de l’aveuglement des dirigeants tant conservateurs que réformateurs. L’effondrement soviétique est, entre autres, le résultat voire la grande « réussite » des réformes de l’ère Gorbatchev (BaslÉ [1990a et 1990b]). Mais, par un aveuglement symétrique, on a développé en Occident, une vision naïve de la transition, terme, on le sait, impropre et innocemment  recyclé de la rhétorique marxiste. Cela nous a conduit à deux idées discutables : la première, que cette chute allait engendrer et répandre de proche en proche la démocratie de marché, résumé idéalisé de la société moderne différenciée ; la seconde, que le développement économique, plus précisément le développement capitaliste, c’est-à-dire la différenciation d’un système économique autonome était strictement incompatible avec un pouvoir communiste.

Ce qui manque à ces analyses, c’est précisément la dimension systémique. D’une part, quel est le « coût » d’une obstination à refuser toute autonomie, toute différenciation du système de l’économie ? Cette question dépasse le simple problème de distiller ici et là un peu de marché, un peu d’incitation. D’autre part, on en reste à l’organigramme officiel ou presque : l’économie de l’ombre est seulement citée parmi les mécanismes renforçant les cercles vicieux, tandis que l’auto-organisation en réseaux des entreprises industrielles et la gestion empirique de l’économie à l’aide de ces réseaux sont à peine évoqués. Il est patent que la machine a tenu parce qu’elle n’a que très partiellement fonctionné selon ses propres normes, lesquelles restaient essentielles comme repères formels et symboliques. Il est patent aussi que la machine s’est maintenue et a péri tout à la fois du fait de processus sauvages de différenciation et d’auto-organisation des systèmes de l’économie, de la science, de l’art, etc. Quand Gorbatchev a imprudemment ouvert les vannes du pluralisme politique, artistique et médiatique, des processus anarchiques de différenciation se sont développés (Hayoz [1997] pp.49-50).

Qu’apporte donc une perspective luhmannienne sur les questions du communisme et du post-communisme ? On sait maintenant qu’il est impossible de réduire aucun système fonctionnel de la société moderne à une organisation, car leur fonction et leur fonctionnement transcendent toute organisation, tout réseau, toute interaction. Certes, la territorialisation demeure nécessaire en particulier aux système du droit et de la politique même si l’on entrevoit les prodromes d’une mondialisation macro-organisée du droit et de la politique. Autrement dit, « la fonction ne peut être monopolisée par une organisation du système, elle ne peut pas non plus être organisée en tant que telle. Elle doit au contraire être différenciée avant de pouvoir être organisée ». Ainsi, « au sein  des systèmes fonctionnels » apparaît « un nouveau type de différenciation » (Hayoz [1997] p.113). Par conséquent, des macro-organisations comme l’Etat, la Banque Centrale ne sont là que pour opérer à distance l’inclusion du public dans les systèmes fonctionnels de la politique et de l’économie comme citoyens, contribuables, créanciers ou débiteurs, sans la rigidité de l’organisation ni l’entre soi du réseau. Il faut, pour cela, les relais innombrables des organisations, des réseaux, des interactions, de la Communication par quoi les systèmes de la société et la société elle-même poursuivent leur autopoïèse. En outre, organisations, réseaux, interactions devront se diversifier eux-mêmes en fonction des communications et opérations à traiter, même compte tenu de leur spécialisation fonctionnelle. Il leur faudra donc tour à tour emprunter les codes et utiliser les médiums de l’une ou l’autre fonction : des entreprises auront à traiter des questions juridiques, politiques, voire religieuses, des églises, des administrations ou des partis politiques à effectuer ou recevoir des paiements, etc. La question de la transformation post-communiste n’est finalement rien d’autre que la question de la poursuite, selon des voies non marxistes-léninistes, d’une difficile et incertaine différenciation fonctionnelle, et cela dans des zones géographiques où s’est entretenue l’illusion d’une maîtrise organisée totale du processus de modernisation. Le coût historique et humain de cette obstination, la nécessaire fermeture, l’inévitable et obsessionnelle volonté de contrôle total des entrées et des sorties et de l’état interne d’un « système » s’auto-percevant en permanence comme en danger, tels furent les dimensions de cette modernisation critique, à comparer avec la catastrophe historique du nazisme. Rappelons-le : les chemins évolutifs de la modernisation sont contingents, erratiques et parfois catastrophiques. Il serait donc vrai que « le socialisme est le chemin le plus long du capitalisme au capitalisme » comme on disait au bon vieux temps du « socialisme réel ».

            Mais comment sort-on du communisme ? Tout d’abord, l’idée de révolution comme signe événementiel de passage à la modernité s’est ouverte avec la révolution anglaise de 1688, s’est poursuivie avec la révolution américaine et terminée avec la révolution française. Les événements de 1905 et 1917 en Russie et leurs suites manifestent des crises majeures de la modernisation, comme les guerres mondiales et les crises économiques du vingtième siècle. En particulier, les défis de l’entrée du monde moderne dans des aires culturelles non modernes sont lourds de menaces, de même qu’une possible usure et décomposition de la différenciation fonctionnelle. Cela précisé, on peut, sommairement, résumer à quatre variantes le post-communisme. Le statu quo sous la forme la plus sinistre, comme en Corée du Nord, tant que l’effondrement de ce régime sera jugé trop déstabilisant pour être souhaité. Cet effondrement surviendra tôt ou tard. L’effondrement avec la sortie chaotique, dite par Jérôme Sgard transition « indisciplinée » ou « désinstituée » (Sgard [1997]), où les réseaux qui maintenaient fonctionnellement le régime tout en le parasitant de manière contre-fonctionnelle ont massivement réinvesti les champs encore confus de la politique et de l’économique, jouant sur le flou des frontières de l’une et de l’autre et les faiblesses des macro-organisations publiques et bancaires. Le pouvoir politique oscille entre néo-despotisme et impuissance avec, de temps à autre, des poussées populistes et autoritaires tandis que la différenciation des systèmes du droit, de l’expression artistique et des communications de masse est problématique. On ne peut que souscrire au diagnostic de Domenico Mario Nuti sur les « résidus du vieux système », mais il n’est pas certain que l’exploitation de rentes, le crime organisé, « l’employisme » qui tend à diluer la responsabilité et à paralyser la gouvernance soient des « pièces nouvelles » (Nuti [1997], p.725). La rigidité du système provoquait une sorte de prolifération « tératogénétique » de systèmes autoréférentiels sinon autopoïétiques, nécessaires à son fonctionnement tout en l’épuisant et ces systèmes perdurent en s’adaptant au nouveau contexte.

Une troisième variante correspond à la transition dite par Jérôme Sgard, « libérale-étatique », c’est celle d’une partie de l’Europe Centrale, soit la Pologne, la Hongrie et, dans une moindre mesure, la Slovaquie et la Tchéquie. Pourquoi cette divine surprise alors qu’ici fut conduite une thérapie de choc et là, une politique gradualiste, alors qu’ici on dilua la privatisation dans la population et là, l’affaire fut conduite de manière à dégager une gouvernance ? La réponse est peut-être dans le fait que ces pays connurent un communisme « importé », alors que les processus de la modernisation et la différenciation étaient déjà entamés. 

Il reste une dernière variante, la plus intéressante du point de vue de la théorie. Avec Janos Kornai, je crois qu’il faut admettre et affirmer que l’idée d’une économie socialiste de marché est un mirage. Mais comment qualifier le processus chinois, qui semble défier tous les pronostics (Asselain [1999], Citoleux [1999], puisqu’on y développe un capitalisme féroce en cédant le moins possible sur le mode communiste de pouvoir, un « capitalisme léniniste » en somme (Domenach [2001]) ? Plusieurs directions peuvent être explorées. La Chine a développé depuis longtemps, par delà ses périodes récurrentes d’anarchie inter-dynastiques, une redoutable capacité pragmatique de maîtrise despotique et de gestion des conflits, voire des contraires, bien incarné dans le plus intelligent et le plus machiavélien des mandarins communistes, Deng Xiaoping. En outre, le monde religieux chinois est de l’ordre de la famille et du privé et s’accommode fort bien du désenchantement weberien, alors que les grandes religions et leurs bureaucraties formelles ou informelles ont grand mal à accepter leur réduction au rang « d’une simple fonction sociétale » (Luhmann [1999], pp.47-48). Enfin, le pouvoir communiste chinois est le seul capable, peut-être avec les dirigeants vietnamiens du fait du pragmatisme de la culture chinoise, du fait d’une expérience millénaire de despotisme, de bureaucratie rationnelle et de gouvernance centralisée, et enfin d’une conscience ethno-nationale millénaire de se transformer en pouvoir despotique moderne, en dosant répression (Bobin [2002a]), libéralisation et nationalisme. Les dirigeants chinois tentent l’impossible, soit maintenir une forme stable de pouvoir post-totalitaire tout en laissant se différencier le système économique au maximum compatible avec ce mode de pouvoir, ce qui signifie mener à son terme la réforme du secteur d’Etat, tout en contrôlant de manière plus souple par une modulation du hukou - l’obligation de résidence à la campagne pour les paysans – (Yu Hai, [2002]), la masse paysanne qui se modernise par la migration anarchique vers les villes et les centres industriels. Toutes autres formes inchoatives émergentes de différenciation sont tenues à distance et surveillées de très près. La voie est étroite comme le montrent les inquiétudes manifestées par le premier ministre (Bobin  [2002a]) ainsi que les propositions d’un économiste du parti (Zhou Tianyong [2002]), à propos de la transformation de l’agriculture même si le compromis peut tenir assez longtemps.

 

5/ Pour conclure

 

Transition ? Transformation ? Révolution ? Transition s’il s’agit de décrire une dynamique « évolutionnaire » plus ou moins instable entre deux états plus ou moins stables. Ainsi, le dix neuvième siècle français de 1789 à 1875 n’est qu’une longue transition post-révolutionnaire – fortement troublée – vers la démocratie parlementaire et, plus généralement, n’est qu’une longue modernisation qui se poursuit encore. Transformation sera plus prudent si l’on veut signifier que l’état stable à venir du système n’est ni prochain, ni certain, en particulier dans la forme canonique d’une démocratie de marché « well-behaved ». On renoncera désormais à l’idée de révolution (BaslÉ [1997]), close précisément avec les événements français de 1789 à 1794. Réflexion faite toutefois, l’idée de transition n’est pas si mal vue. Disant cela, on ne se réfère pas au concept marxiste réemployé et accepté généralement par la majorité des économistes, dans une acceptation implicite des thèses de  Francis Fukuyama (Fukuyama [1989], pp.457-469), mais au sens tel qu’il est défini par la théorie physique de passage d’un état stationnaire à un autre. A cette différence que nous sommes dans le temps de l’histoire, celui par excellence de l’irréversibilité et de la contingence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la théorie de la différenciation fonctionnelle de la société ne trace nul destin historique, nulle finalité, ne définit nulle fin de l’histoire. Moins que jamais, nous savons où tout cela nous mène. La théorie décrit simplement les effets de cet « attracteur étrange », les effets contraignants de cette différenciation, y compris les effets déstructurants voire désintégrateurs provoquant des réactions de résistance, de révolte, de rejet et de ressentiment. Elle dit aussi l’attraction formidable exercée par le mirage de la modernité et l’effet d’intimidation et de disqualification de cet attracteur sur les perdants de ce terrible jeu. Elle dit encore combien se leurrent les éléments antimondialistes des classes moyennes – voire des élites -  occidentales en stigmatisant et résumant l’essence de la société moderne sous les catégories descriptives du capitalisme, du néo-libéralisme économique et de la marchandisation généralisée. C’est ramener la société à son économie. De même que les totalitarismes nazi et lénino-stalinien sont des formes tératologiques de modernisation qui ne se réduisent pas à leur forme politique, mais qui doivent être comprises comme des tentatives impossibles d’asservir les systèmes de la société au système politique érigé en système d’idéologie universelle d’une part, de pouvoir total d’autre part ; de même, les phases plus « libérales », plus « économicistes » ne sont que des moments particuliers de tension et de « conflictualité » intersystémiques, dans la mesure où chaque système poursuit son autopoïèse et tend à se développer jusqu’à « heurter » et « irriter »  l’un ou l’autre de ses « collègues », et jusqu’à se faire « heurter » et « irriter » à son tour par lui. On a ainsi un balancement en particulier entre la politique, l’économie, les media de communication, l’éducation et le droit, alors que la religion et l’art sont tenus de se tenir à une place désormais modeste. Ainsi, pour reprendre un langage régulationniste, le fordisme en crise va laisser la place à un autre mode de régulation où les modes d’intervention publique se font plus modestes, où les idées dites « néo-libérales » vont contredire l’orthodoxie keynésienne. Ce qui peut donner l’impression d’une marchandisation généralisée et rendre apparemment une nouvelle force et pertinence au diagnostic de Karl Polanyi [1944-1983], c’est le fait de « déléguer » à des systèmes fonctionnels la gestion de notre quotidien et de notre bien-être matériel et psychique. On pourrait croire alors que l’entreprise et le marché s’emparent de tout. Mais la politique a beau se désacraliser, elle n’en disparaît pas pour autant comme en témoignent le maintien voire l’expansion des budgets et des bureaucraties publics nationaux et internationaux. L’économie, si autoréférentielle soit-elle, ne peut se passer de gouvernance politique nationale et internationale, n’en déplaise aux libertariens ; pas plus qu’elle ne peut se passer du système d’éducation, du système du droit, voire du système de la religion ou de la morale « ordinaire », fondements d’une réciprocité sociale minimale. A son tour, la politique ne peut financer ses opérations sans le fonctionnement du système économique. Les formes despotiques d’Etat moderne sont souvent des formes impuissantes à conduire des politiques publiques ce qui est néfaste pour le système économique. Les grandes religions sont toutes dans une crise radicale car il leur faut se reconvertir à un monde qu’elles haïssent. Ce monde est celui du relativisme, du pluralisme confessionnel jusqu’à l’absence d’appartenance ; c’est celui de la concurrence entre les offreurs de biens de salut, comme le souhaitait en son temps Adam Smith (Smith [1965], B.V, Ch.I, Part III, art. 3d, pp.716f) face à des « clients » fantasques et désemparés, composant eux-mêmes leurs menus. Les soubresauts actuels des divers intégrismes sont des « abréactions » devant la menace pour les religions d’être reléguées au rang d’un système parmi d’autres, chargé de traiter de manière personnalisée le besoin de sens et d’une hygiène de vie, dans un univers social où tout consensus est, en l’espèce, impossible. On pourrait multiplier les exemples dans les domaines de l’art, des media, de l’éducation dont l’état de crise est une donnée permanente.

Ce qu’on appelle transition, en particulier pour les zones géographiques où les processus de la modernisation sont juste entamées ou réentamées, est un état instable. Ces états peuvent se perpétuer très longtemps avec des formes baroques voire monstrueuses comme les totalitarismes puis les dictatures tortionnaires sud-américaines du vingtième siècle.  Ces états peuvent engendrer des formes historiques inédites et innovantes. Ces états peuvent enfin déstabiliser de manière plus ou moins radicale la société mondiale ouvrant une aire historique porteuse de formes sociales inconnues, un peu plus, un peu moins insatisfaisantes. Si l’on ajoute les risques non négligeables d’une implosion entropique de cette société mondiale en ses métropoles historiques par dilution du lien social et désintégration, il est prématuré de pronostiquer la fin de l’histoire. Où allons-nous ? Nous ne le savons pas. Ce que nous croyons savoir en revanche c’est qu’il faut renoncer à « l’idée d’une évolution vers un état meilleur », car « nous ne pouvons pas savoir si le monde supportera dans le long terme la dynamique de la société moderne » : la modernisation  peut « échouer ou conduire à davantage de problèmes » (Hayoz [1997] p.56). L’histoire continue.

 

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(*) Maître de Conférences CRIISEA – Université de Picardie J.Verne Amiens – E.mail (bureau) : louis.basle@u-picardie.fr E.mail (personnel) : baslemartin@wanadoo.fr

 

(**) Vifs remerciements à Cécile Grégoire-Borzeda pour de précieux conseils dont j’ai essayé de m’inspirer.

(***) Revue d’Etudes Comparatives Volume 33 – juin 2002 – N° 2 (pp.197-235)

 

Article n° 4 : Note de travail sur l’autonomie

14 janvier 2009

Note sur l’autonomie

 

Louis Baslé

 CRIISEA – En cours de rédaction

Ne pas citer. Please, don’t quote

 

 

 

 

            Autonomie signifie « loi propre » (Varela 1989, p.7). Plus précisément, un récent dictionnaire de philosophie la définit ainsi : « 1. Capacité d’un être vivant à l’autorégulation, au maintien d’une certaine indépendance vis-à-vis du milieu environnant (par exemple, la thermorégulation)[1]. – 2. Chez l’homme, en tant qu’être doué de raison la capacité à se donner ses propres lois et à se régir d’après elles » (Thomas dans Blay 2003, p.83b). Cette double définition, donnée comme valable en philosophie générale, est ensuite déclinée en philosophie morale comme suit : « Fait de n’être soumis qu’aux lois que l’on se donne soi-même » (Duflo dans Blay 2003, p.84a).

On peut assimiler la définition numéro 2 de Christelle Thomas (« capacité à se régir d’après ses propres lois ») et celle proposée par Colas Duflo pour la philosophie morale (« se soumettre à ses propres lois ») et l’opposer à la définition numéro 1 de Christelle Thomas (« capacité…à l’autorégulation »). Là, il s’agit de la faculté de se gouverner consciemment et volontairement en tant que sujet moral ; ici, en revanche, il est fait référence aux systèmes autonomes et, en particulier aux plus autonomes, les systèmes dits autopoïétiques, capables de maintenir leur identité dans le temps par reproduction réciproque des éléments et du tout (Varela 1989, p.45). Certes, dans ce dernier cas, il y a loi propre de reproduction et de fonctionnement mais hors de toute conscience et moralité. L’opposition est sans doute moins simple qu’il n’y paraît car entre les processus biologiques cellulaires, les « comportements » végétaux et animaux et les conduites humaines – pour ne rien dire de la formation du moi (Dennett 1995) -, il y a autant continuité que rupture. Reste qu’il faut examiner cette tension entre les deux pôles du concept d’autonomie. Cet examen sera développé ici en partant de l’autonomie de l’humain soit comme sujet moral soit comme ordre se réglant lui-même (1). On examinera en second lieu la crise non seulement éthique mais aussi épistémologique du sujet et de la dualité du sujet et de l’objet (2). On passera ensuite à l’autre pôle de l’autonomie, celles des systèmes non artificiels, avec une discussion  sur autonomie et autopoïèse (3) pour proposer un point de vue, inspiré de Niklas Luhmann sur les fonctions et systèmes de la société où s’entremêlent contingence et nécessité (4) avec un examen particulier de la fonction et du système économiques, de ses interpénétrations et couplages avec les autres fonctions et systèmes de la société (5). On terminera en élargissant le point de vue à l’enchevêtrement incertain des jeux systémiques du vivant, du psychique et du social (6).

 

 

1-/ Entre l’autonomie du sujet moral et l’autonomie de l’ordre humain

 

C’est à juste titre qu’on rattache à Kant l’achèvement et la consécration de l’autonomie du sujet moral. Kant « a inventé la conception de la morale comme autonomie » (Schneewind 1998, p.15).  Kant « considérait que nous nous gouvernons nous-mêmes parce que nous sommes autonomes », voulant dire par là que « nous édictons nous-mêmes la loi morale » (Schneewind 1998, p.18).

Cet idéalisme éthique est désormais largement partagé, moins par les contempteurs savants de la modernité au nom de la déconstruction et de la postmodernité, que par les praticiens de l’éducation, de « l’accompagnement » et de la thérapie qui incitent chacun à être autonome, à être soi-même, à se prendre en charge. Mais cet idéalisme éthique n’est pas la seule version que les Lumières et leurs suites nous ont léguée concernant l’autonomie de l’ordre humain. Il faut chercher ici plutôt du côté de la version anglo-écossaise des Lumières où l’on est plus soucieux d’une part des mobiles (plutôt que des motifs) de l’action humaine, d’autre part d’un fonctionnement et d’une organisation efficaces et « utiles » de la société. On pense ici à David Hume, Adam Smith et Jeremy Bentham. Au delà des désaccords fondamentaux entre ces trois auteurs, il en reste deux conclusions communes : les fonctionnements, mieux, le fonctionnement de la société humaine obéit à ses lois propres ; l’amélioration du bien-être ou de la prospérité est un objectif légitime. Bien qu’on soit aux antipodes du kantisme, le résultat final est le même : que ce soit par le truchement de la raison éthique du sujet moral (Kant), par celui des mobiles « sentimentaux » de l’individu (Hume, Smith), ou par la raison calculatrice des plaisirs et des peines (Bentham), l’ordre humain ne se réfère plus qu’à lui-même, la transcendance étant immergée dans le sujet moral rationnel (Kant), dispersée dans les aspirations et sentiments des individus (Hume, Smith) ou tout simplement remplacée par le calcul objectif du législateur (Bentham). C’est désormais aux hommes que revient la lourde tâche de constituer le monde moral comme l’écrit Jerome Schneewind à propos de Bentham car « nous ne pouvons compter sur une divinité qui rendra le monde harmonieux pour nous… Il nous revient de rendre le monde moral harmonieux » (Schneewind 1998, pp.477-478).

Cela admis, les paradoxes s’accumulent. Comment va s’établir cet ordre humain désormais autonome, ordre constitué de sujets moraux rationnels (Kant), d’individus sensibles (Hume, Smith), d’individus calculateurs, égoïstes et donc myopes (Bentham) ? Les solutions vont évidemment diverger. Avec Kant, on aboutit à une aporie, clairement et honnêtement revendiquée. Certes « les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité où il se maintient par sa propre faute », la minorité se définissant comme « l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre » (Kant 1784b – 1985, p.209). Cependant, « …l’homme est un animal qui lorsqu’il vit parmi d’autres individus de son espèce a besoin d’un maître….Mais où prend-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l’espèce humaine. Mais ce maître est tout comme lui, un animal qui a besoin d’un maître. De quelque façon qu’on s’y prenne, on ne voit pas comment il peut se procurer un chef de la justice publique qui soit juste lui-même…Le chef suprême doit être juste par lui-même, et cependant être un homme. Cette tâche est la plus difficile de toutes ; à vrai dire, sa solution parfaite est impossible… » (Kant 1784a – 1985, p.195). Hume, en revanche, refuse l’idée de sens du devoir ou de la morale. Si « notre commune nature humaine nous a tous rendus susceptibles de nous gouverner nous-mêmes » (Schneewind 1998, p.416), c’est que la justice comme vertu est enracinée dans l’intérêt bien compris de chaque individu par extension de cet intérêt à celui des autres, de ceux avec qui il lui faut coopérer pour l’obtention des choses rares. Les hommes inventent les lois positives afin de spécifier et transmettre les conventions nécessaires à cette coopération. Plus nettement que Kant, Hume libère la morale de toute origine transcendante (Schneewind 1998, pp.414-416, passim), en l’enracinant à la fois dans la raison par la prise en compte intéressée des intérêts des autres et dans les sentiments moraux qui fondent une certaine « obligation morale » (Biziou 2002, p.29, n.11). On sait qu’Adam Smith, sur ce point, exprime son désaccord, la justice étant, selon lui, fondée sur la capacité de se mettre à la place des autres et de partager, par exemple, l’approbation du châtiment de l’auteur d’une injustice avec celui qui en fut la victime. Ces « sentiments moraux » précèdent « toutes les réflexions sur l’utilité du châtiment » (Smith 1759-1790 – 1999, p.117, cité par Biziou 2002, p.29). En bref, Smith veut « montrer que l’utilité proprement dite peut apporter un soutien à la morale sans pourtant en être le fondement » (Biziou 2002, p.31).

La position radicale de Bentham fait l’économie de tous ces débats. Les jugements moraux de chacun sont relatifs, subjectifs et arbitraires. Partant de l’hypothèse de l’égoïsme des individus qui recherchent le plaisir (ou le bonheur) et fuient la peine, on ne peut se fonder sur les jugements moraux individuels, la justice n’étant pas la préoccupation première des individus. Il convient d’abord de se référer à des repères objectifs, en quantifiant plaisirs et peines. On a ainsi des faits vérifiables publiquement, base d’une politique rationnelle de promotion « du plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». Ce n’est pas la vertu individuelle mais la législation et elle seule, par la punition et la récompense, qui permettra de constituer un monde moral. Avec Bentham, l’humain s’émancipe pour aussitôt retomber dans la soumission…à lui-même ! On retrouve le paradoxe kantien mais escamoté par la magie de la technocratie omnisciente du législateur. La morale n’est plus un aspect de l’obéissance à Dieu et à ses représentants. Mais la morale des Lumières avait pour ambition l’autonomie individuelle sur la base de la conviction que « tous les individus normaux peuvent également vivre ensemble selon une morale du gouvernement de soi » et que « nous…sommes en principe également capables de nous pousser à agir en conséquence, sans nous soucier de menaces ou de récompenses d’autrui… En bref…nous supposons que nous avons tous une compétence égale en tant qu’agents moraux » (Schneewind 1998, p. 16).

L’autonomie de l’ordre humain, conviction et pratiques d’abord très minoritaires, oscillera pendant les siècles suivant les Lumières entre dérives autoritaires et totalitaires au nom d’une conception du bien et démocraties parlementaires plus ou moins cahotantes pour aboutir en ce début du XXIe siècle à cette mondialisation qui fait coexister des conglomérats fragmentés et pluri-hiérarchisés de molécules et d’atomes sociaux plus ou moins dotés, plus ou moins démunis en ressources pertinentes et capital social, ce que l’on appelle pour faire vite la société mondiale. Cela dit, le thème de l’autonomie sature le sens commun, ne serait-ce qu’à propos de L’enfant-problème (Le Débat 2004) et des multiples facettes de la crise de l’autorité. Ce thème rend de plus en plus intolérables les archaïsmes ou régressions qui soutiennent les multiples formes d’oppression, même dans les zones où celles-ci conservent (pour combien de temps ?) une légitimité de moins en moins assurée.

 

2-/ Crise du sujet, crise de l’objet

 

On vient de le voir, la crise du sujet éthique est ouverte par Kant dès son énonciation. Elle se manifeste crûment dans l’utilitarisme benthamien. Elle est également bien exprimée par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat Social. En effet, il s’agit de rien moins que de « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant » (Rousseau 1762–1971 – L.I – ch. VI, p. 522b). Mais il se peut que l’un ou l’autre des associés se mette à jouer les free-riders, c’est-à-dire à vouloir profiter des avantages collectifs sans rien donner en retour et ainsi « jouir des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet » ce qui « causerait la ruine du corps politique ». On notera en passant l’ambiguïté du terme de sujet, manifestement interprété dans le sens de soumis à une sujétion, ici la sujétion à la volonté générale, à la collectivité. Aussi, « afin que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement…que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre » (Rousseau 1762–1971 – L.I – ch. VI, pp. 523b-524a – souligné par nous).

Une tradition tenace, issue d’une interprétation dite augustinienne du christianisme, renforcée par la réforme protestante et le mouvement janséniste met en doute la capacité du sujet humain au libre-arbitre, miné qu’il est par le péché. Cette tradition sceptique et pessimiste se retrouve curieusement dans le freudisme qui congédie définitivement le mythe de la coïncidence entre le sujet et sa conscience : le sujet n’est pas maître de lui-même. Les mobiles de l’agir sont à chercher dans les dispositifs pulsionnels de l’inconscient, échappant ainsi au libre-arbitre. Mais c’est par le biais épistémologique et cognitif que la crise devient radicale Les diverses variantes du structuralisme en arrivent à conclure soit, avec Louis Althusser, aux procès sans sujet, soit, avec Michel Foucault, à la mort de l’Homme. Mais on peut se demander qui, en l’affaire, est mort. Il convient, pour répondre à la question, d’élargir la palette conceptuelle. On a vu que le sujet, c’est celui de la philosophie, celui qui, selon Descartes, reconstruit le monde parce qu’il reconstruit sa subjectivité à partir du douter/penser méthodique. C’est aussi le sujet moral autonome de Kant. Comme Luhmann le souligne, c’est à la fin du 18e siècle que l’homme « est compris comme un sujet au sens stricte, et donc comme distinct [unlinked from] de la nature  (Luhmann 1995 p.XXXIX). Le sujet serait alors « une unité qui, comme elle se connaît elle-même, se trouve aux fondements d’elle-même et de tout le reste … qui pose les fondements d’elle-même et de tout le reste »  (Luhmann 1995 p.XXXIX). A partir de là, le monde n’est plus la totalité des choses, mais l’environnement dont le sujet se différencie. Mais alors, se demande avec malice Luhmann, à partir du moment où « il a été possible d’imaginer une multitude de systèmes autoréférentiels comme individus, cerveau, organismes vivants…et finalement aussi systèmes sociaux » faut-il les « appeler tous et chacun un « sujet » ? ». Cela  « aurait enlevé sa limitation historique au cas de la conscience, l’élargissant de manière astronomique et le dévaluant par là même ». Ainsi le sujet est resté cantonné à l’individu en tant que conscience, mais on notera que, dans le langage des psychologues, ce concept conserve son ambiguïté originelle : unité autonome capable de décision ou, selon les cas, « bête » de laboratoire ou siège de passions et de pulsions.

Cependant, les économistes, les juristes, les sociologues, les psychologues ont multiplié les concepts et les objets pour désigner l’atome d’humanité doté de certains attributs et facultés. On peut, ajoutant deux concepts, les résumer dans la triade sujet/individu/personne. Pour leur part, les économistes, avec quelques nuances et variantes, ont, dans leur majorité, imposé le concept d’individu, c’est-à-dire de l’unité indécomposable, de l’atome de l’espèce humaine, guidé selon les cas par l’amour de soi, l’intérêt, la rationalité optimisatrice. Les concepts de personne et de  personnalité renverraient plutôt au droit, impliquant, comme dans la théologie trinitaire, les statuts et rôles dans les droits et obligations, créances et dettes résultant de l’interaction humaine. Mais ils renvoient aussi à la psychologie sociale (Stoetzel 1978 – 1984, ch.X), et, bien que marginalement, à la sociologie (Peroni 1999, p.394, 1950 – 1983, Durkheim 1960 pp.386 et s., Mauss, 5e partie). On n’est pas loin du concept sociologique d’acteur. Luhmann consacre quelques pages difficiles de son Social Systems à la notion de personne (Luhmann 1995, passim et pp.315-317) et un chapitre entier du même ouvrage à l’« individualité des systèmes psychiques ». Tout ce que l’on peut dire pour l’instant c’est que, dans sa perspective, les systèmes psychiques constituent un environnement pour les systèmes sociaux et réciproquement. A ce titre, la personne est l’une des interfaces de ce qu’il désigne par l’interpénétration et le couplage entre les systèmes psychiques et les systèmes sociaux. « Une personne est constituée en vue d’ordonner les anticipations de comportements qui peuvent être réalisés par elle et elle seule. On peut être une personne pour soi-même ou les autres. Etre une personne requiert que l’on établisse et lie les anticipations à soi-même à l’aide de son propre système psychique et de son propre corps, y compris les  anticipations sur soi-même par rapport aux autres.» (Luhmann 1995 p.315). Mais nous anticipons.

Il faut noter, concernant l’individu, une régression de l’analyse subtile de Hume et Smith aux simplismes des économistes néo-classiques. Un des problèmes de cette régression est bien posé par J.-P. Dupuy (Dupuy 1992a, 1992b) : comment faire une société avec de telles monades, même une société économique ?  En particulier, dans la version walrassienne, les automates triviaux du marché parfait ne peuvent se confronter pour marchander, alors qu’A. Smith peut très bien imaginer le boucher et son client, chacun parlant à l’intérêt de son interlocuteur.

Finalement, on peut se demander si l’automate néo-classique n’est pas un des avatars du sujet en crise mortelle puisque cet automate se ramène finalement à ce que les cybernéticiens nomment une machine triviale, tellement triviale que l’input se résume au signal prix et l’output à la réponse quantité  ; pas étonnant que l’information soit complète ou, plus précisément, que l’information à produire soit nulle. Il est vrai qu’il s’agit ici d’hypothèses simplificatrices et non d’observation et de description de l’homme et des interactions humaines dans leur complexité. En l’occurrence, la modélisation est mécaniste, ce qui ne rend pas compte des automates complexes que sont l’homme et la société. L’analyse de Friedrich Hayek est plus subtile. Pour cet auteur, les ordres sociaux répondent à une logique intermédiaire entre les ordres physico-chimiques et biologiques dits ordres naturels et les ordres artificiels, produits de l’artefact humain, dits ordres construits : cette logique intermédiaire,  spécifique est celle des ordres spontanés. Ils sont « le résultat des actions des hommes et non de leurs desseins » (Hayek). Un ordre spontané, par exemple l’ordre économique, se subdivise en ordre abstrait ou ensemble de règles et institutions sélectionnées par l’évolution (et constamment mais imperceptiblement renouvelées) et ordre concret ou ensemble de résultats, à un moment donné, de l’interaction humaine (Dupuy 1992a, 1992b, Hayek 1980). Certes, l’individu ou l’homme en général n’est pas glorifié, mais il n’est plus une machine triviale puisqu’il se trouve doté de capacités cognitives, tactiques et stratégiques. C’est dire que sa rationalité est, ipso facto, limitée, la cognition étant une activité, interne au sujet, de traitement de la réalité par production d’information et réduction de l’incertitude. L’information, on le sait désormais, est, par définition, liée à l’incertitude et l’opacité, puisqu’on peut la définir, dans le contexte présent, comme le travail néguentropique de l’esprit pour organiser le réel. Cela revient à dire qu’une information parfaite se ramène à une information nulle ou, moins radicalement, à une entrée unique entraînant une réponse triviale ou parfaitement prévisible. Précisément, dans le cas du marché (mais cela est vrai pour d’autres domaines de l’interaction humaine), l’incertitude et l’opacité obligent chaque agent à produire l’information à lui pertinente et à négocier avec les autres acteurs eux aussi dans la même situation. Ainsi, nul ne maîtrise la totalité de l’information car cela nécessiterait un automate complexe, aussi complexe que l’automate sociétal de l’ordre spontané. Il n’est pas nécessaire de souscrire à la doctrine quelque peu naturaliste de l’auteur pour admettre avec lui qu’il n’est pas de lieu dans la société (et ici dans son économie) d’où la société (l’économie) pourrait s’observer de manière strictement adéquate à elle-même.

Ici, on anticipera encore. Ce qui fait un système, selon les partisans de l’autopoïèse, c’est une distinction originelle, la distinction système/environnement, la distinction entre une face interne, le système, et une face externe, l’environnement, distinction « réentrée » dans le système par le système lui-même. Cette « réentrée » implique une référence du système à lui-même, une autoréférence, et une référence du même système à ce qui n’est pas lui, une hétéroréférence[2]. Elle implique et nécessite ce que Luhmann désigne par une observation, elle-même distinguée en auto-observation et observation, cette distinction étant elle-même « réentrée » dans le système par le système, tant il est vrai que l’observation n’est rien d’autre qu’une modification de l’état interne du système observateur où ce dernier  produit lui-même la distinction entre lui-même, l’observateur et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire son environnement. Disons autrement : l’auto-observation de l’observateur suppose un point aveugle. Il s’agit du paradoxe de l’observateur observé. Expliquons-nous. Tout système, qu’il soit vivant, psychique ou social s’autodéfinissant comme n’étant pas ce qui n’est pas lui, comme n’étant pas son environnement, s’autodéfinissant par cette distinction fondatrice, tout système est donc tout à la fois clos et ouvert. Il y a bien clôture par absence d’entrée (input) et de sortie (output). Clôture c’est-à-dire distinction et donc coupure pour assurer cette autoréférence. Est-ce à dire que tout système est condamné à l’autisme et au solipsisme ? Oui et non. Oui, car l’environnement n’est envisageable que par une modification de l’état interne du système. Non, car cette modification interne est interprétée et produite par l’activité cognitive du système comme signal et information sur l’environnement et en même temps comme réaffirmation de la différence, de la clôture. Ainsi, la distinction système/environnement est réentrée (Luhmann) dans le système par le système lui-même. Pour en revenir au système en tant qu’observateur, cet observateur opère en lui la distinction observant/observé aussi bien à propos des autres observateurs qu’il perçoit en lui comme l’observant que de lui-même comme s’observant en train d’observer les autres l’observant, et ainsi de suite…

Dans cette hypothèse, « le cercle de l’objet et du sujet » est « brisé » (Barbesino/Salvaggio 1996, p.34)[3]. Pour en revenir au sujet, ce dernier ne peut plus être cette unité ultime dotée de moralité d’une part et, d’autre part, capable d’appréhender un monde objectif c’est-à-dire existant en dehors de l’appréhension qu’il peut en avoir, capable donc grâce à la connaissance scientifique d’appréhender enfin ce monde objectif tel qu’il est. Nous voilà conduits à une épistémologie qui n’interroge pas seulement les procédures et protocoles, qui ne cherche pas seulement à repérer et, si possible, déjouer l’obstacle épistémologique. Cette épistémologie ne se satisfait pas davantage de la clause poppérienne de falsifiabilité ou réfutabilité. Elle interroge l’interrogateur, mais ne s’arrête pas là. Elle admet d’une part la pluralité des mondes tels qu’observés à raison d’un monde observé par observateur. Elle admet d’autre part que chaque observateur, dans ces mondes observés, repère d’autres observateurs qui l’observent, et qui l’observent les observant. Elle admet enfin que l’observation n’est rien d’autre qu’une modification de l’état interne du système observateur où ce dernier, comme on vient de l’écrire quelques lignes plus haut,  produit lui-même la distinction entre lui-même, l’observateur et ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire son environnement. Au risque de se répéter, on redira ici que l’observateur opère en lui la distinction observant/observé aussi bien à propos des autres observateurs qu’il perçoit en lui comme l’observant que de lui-même comme s’observant en train d’observer les autres qu’il observe en train de l’observer et ainsi de suite…  Est-ce à dire que l’on souscrive à quelque variante de solipsisme radical, jusqu’au doute de l’existence d’un monde objectif ? On dira simplement ceci : du point de vue de tout objet non vivant, il semble évident qu’aucune problématique (voire simple sensation, voire simple mécanisme) d’une auto-existence face à un environnement n’est possible ; par définition, un tel objet (rocher, cadavre, …) ne sait rien de lui-même et ne sait pas qu’il ne sait rien. Seuls les systèmes autoréférentiels et autopoïétiques (êtres vivants, consciences psychiques, systèmes sociaux) font advenir un monde vécu comme distinction entre le système en question (amibe, ver de terre, fourmi, cheval, individu humain, secte religieuse,…) et le reste du monde, du monde perçu, vécu. En effet, pour tout système, il n’est d’autre monde que le monde perçu, vécu. Cependant, il faut bien postuler quelque chose comme du réel objectif, mais inaccessible en soi et dont, par conséquent, on ne peut parler (alors, il convient de se taire avec Ludwig Wittgenstein) ; il faut bien postuler un réel qui serait le substrat des innombrables mondes vécus par les innombrables systèmes. Inversement, sans la production sensorielle, cérébrale ou intellectuelle, par un système quelconque, de la distinction système/environnement, distinction réentrée dans le système par le système lui-même, la nuit se fermerait à jamais. Il n’y aurait pour aucun observateur (végétal, animal [dont animal-humain]) aucun monde, aucun environnement « perçu comme la résidence d’objets stationnaires, mobiles ou changeants » (Von Fœrster 1974, p.141).

Admettons donc que le sujet ne peut plus être cette unité ultime dotée de moralité d’une part et capable d’appréhender un monde objectif c’est-à-dire existant en dehors de l’appréhension qu’il peut en avoir, capable avec la connaissance scientifique d’appréhender enfin ce monde objectif tel qu’il est. Cela nous conduit à la nécessité de nous donner une définition de ces observateurs observés observant l’observation des autres sur eux-mêmes, les systèmes. Cela, en outre, signifie que ce que l’observateur perçoit comme propriétés d’un objet ou d’un événement (forme, couleur d’une part, moment t, durée [t1-t0] d’autre part) « sont des propriétés de descriptions (représentations) plutôt que des propriétés d’objets » (Von Fœrster 1974, p.141). Allons plus loin, avec l’auteur : « objets et événements ne sont pas les expériences primitives … [mais] … des représentations de relations » (Von Fœrster 1974, p.143). Ainsi, l’environnement, les objets, la réalité sont déterminés par les modes de calcul internes à l’observateur. La notion d’autoréférence est ici nécessaire. Pour éclairer cette  notion, on en proposera deux illustrations. Soit la proposition : cette phrase a lettres. Cette proposition peut se référer à n’importe quelle phrase. Dans un seul cas, elle peut se référer à elle-même et c’est celui-ci : cette phrase a vingt-huit lettres. Dans ce seul cas, l’autoréférence se stabilise (Varela 1989, p.228). Soit le paradoxe d’EpimÉnide le Crétois qui « troubla les logiciens aristotéliciens » : ce dernier aurait déclaré en débarquant à Athènes, au 6e siècle avant Jésus-Christ : « Je suis de l’île de Crète et tous les Crétois sont des menteurs » (Segal 1990, p.70). Il ressort de la proposition d’EpimÉnide, qu’étant Crétois, il ment. Donc les Crétois ne sont pas des menteurs ; donc EpimÉnide dit la vérité et, par conséquent, les Crétois sont des menteurs. Donc EpimÉnide ment…et ainsi de suite (Segal 1990, p.70). L’autoréférence engendre ici une oscillation sans fin. Le moment est venu de tenter une définition de l’autoréférence. Nous nous aiderons pour cela de Niklas Luhmann : « Le concept d’autoréférence désigne l’unité qu’un élément, un processus, ou un système est pour lui-même. « Pour lui-même » veut dire indépendant de la marque de l’observation par d’autres. Le concept non seulement définit mais aussi contient une formulation essentielle, car il soutient que l’unité ne peut advenir qu’à travers une opération de relation, qu’elle doit être produite et qu’elle n’existe pas comme individu, substance ou idée avant son propre fonctionnement » (Luhmann 1995 p. 33)[4]. Le développement qui suit va tenter d’éclairer un peu tout cela.  

 

3-/ Systèmes « autopoïétiques » et autonomie

 

            Pour un minimum de clarté, on partira d’emblée de la distinction entre deux acceptions de la notion de système (LadriÈre 2002).

La première renvoie à un ensemble discursif logiquement ordonné, à « une forme de discours » (LadriÈre 2002, p.18a). Dans ce contexte, «  »système » est à peu près synonyme de « théorie » » (LadriÈre 2002, p.17c). L’auteur, se référant aux « systèmes philosophiques » parle de « réseau conceptuel » (LadriÈre 2002, p.18b-18c). Ainsi « un système philosophique est une extension cohérente et saturée du langage ordinaire : il doit (en principe) ne contenir aucune contradiction et être assez riche pour fournir une interprétation de tous les aspects fondamentaux de la réalité » (LadriÈre 2002, p.18c). Une des applications non philosophiques de cette acception de la notion de système est la systématique ou « science des classifications biologiques » (Goujet 2002, p.12c). En fin de compte, avec LadriÈre, « on peut … se demander si l’on n’arrivera pas, dans un avenir plus ou moins proche, à exprimer des théories philosophiques en s’appuyant sur des concepts de type mathématique … Il est clair que, le jour où l’on réussira à « formaliser » les théories philosophiques (si c’est vraiment possible), la notion de système formel suffira … à caractériser ce qu’il peut y avoir de systématique dans ces théories » (LadriÈre 2002, p.18c).

La deuxième se réfère à la théorie des systèmes ou systémique. Si l’on suit encore Jean LadriÈre, on appelle système « une entité abstraite », « une entité complexe analysable …» dont on étudiera  « le comportement … c’est-à-dire son évolution au cours du temps … Un système est un objet complexe, formé de composants distincts reliés entre eux par un certains nombre de relations … L’idée essentielle est que le système possède un degré de complexité plus grand que ses parties, autrement dit qu’il possède des propriétés irréductibles à celle de ses composants » (LadriÈre 2002, p.18c-19a). La conception du concept présentée par Jean-William Lapierre est proche, tout en insistant davantage sur l’aspect dynamique. Il entend par système « un ensemble organisé de processus liés entre eux par un ensemble d’interactions à la fois assez cohérent et assez souple pour le rendre capable d’un certain degré d’autonomie » (Lapierre 1992, p.19). Pour compléter la définition de Jean-William Lapierre, on ajoutera celle de Bernard Walliser. Cet auteur insiste sur « trois idées essentielles : celle d’un ensemble en rapport réciproque avec un environnement, ces échanges lui assurant une certaine autonomie ; celle d’un ensemble formé de sous-systèmes en interaction, cette interdépendance lui assurant une certaine cohérence ; celle d’un ensemble subissant des modifications plus ou moins profondes dans le temps, tout en conservant une certaine permanence. » (Walliser 1977, pp.10-11).

Nous retrouvons ici toute une tradition issue du développement de la cybernétique et de la théorie des automates. Mais la cybernétique se révèle impuissante à traiter le fonctionnement des systèmes complexes comme les réseaux neuronaux et, plus largement, les êtres vivants même les plus élémentaires. Se développe alors, avec les sciences cognitives et leurs ramifications dans des disciplines aussi diverses que l’éthologie, la neurologie, la psychologie, la sociologie … « la « seconde cybernétique » ou  »cybernétique du second ordre » … [qui] …se montre capable de développer un courant de recherches  sur les « systèmes à auto-organisation » » (Dupuy 1994, p.58). L’appellation seconde cybernétique ne doit pas induire en erreur. En effet, les théoriciens de l’autopoïèse rompent radicalement avec la cybernétique. Comme l’écrit encore Jean-Pierre Dupuy,  « …Les totalités cybernétiques sont toujours des totalités artificielles dans lesquelles les parties sont antérieures au tout ; des totalités nominales que seule la conscience organisatrice d’un tiers, en l’occurrence le cybernéticien, vient achever en les concevant et en les percevant… ». En un mot, ce sont des artefacts, des machines qui transforment des entrées en sorties avec précisément  dans le cas des automates cybernétiques, certaines sorties réentrées en boucle de rétroaction par le cybernéticien, de manière à construire cette totalité cybernétique.

Cela admis, il faut signaler une divergence qui n’est pas mince entre les tenants stricts de l’autopoïèse (Humberto Maturana, Francisco Varela, Heinz Von Fœrster et, bien sûr, Luhmann) pour qui les systèmes vivants sont informationnellement clos, ce qui implique l’épistémologie développée plus haut, et un auteur comme Henri Atlan  pour qui ces systèmes sont ouverts non seulement au niveau énergétique (ce qui est admis par tous), mais aussi au niveau informationnel. Pour Henri Atlan, il ne peut y avoir d’auto-organisation « au sens strict » (Atlan 1974, p.210). Mais alors, quelle est la différence entre les automates cybernétiques et les systèmes vivants ? Henri Atlan, se réclamant d’un des grands noms de la cybernétique William R.Ashby, l’exprime ainsi : « … Ashby a montré que l’organisation fonctionnelle ne peut varier que sous l’effet de l’environnement… Mais les effets de l’environnement peuvent exister maintenant sous deux formes différentes : ou bien il s’agit d’un effet programmé, c’est-à-dire d’un programme fourni de l’extérieur (et dans ces conditions, évidemment, on n’a aucune raison d’invoquer une auto-organisation éventuelle), ou bien, au contraire, les effets de l’environnement sont purement aléatoires et, dans ce cas, on est amené à parler d’auto-organisation ; évidemment, auto-organisation apparente, puisqu’il y a effets de l’environnement, mais auto-organisation quand même, parce que ces effets de l’environnement ne sont qu’aléatoires … Il est possible aujourd’hui d’envisager des systèmes qui soient tels qu’ils puissent intégrer les effets de l’aléatoire c’est-à-dire … utiliser cet aléatoire pour augmenter leurs propres performances » (Atlan 1974, pp.210-211). C’est ce que cet auteur appelle, à la suite de William R.Ashby, le principe d’ordre par le bruit.

La divergence n’est pas mince et les enjeux en sont considérables. Il vaut donc la peine de s’attarder sur les positions d’Henri Atlan. On voit que, pour cet auteur, la différence entre la machine et le vivant tient à la capacité de ce dernier de répondre à l’aléatoire. La question se pose : d’où vient cette capacité d’ »utiliser » l’aléatoire pour augmenter ses performances, cette capacité d’auto-organisation ? La réponse d’Henri Atlan repose sur l’idée qu’un système ouvert suffisamment complexe est dans une relation ambiguë au couple antinomique (et paradoxalement complémentaire !) du bruit et de l’information. Qu’est-ce qu’un système complexe ? Faisons un détour par la théorie de l’information avec l’auteur qui écrit : « La quantité d’information d’un système, composé de parties, est alors définie … à partir de l’ensemble des combinaisons qu’il est possible de réaliser avec ses composants, qui constitue l’ensemble des états possibles du système. Dans tous les cas, la quantité d’information d’un système mesure le degré d’improbabilité que l’assemblage des différents composants soit le résultat du hasard… ». En effet, « plus un système est composé d’un grand nombre d’éléments … plus grande est l’improbabilité de le constituer tel qu’il est en assemblant au hasard ses constituants ». La complexité est donc d’abord un équivalent de l’information qu’un observateur ne possède pas sur le système observé du fait du grand nombre d’éléments ou variété au sens de William R.Ashby. Il va de soi qu’ici l’information dont il est question n’est pas restreinte aux problèmes de communication mais s’étend à l’analyse de l’organisation des systèmes. L’auteur fait lui-même remarquer l’insuffisance de cette analyse de la définition et de la mesure de la complexité « en raison notamment du caractère statique et uniquement structural de la complexité dont il s’agit, à l’exclusion d’une complexité fonctionnelle et dynamique, liée non pas à l’assemblage des éléments d’un système mais aux interactions fonctionnelles entre ces éléments ». Par conséquent, la complexité n’est pas seulement un équivalent de la variété, mais aussi et surtout du mode de distribution, combinaison, liaisons, etc. des éléments du système.

            Revenons à la relation ambiguë au couple bruit/information. On peut définir le bruit comme « l’ensemble des signaux nuisibles qui se superposent au signal utile … qui constitue une gêne dans la compréhension de l’information véhiculée par le signal » (Baudon & François 2002 E.U. t.4 p.567, article bruit de fond). Le bruit, qui devrait donc correspondre à une perturbation désorganisatrice, devient un levier à l’accroissement de variété, de complexité et, ce faisant, à une réorganisation par auto-organisation. Inversement, l’information, en tant que redondance, contribue paradoxalement à se réduire elle-même puisque, en tant qu’elle accroît la redondance, elle diminue l’information maximale, cette dernière étant définie par l’absence de redondance. C’est cette combinaison dynamique de bruit et d’information, de désorganisation et de réorganisation et enfin de redondance et de variété qui caractérise, selon Henri Atlan, un système auto-organisateur. Il faut donc, initialement, une redondance minimale, tant au niveau structural que fonctionnel. En effet, « pour qu’un système ait des propriétés auto-organisatrices, il faut que sa redondance initiale ait une valeur minimale, puisque ces propriétés consistent en une augmentation de complexité par destruction de redondance » (p.52). L’auteur précise quelques lignes plus haut que « la redondance initiale serait … simple répétition d’éléments structuraux », cette redondance étant relayée par « la fiabilité » correspondant à « une redondance de fonctions ». Cela admis, redisons que, dans cette optique, on ne peut parler d’auto-organisation au sens strict. Autrement dit, l’autonomie d’un système est toujours relative.

            Tout cela n’est pas sans conséquence sur la conception que l’on peut avoir de la perception, de la connaissance et de l’apprentissage. La perception est pensée ici selon le mode classique. Soit l’environnement, le monde, le réel. Soit un ensemble complexe immergé dans ce monde, mais suffisamment autonome pour s’en différencier et suffisamment ouvert pour en recevoir des stimuli, des signaux. Le système est supposé muni de capteurs divers (sensoriels, mentaux) permettant le traitement des  inputs aléatoires, bruit et information mêlés. Le système réagit par « création de patterns » (1974, p.212), de modèles, augmentant ainsi sa complexité cognitive dans un processus d’apprentissage par essais et erreurs à partir du bruit transformé en information. Il y a bien réception par le système de « courants d’information de l’extérieur » (1974, p.181). En conséquence, « les changements d’organisation ne peuvent ne peuvent venir que de l’extérieur » (1974, p.181). Sans quoi, « le système – cybernétiquement fermé – ne peut pas s’auto-organiser, c’est-à-dire changer son organisation ». Cela tiendrait à ce que, dans les organismes, « l’ouverture thermodynamique correspond inévitablement à une ouverture cybernétique » (1974, p.181).

            Les théoriciens de l’autopoïèse ont évidemment une position opposée, bien résumée par Humberto Maturana : « La cognition est constitutivement un phénomène dépendant du sujet » (Maturana 1974, p.164). Le lecteur aura compris d’après les développements des pages 4 et 5 ci-dessus et les références nombreuses à Humberto Maturana, Francisco Varela et Heinz Von Fœrster que c’est à la thèse de l’autopoïèse que je me rallie, base théorique de tout le travail, de toute la réflexion de Niklas Luhmann, Cela dit, nous n’en avons pas fini avec les débats et les divergences. Nous n’en avons pas fini en particulier avec les débats à propos des concepts d’autonomie et d’autopoïèse.

 

(Etat de la rédaction en cours à la date du 14/1/2009)


 

 

[1] « …on peut entendre par autonomie, tout simplement, la caractéristique de certaines unités pour les quelles il n’est pas possible…de donner une description en terme de couplage par input…l’’dée d’autonomie fait référence à un système à forte détermination interne, ou auto-affirmation…Lorsque nous parlons de couplage par input, nous supposons que les points de contact entre les deux séries indépendantes d’événements (l’unité et ce qui n’est pas elle) peuvent servir de fil conducteur pour comprendre l’évolution de la dynamique du  système. Lorsqu’il est question de  système autonome, c’est l’inverse qui est vrai : les transformations internes sont le fil conducteur qui nous permet de comprendre la dynamique du  système, et les points  de couplage n’interviennent que dans la mesure où certains événements imprévus ou circonstances nous aident à mieux comprendre tel ou tel chemin particulier de transformations. » (Varela 1989, pp.191-192).

 

[2] On pourrait également écrire endoréférence ou exoréférence

 

[3] « Une des conséquences épistémologiques les plus importantes….réside dans l’abolition par Luhmann de la distinction ontologique du sujet et de l’objet (observateur et observé, pensée et être). Historiquement, seule la conscience du sujet était retenue capable d’établir des observations alors que l’inertie présumée de l’objet le destinait  à ne faire office que de cible externe des observations…L’épistémologie dominante de ce vingtième siècle forte de son héritage historique, avait elle aussi conçu sujet et objet comme des îlots séparés et avait retenu possible d’observer et de décrire le monde de l’extérieur …». A propos de la distinction sujet / objet, Luhmann « adopte une position constructiviste d’après laquelle le monde externe – dont l’existence n’est pas niée et ne saurait l’être – reste inaccessible et la connaissance apparaît comme une construction interne au système connaissant [souligné par nous L.B.]. L’épistémologie constructiviste se fonde sur le refus de poser la réalité out there comme référence de la connaissance. Le monde résulte d’une construction de la part d’un observateur qui utilise ses propres catégories… » (Barbesino/Salvaggio 1996, p.31-33, passim)

 

[4] « The concept of self-reference designates the unity that an element, a process, or a system is for itself. « For itself » means independent of the cut of observation by others. The concept not only defines, but also contains a significant statement, for it maintains that unity can come about only through a relational operation, that it must be produced and that it does not exist in advance as an individual, a substance, or an idea of its own operation »